Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

13 septembre 2019

Le petit bonhomme de pain d'épice

Kalicky_Petit bonhomme de pain dépiceConte adapté par Anne Kalicky. Illustrations d’Olivier Latyk. À paraître le 18 septembre.

Tout commence avec la vieille qui prépare un pain d’épice et décide de le façonner en petit bonhomme. « Deux grains de raisin pour les yeux, une écorce d’orange pour la bouche, trois cerises pour les boutons de son habit et un beau chapeau sucre d’orge. » La suite, tout le monde la connaît : à peine cuit, le bonhomme s’échappe et tout le monde lui court après pour le rattraper. Il est bien heureux d’être libre, ce petit pain en forme d’homme. Il court, il court et entraîne toute une gourmande compagnie à sa suite. Hélas, comme sa cousine la galette, il rencontre le renard. Entre le rusé animal et le tendre biscuit, les paris sont vite pris.

Les auteurs/illustrateurs ont joliment repris ce conte traditionnel qui me faisait tant pleurer quand j’étais petite. Pauvre petit bonhomme, me disais-je, qui veut seulement être libre ! S’il échappe à la gourmandise des humains, il ne peut rien contre celle du renard, et ça me désole toujours autant ! Aujourd’hui encore, j’ai toujours un pincement au cœur quand je croque un petit bonhomme de pain d’épice.

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11 septembre 2019

À babord, les Passiflore !

Marthouret_A babord les passifloreAlbum de Geneviève Huriet et Béatrice Marthouret (textes) et Loïc Jouannigot (illustrations).

Ouvrage regroupant trois histoires de la famille Passiflore. La première est inédite et son texte a été confié à Béatrice Marthouret. Quand à Loïc Jouannigot, il a repris ses pinceaux pour compléter certaines de ses illustrations.

À babord, les Passiflore !

Courant après un cerf-volant, les petits lapins Passiflore trouvent un jardin secret qui abrite un drôle de chantier : un bateau ! Pour une fois, la famille aux grandes oreilles fera mentir la légende : les lapins ne portent pas malheur à bord d’un navire. Et pour rendre sa gaîté au Capitaine Blaireau, ils vont mettre le bateau inachevé à l’eau.

Le premier bal d’Agaric Passiflore

Le petit Passiflore appréhende de participer à son premier bal. Plutôt mal intentionnée, la pie lui conseille de prendre des cours de danse auprès d’un pigeon et d’une grenouille. Mais à la surprise générale, Agaric va épater l’assistance. « Les lapins sont tous de fameux danseurs. Donne-leur un peu d’herbe rase, un rayon de lune pour les éclairer : ils danseront jusqu’à l’aube, grands et petits. » Et avec eux danse toute la forêt au son de la musique et sous les lampions.

La famille Passiflore déménage

Avec cinq enfants qui grandissent et ont toujours besoin de plus d’espace, Onésime Passiflore s’est mis en quête d’une maison bien plus grande. Il reste quelques travaux à terminer avant d’accueillir tout le monde, mais ce déménagement est une fête, pour peu qu’on accepte le changement et d’aller de l’avant.

Marthouret_A babord les passiflore_1

Enfant, je n’ai pas été bercée par les albums de la famille Passiflore, mais cela fait des années que je me promets de combler enfin cette lacune. Ce bel album est l’occasion rêvée de passer à l’acte. Quelle joie de rencontrer Onésime, le père de Pirouette, Dentdelion, Mistouflet, Romarin et Agaric, et Tante Zinia qui veille sur cette remuante tribu ! Quel plaisir infini de regarder les aquarelles délicates de Loïc Jouannigot, pleines de détails charmants et amusants ! Il y a notamment une illustration dans la dernière histoire dont je suis prête à parier qu’elle est inspirée d’un tableau de Monet plein de coquelicots. Avec cette jolie famille Passiflore, j’ai passé un doux moment de lecture, plein de tendresse et de délicatesse.

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09 septembre 2019

Retour à Killybegs

Chalandon_Retouor à KillybegsRoman de Sorj Chalandon.

