Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

30 janvier 2023

Stephen King

Niogret_Pop Icon_Stephen KingSecond numéro de la revue Pop Icons, rédigée par Justine Niogret et illustrée par de nombreux artistes.

« Je n’ai jamais eu l’occasion de lire de ‘l’horreur’. J’ai toujours eu l’impression de lire un bon livre. King est un auteur, un très bon auteur, et il se trouve qu’il écrit de l’horreur. […] Stephen King est un grand auteur, avec tout ce que cela peut comporter de noble : une façon d’écrire qui emporte, mais aussi une humanité profonde. » (p. 7) Dans son édito, profondément juste, et tout au long de cette biographie richement illustrée, Justine Niogret prouve qu’elle aime l’auteur et qu’elle a compris qui est Stephen King, ce génie intarissable qui parle de nous. « Tout ce que dit Stephen King est vrai. Ses vérités ont parfois des masques de clown, de Pistolero, de vieilles femmes qui parlent à leur dieu. Mais, au fond, tout est juste… Stephen King n’est pas un auteur de livres, c’est un auteur d’humains. » (p. 8)

En découpant la vie de Stephen King par périodes, Justine Niogret revient sur des étapes clés. Elle parle de la jeunesse, des débuts et de la reconnaissance, de son épouse Tabitha King et de leurs enfants, de l’alcool, de l’acharnement au travail ou encore de son double, Richard Bachman. « King a toujours été d’une grande cohérence dans sa création, ce qui est impressionnant, encore plus quand on prend conscience que sa carrière s’étend, à ce jour, sur plus de cinquante ans. »(p. 109) J’ai appris quelques anecdotes, sans rien découvrir vraiment. Mais ce que j’aime surtout avec ce genre de textes, c’est lire comment d’autres personnes chérissent autant que moi Stephen King et combien il a marqué leur vie. Ça me fait oublier les nombreuses coquilles de cet ouvrage dont je retiens surtout les illustrations. Certaines sont dans la droite ligne des romans pulps, férocement colorées : ce n’est pas le beau qui est recherché, mais le sensationnel, le frisson. D’autres sont plus douces et nous parlent de l’homme derrière l’auteur, un Monsieur Tout-le-Monde qu’on adorerait avoir pour voisin. Ce sont des pages pleines de détails et de références, dans le genre Où est Stephen ?

L’ouvrage m’a donné une féroce envie de relire le cycle de La tour sombre. Ce n’est pas comme si ma PAL menaçait de s’effondrer, n’est-ce pas ? Si ce n’est pas déjà fait, lisez Stephen King : je vous promets que vos a priori s’envoleront ! « Alors, qui sont les monstres de King, au fond ? Des gens, comme nous ou presque, des autres et c’est bien là que l’atrocité réside. Des gens, sous simplement. » (p. 51)

Je vous laisse avec cette phrase très juste sur deux éléments majeurs de l’œuvre de Stephen King. « Si les voitures sont l’outil qui emmène ailleurs, la machine à écrire est celui qui permet de raconter tout ce qu’on y a vu. » (p. 35)

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27 janvier 2023

Ton absence n'est que ténèbres

Stefansson_Ton absence nest que tenebresRoman de Jon Kalman Stefansson.

Tout commence avec un homme sans mémoire qui reprend conscience. Qui est-il ? Que fait-il dans ce fjord perdu dans l’Ouest islandais ? En quête de son identité et de son histoire, il écoute les personnes qu’il rencontre et qui semblent le connaître. Leurs récits parlent d’amours puissantes, souvent malheureuses, et de morts inexorables, et de tous ces détails qui peuvent changer une existence :

  • Un article scientifique sur les lombrics ;
  • Un regard profondément bleu ;
  • Un voyage en autocar avec deux livres ;
  • Des sourires envoûtants ;
  • Une jument douce ;
  • L’arrestation d’Émile Zola ;
  • Un départ au Canada ;
  • Des chansons et des poèmes.