« L’important était que nos enfants soient libres et que leurs pères cessent de mourir. » (p. 94) En 2006, alors que la paix a été signée entre les Irlandais et les Britanniques, Tyrone Meehan a révélé avoir trahi l’IRA pendant 20 ans. Il sait que cet aveu sera suivi de représailles et qu’il lui reste peu de temps à vivre. Ses derniers jours sur terre, il décide de les passer dans le village où il a grandi. « Toutes ces années, je venais ici pour me guérir de la guerre. Obligé en rien, pressé par rien, ne redoutant personne. J’étais en retraite. Un ermite, un moine de nos couvents, un reclus. Je suis souvent retourné dans la maison de mon père, mais c’est pour y mourir que j’y suis revenu, il y a quatre jours. » (p. 29) Dans un journal tardif, il raconte son enfance, la violence et la disparition de son père, la découverte de Belfast et l’entrée dans l’IRA, les premières armes et les séjours en prison. Il raconte aussi la colère, la culpabilité et les raisons qui l’ont conduit à devenir le traître à qui tout le monde ferme sa porte. « J’allais tromper mon peuple pour que l’IRA n’ait pas à le faire. En trahissant mon camp, je le protégeais. En trahissant l’IRA, je la préservais. » (p. 119)

Comme Mon traître, ce roman prend aux tripes, là où naissent les sentiments les plus forts. Centré sur Tyrone Meehan, porté par sa voix brisée et étranglée de souffrance, le récit montre de quoi sont faits les héros contrariés et ce qu’il faut de courage pour renoncer à se battre. « Traître. Il me faudrait aussi trouver un autre mot. Ou me dire qu’un traître est aussi une victime de guerre. » (p. 119)

Une fois encore, Sorj Chalandon frappe là où mon cœur littéraire palpite. La plume est forte, ciselée, marquante. Le texte donne envie de lever des Guinness à la mémoire des martyres irlandais, morts de faim dans les prisons de Thatcher ou fauchés par les balles de son armée en pleine rue. « Quelqu’un laissait tremper mes lèvres dans la mousse ocre brun d’une bière. Mon amertume vient de là. Et je goûtais. Je buvais ce mélange de terre et de sang, ce noir épais qui serait mon eau de vie. » (p. 9)        

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06 septembre 2019

Marquée au corps

Atwood_Marquee au corpsRoman de Margaret Atwood.

Atteinte d’un cancer du sein, Rennie se remet péniblement d’une mastectomie, et le départ de son compagnon, Jake, ne l’aide pas à reprendre le dessus. S’ajoute à cela son béguin interdit pour son médecin, Daniel. Pour changer d’air, elle décide de réaliser un reportage touristique sur l’île de Saint-Antoine. « Rennie fait ce qu’elle fait parce qu’elle le fait bien, du moins est-ce ce qu’elle dit dans les soirées. Mais aussi, parce qu’elle ne sait rien faire d’autre, ce qu’elle ne dit pas. Elle a déjà eu des ambitions qu’elle perçoit à présent comme des illusions. » (p. 49) Ce qui devait être un article frivole de plus pour lecteurs en mal de divertissements faciles tourne rapidement à l’expérience extrême. Loin d’arriver dans des lieux paradisiaques, Rennie est confrontée à la pauvreté, la crasse et la corruption. Embarquée malgré elle dans la crise politique qui sévit dans l’île, la quarantenaire un peu paumée découvre ce qu’est véritablement la survie et comment aller au bout d’elle-même pour se réinventer.

Je me fais toujours une joie d’ouvrir un roman de Margaret Atwood, même sans savoir de quoi il retourne. Il aurait été préférable que je sache à quoi m’en tenir avec ce roman qui m’a douloureusement renvoyée à des angoisses qui me hantent en permanence depuis mon opération de la jambe. De fait, ce roman est un bon texte, mais je ne l’ai pas apprécié tant la dérive paniquée de Rennie ressemble à la mienne. Peut-être aurais-je dû interrompre ma lecture, mais j’étais curieuse de savoir si la protagoniste allait s’en sortir. Enfin, une remarque de forme : je ne comprends pas pourquoi le narrateur du premier chapitre est Rennie, puis devient un narrateur omniscient pour tout le reste du livre.