À mesure que le roman progresse, c’est nous, lecteurs, qui comprenons qui est ce protagoniste perdu, cette page blanche qui noircit des feuillets pour se reconstituer. «  La question de votre identité est tout à fait superflue. Ce qu’il est advenu de votre ancienne vie, de vos amours et de vos trahisons n’a ici aucune importance. Ce qui compte, c’est de continuer les histoires que vous avez commencées. Je suppose que vous avez compris que vous ralentissez la cause du temps lorsque vous écrivez. » (p. 209) Au fil des destins d’encre qui se déploient, l’auteur rappelle la force de la création par l’écriture et nous entraîne dans son univers en posant un mot sur tout. « Toute chose doit pouvoir être nommée, faute de quoi on ne peut la décrire, la cerner. Je ne saurais t’embrasser tant que tu ne m’as pas dit ton nom. » (p. 77)

Les personnages et les histoires sont multiples, se rencontrent par moment. C’est lent, c’est souvent étrangement poétique. La ligne chronologique a finalement peu d’importance. Ce qui compte, c’est d’être présent au moment où les événements adviennent afin de les vivre pleinement. « Une chanson qui raconte comment votre vie peut se transformer en une vallée de regret et de mélancolie si vous ne saisissez pas l’occasion quand elle se présente. » (p. 39) Comme un long conte déployé au cours d’innombrables veillées, le récit ne se gêne pas pour se répéter, pour revenir encore et encore sur certains points. Le tout est immensément beau.

Du même auteur, j’avais beaucoup moins apprécié Entre ciel et terre.

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25 janvier 2023

Ces mauvaises femmes

Hesse_Ces mauvaises femmesEssai illustré de Maria Hesse

« Folles, putes, sorcières, casse-couilles, manipulatrices… En somme, MAUVAISES. Voilà la case dans laquelle on met les femmes, parfois dès l’enfance, dès qu’elles franchissent la ligne. Mais cette ligne, qui l’a tracée ? Que délimite-t-elle ? » Partant de cette question, Maria Hesse se plonge dans les représentations féminines, depuis la mythologie jusqu’aux séries actuelles. Qu’on ne s’y trompe pas : depuis les contes de fées, le message est clair, les femmes doivent rester à leur place de princesse/reine/femme/épouse, sinon elles seront les vilaines magiciennes qu’il faut brûler. Non, les contes ne sont pas des histoires pour endormir les enfants : ce sont des avertissements, des lignes de conduite.« Notre but dans la vie était de trouver un prince pour nous aimer et si, pour y parvenir, il fallait être gentille (ce qui n’est pas synonyme de protagonistes), nous nous exécutions. »

Entre autobiographie et essai féministe, Maria Hesse recense les œuvres littéraires et historiques qui ont façonné l’image de la femme, ou les images de la femme. Mère, épouse, marâtre, aventurière, sorcière, sainte, prostituée, etc., ces archétypes sont des représentations sociales figées. Aucune femme ne peut s’y conformer ou s’en détacher complètement. « Lilith était perfide. Ève était une abrutie. Voilà pour nos origines. Dans la religion chrétienne, la connaissance se transforme en péché. » Tout ce qui contribue à mettre sous contrôle les femmes et leur sexualité est bon à prendre. Par qui ? Par les hommes, ou plutôt par le patriarcat puisqu’il faut bien admettre que les hommes en sont autant prisonniers que les femmes, même s’ils y gagnent davantage. « L’hystérie et le satanisme sont devenus deux prétextes pratiques à toujours avoir à portée de main, à utiliser ensemble ou séparément, si besoin était de se débarrasser d’une femme gênante. » Petit rappel utile : dans la doctrine patriarcale, les femmes sont toujours coupables de la violence que les hommes exercent à leur encontre. Parce qu’évidemment, ils font ça pour nous, pour nous protéger, nous sauver de nous-mêmes. « Voici ce que l’on nous raconte depuis des temps immémoriaux : notre nature nous rend émotives, irrationnelles, détraquées. »

Il faut donc les contraindre, ces femmes, les assigner à la vie domestique, les réduire à ce périmètre gentiment carcéral de la maison et de l’éducation des enfants. Et si le foyer ne suffit pas à calmer les ardeurs malsaines des mauvaises femmes, il y a toujours l’internement, évidemment toujours pour leur propre bien. « ‘Folle à lier’, ‘hystérique’ ou encore ‘névrosée’ se déclinent rarement au masculin. » Il y en a certaines, quelques-unes, pas beaucoup, qui échappent aux assignations de genre et s’emparent de hautes positions. Elles les ont méritées, ces places. Et souvent, ce sont des trophées bien chers payés. « Folle ou détestée, maudite et presque toujours seule : voilà, semble-t-il, le destin de toutes les femmes qui se hissent jusqu’au pouvoir. »