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04 septembre 2019

Henri le lapin à grosses couilles

LL de mars_Henri le lapin à grosses couillesAlbum de LL de Mars.

Des glaouis, des roubignolles, des joyeuses, des coucougnettes, des boules, des roustons, des burnes, des noisettes, des roupettes, des testicules, des gonades, des valseuses, des bourses, Henri en a deux grosses. Deux très grosses. Et bene pendentes, comme on dit chez les papes.

LL de mars_Henri le lapin à grosses couilles_1

Mais trop, c’est trop. Le petit lapin est bien embêté : il ne peut pas jouer comme les autres lapins, car ses attributs l’handicapent au quotidien. « Et en plus, toutes les mamans lapins le détestaient : quand il passait dans la rue, tous les lapinots disaient des tas de gros mots (essaie de les deviner. Y en a plein, c’est assez poilant). » Mais il n’est pas le seul lapin en difficulté à Rebonville : Héliette Rabinovitch est aussi affectée d’une différence physique. Dans l’adversité, ces deux pauvres lapinous vont se trouver des points communs.

Le titre de cet album (peut-être pour la jeunesse, mais à vous de voir) annonce le ton : ça va être graveleux. Mais pas que ! Il est surtout question d’acceptation de la différence et d’apprendre à tirer le meilleur parti de ce dont on dispose. Ou, pour reprendre et détourner un proverbe anglais, si la vie te donne de grosses gonades, fais-en de la limonade !

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02 septembre 2019

Astérix et la Transitalique

Ferri_TransitaliqueBande dessinée de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad.

Pour prouver la qualité des routes romaines, le sénateur Lactus Bifidus organise une course de chars dans la péninsule. Tous les peuples unis dans la pax romana peuvent participer, et même les barbares. Forcément, pour Astérix et Obélix, c’est une nouvelle occasion d’aller taquiner les Romains, et une occasion d’autant plus savoureuse qu’elle leur est donnée sur le territoire de Jules César. Lequel est bien décidé à voir gagner un vrai Romain. De fait, dès les premières étapes, la course semble truquée et à l’avantage de l’aurige Coronarivus, mais rien n’arrête nos irréductibles Gaulois préférés !

Quel bonheur de retrouver le même humour que celui Goscinny et Uderzo dans les dialogues, les noms des personnages et les situations. « Ave Bifidus, et sois actif ! » (p. 4) De fait, on est en terrain connu et il n’y a qu’à se laisser porter. Avec ce giro antique, on se bidonne à l’ancienne, sans prise de tête. « Obélix, mon ami, tu es dans le menhir ! / Ah oui ! Et si j’ai envie de changer de carrière ! » (p. 9) Tout le talent de Ferri et Conrad, c’est de respecter le canon astérixien (oui, j’invente des mots) tout en le renouvelant.

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30 août 2019

Par les routes

Prudhomme_Par les routesRoman de Sylvain Prudhomme.

La quarantaine un peu triste, Sacha emménage dans un petit meublé d’une ville de province. Il a pour projet de peindre et d’écrire. Mais son chemin croise à nouveau celui de l’autostoppeur. « J’ai pensé que c’était fou. Qu’il fallait un hasard extraordinaire pour que nous nous retrouvions là tous les deux. Ou peut-être autre chose qu’un hasard. Je me suis mis à la place de l’autostoppeur. J’ai pensé ce qu’il avait dû penser en apprenant que j’étais là. Ce qu’il était impensable qu’il n’ait pas pensé : que je venais le chercher. Que ce déménagement, je me faisais pour lui. »  (p. 24)

Je n’en dis pas plus de l’histoire. Sachez simplement qu’il est question d’une amitié dangereuse, où le désir et la peur s’affrontent. Et voyez si vous êtes prêts à partir par les routes, sur les traces d’un autostoppeur insaisissable. Et si je n'en dis pas plus, c'est aussi parce que, sans être capable de dire pourquoi, je n'ai pas tout compris. Ai-je manqué un mot, une phrase, un paragraphe qui aurait tout rendu limpide ? Aucune idée... Le fait est que je n'ai ressenti aucune sympathie pour Sacha ou pour l'autostoppeur. Tout m'a semblé nébuleux, comme un rêve poisseux dont on n'arrive pas à se débarrasser après une sieste trop longue. Enfin, le terme de l'histoire m'a laissée profondément dubitative, entre "Tout ça pour ça" et "C'est un peu court, jeune homme". Cependant, quand j'entends les critiques et les avis qui fleurissent sur ce roman qui fait les gros titres de la rentrée littéraire, je pense qu'il s'agit vraiment d'un ressenti très personnel, que j'ai manqué un truc, et que d'autres lecteurs y trouveront sans aucun doute leur compte.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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28 août 2019

La redoutable veuve Mozart

Duquesnoy_Redoutable veuve MozartRoman d’Isabelle Duquesnoy. À paraître le 5 septembre.

À la mort de son époux, Constanze Mozart se jure de protéger l’héritage et la mémoire du compositeur et de faire justice à ce dernier, contre ceux qui l’ont négligé et n’ont pas su prendre la pleine mesure de son génie. « Puisque Vienne laissait crever ses artistes dans le dénuement, j’étais déterminée à faire en sorte que Wolfgang ne tombât jamais dans l’oubli. […] Et s’il le fallait, j’étais prête à bâtir de mes propres mains une statue à son effigie, à dessiner les plans d’un musée à sa gloire. » (p. 100 & 101) Rien n’arrête la veuve qui se dévoue à la mémoire de son époux. Passée la triste période de deuil, Constanze déploie une énergie inaltérable et une volonté inébranlable.

« On a tout écrit sur ton père beaucoup de louanges, autant de médisances, jusqu’aux circonstances de sa mort, qui n’ont pas suffi à calmer les calomnies. Mais qui connaît la vérité ? Moi seule. » (p. 8) Ce texte est une longue confession de Constanze à son fils aîné. Elle lui dit tout ce qu’elle a mis en œuvre pour faire vivre la gloire de Mozart. Elle a fait terminer le Requiem, elle a créé un festival en l’honneur de son époux, elle a encouragé son cadet à suivre les traces de son père. Redoutable, oui, mais aussi féroce, déterminée, résolue, Constanze est une muse d’outre-tombe pour Mozart, elle qui a su faire vivre son œuvre au-delà de la mort.

Entre revanche et hommage, le travail mené par la veuve du compositeur autrichien ne laisse pas d’étonner. Impossible de ne pas admirer cette femme aux projets bien arrêtés. « Ton père détestait les aristocrates, mais il ne souhaitait pas d’autre reconnaissance que la leur. Il rêvait d’en être admiré, ils l’humilièrent. Il avait faim de leurs compliments, ils l’endettèrent. Il rêvait de les faire danser, ils l’enterrèrent. Je n’ai pas d’autre but que leur faire regretter cette méprise. » (p. 108) Cependant, j'avoue avoir trouvé ce texte un peu vain : il est bien écrit, mais ce n'est pas une biographie exceptionnelle.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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26 août 2019

Un livre de martyrs américains

Oates_Un livre de martyrs américainsRoman de Joyce Carol Oates. À paraître le 5 septembre.

Quand Luther Dunphy perd une de ses filles dans un accident de voiture et qu’il assiste à la lente dépression de son épouse, il se tourne vers le professeur Wohlman qui milite contre l’avortement. Il devient alors Soldat de Dieu et fait sien le combat fanatique des pro-vies. Au point d’assassiner le docteur Augustus Voorhees, le 2 novembre 1999, devant une clinique pour femmes de l’Ohio. « L’Armée de Dieu sait que chaque meurtrier avorteur tué signifie des vies d’enfants sauvés. »  (p. 18) Luther est jugé et condamné à la peine capitale. Pour les épouses et les enfants des deux hommes, il faut désormais vivre avec un poids énorme : être apparenté à un assassin ou à un assassiné, ce n’est pas une identité facile à afficher.

Au gré de témoignages croisés sur les deux hommes, faits par des parents, des amis, des témoins ou des professionnels, et au fil du récit de leurs deux existences, Joyce Carol Oates dresse deux portraits fictifs qui symbolisent les camps qui s’opposent avec acharnement autour de la question de l’avortement. Pro-vie ou pro-choix, il semble ne pas exister de demi-mesure. « Défendre les enfants à naître. Un homicide justifiable. » (p. 24)

À la lecture d’une phrase de la quatrième de couverture, je m’interroge. « Le lecteur est ainsi mis à l’épreuve, car confronté à la question principale : entre les fœtus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs américains ? » Pour moi, les premiers martyrs, ce sont les femmes à qui on refuse encore le droit de décider, à qui on impose une loi divine supérieure pour contrôler leur corps.

Lire ce texte a été perturbant. Je suis femme, je suis croyante, je suis pro-choix. Ce roman fait froid dans le dos parce qu’il dit le vrai, l’actuel, le concret. Si une dystopie comme La servante écarlate peut faire frémir dans ce qu’elle a de très plausible, le texte de Joyce Carol Oates n’a pas besoin d’être imaginaire pour être terrifiant. Je vous laisse avec quelques extraits très percutants.

« Le corps d’une femme ou d’une jeune fille violé par l’instrument de l’avorteur, comme a été violé son âme. Car celles que le Seigneur destine à être mères subissent souvent un lavage de cerveau et n’ont aucune idée de ce à quoi elles consentent. Une femme ne sait pas ce qu’elle veut. Surtout quand elle est enceinte et que son état mental est bouleversé par ce qu’on appelle les hormones. » (p. 20)

« Elles venaient le trouver en proie au désespoir. Elles venaient le trouver à la nuit tombée, et elles venaient parfois sous un déguisement. » (p. 218)

« Il avait sauvé des vies. La vie de jeunes filles et de femmes. Des filles qui avaient essayé d’avorter elles-mêmes par honte. » (p. 224)

« Dans leur religion […], il importait peu qu’une grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, l’avortement était un péché, un crime et une honte parce que c’était le ‘massacre des innocents’. On ne prononçait pas le mot à haute voix. » (p. 225)

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23 août 2019

Ouverture à la française

Roman de Dora Djann.

Née dans le Kurdistan de Turquie, Ziné a souvent déménagé pendant son enfance, suivant ses parents au gré des contrariétés subies par le régime contre lequel ils s’élevaient. Un matin, le père part en premier vers L’Europe, rêvant d’une cité idéale dans laquelle installer sa famille. « À partir de ce moment-là, je passe mon temps à me répéter qu’il me manque. Comme je n’ai pas de pétales de fleurs à arracher sous la main, je compte avec les motifs de fleurs sur les étoffes. » (p. 48) La mère finit par le suivre, puis vient le grand voyage pour les enfants, le vrai déracinement avec l’installation en France. Passant d’activistes menacés à immigrés précaires, les parents font de leur mieux pour offrir le meilleur à leurs enfants, tout en préservant leur culture. « Mes parents, qui sont désormais libres de faire de la politique, n’ont cependant pas les moyens d’exprimer leurs opinions en France, car ils ne maîtrisent pas le français et on ne leur donne pas la possibilité de l’apprendre. Ils restent dans leur petit monde à faire la révolution. » (p. 97 & 98) Élevée dans la peur des hommes et du déshonneur, Ziné n’a d’autre possibilité d’échapper à l’emprise de sa famille que d’épouser son premier amour, un Français, sans le consentement de son père. « Le ravissement de l’Europe m’accompagne. J’ai droit à la parole. On me questionne sur la nature de mes envies, et on accorde de la valeur à mes réponses. » (p. 88) S’ouvre alors une longue décennie pendant laquelle le père et la fille ne se connaissent plus.

Le texte commence quand Ziné revient dans le quartier où vit celui qu’elle admirait et qu’elle aimait tant étant enfant. Après être retournée en Turquie sur les traces de son identité, la jeune femme sait enfin qui elle est et elle veut se présenter à son père. Pour un premier roman, c’est une réussite. Porté par une voix puissante et une plume déjà solide, le récit appelle à faire tomber les masques et à cesser d’imaginer l’autre pour enfin le voir et le retrouver. Le long cheminement de la fille vers le père est bouleversant. Dora Djann est une autrice à suivre !

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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