Je n’ai rien appris dans cet ouvrage, mais j’ai apprécié de retrouver des thèses féministes clairement présentées. Parfois, on a besoin de piqûres de rappel et de revenir à l’essentiel. Ce que Marie Hesse démontre, c’est l’importance de la représentation dans la construction de l’identité et de l’imaginaire collectif. « Consciemment ou non, nous cherchons toutes et tous dans la fiction des références, nous nous accrochons aux histoires qui nous sont racontées, nous apprenons et grandissons grâce à elles, jusqu’à ce que soudainement, dans le cas des femmes, on se retrouve face au vide. » Heureusement, les œuvres d’aujourd’hui proposent d’autres images de femmes, loin des modèles uniques et archétypaux. La femme peut être multiple. Elle peut être qui elle veut. « Il ne faut pas avoir peur de franchir les lignes fantaisistes qui ont été tracées pour nous. »

Encore une fois, j’ai apprécié le dessin de Maria Hesse, surtout sa flore vorace, exubérante, envahissante, irrésistible comme la vague féministe qui s’avance. J’aime tellement ses coquelicots sanglants et vibrants, déjà si beaux dans Le plaisir et dans Bowie.

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23 janvier 2023

Bathory, la comtesse maudite

Couet_Bathory la comtesse mauditeRoman graphique d’Anne-Perrine Couët.

En 1611, dans le royaume de Hongrie, s’ouvre le procès de la comtesse Elisabeth Bathory, aussi connue sous le terrible nom de comtesse sanglante. Elle n’est pas à la barre, mais ses domestiques témoignent, certains à coup d’aveux rudement arrachés. Il est question de femmes torturées, empoisonnées, assassinées. Les allégations répondent aux rumeurs et il est bien difficile de démêler le vrai du faux. « Je confirme toutes ces allégations ! Et bien plus… même si je n’ai rien vu moi-même ! » (p. 107) On parle de dizaines de meurtres, de centaines de corps dissimulés dans le domaine de la comtesse. Comment passe-t-on de l’usage de plantes médicinales et d’une volonté d’aider les plus pauvres à de possibles exécutions cruelles sur fond de sorcellerie ? À replonger dans l’histoire de la comtesse Bathory, l’autrice tente de réhabiliter une femme dont le destin a été forgé par des intérêts politiques supérieurs. « Que vaut l’Histoire quand on veut lui opposer ce que l’on croit être une bonne histoire ? » (p. 6)

Née en 1573, Élisabeth épouse Ferenc Nadasdy, seigneur hongrois souvent mobilisé sur les champs de bataille qui opposent l’empire du Saint-Empire germanique aux Turcs. La comtesse administre avec intelligence le domaine conjugal et elle dispense des soins aux malades, dans une région ravagée par les épidémies. La connaissance des simples se mêle souvent à des superstitions et des pratiques un peu étranges, mais rien qui ne soit très surprenant pour l’époque. « Il est dit que fixer un chat occupé à se lécher les parties génitales favoriserait la conception. » (p. 39) Quand elle fait la rencontre de Darvulia, enchanteresse et conteuse hors pair, Élisabeth gagne encore en autonomie et souhaite se consacrer à son peuple. « Nous avons ouvert les portes de notre demeure aux nécessiteux qui ne pouvaient pas se soigner. Des femmes surtout, isolées dans les campagnes. » (p. 73) À la mort du comte, tout se gâte. On reproche à Élisabeth, riche et régente, de ne pas se soumettre à l’autorité de l’empire. Désormais, elle est une tête à abattre et, la rumeur aidant, la guérisseuse devient rapidement l’empoisonneuse. Ce sont des hommes, évidemment, religieux ou nobles, qui décident à sa place, refusant qu’une femme seule ait autant de pouvoir. « On cherche à me dépouiller, et cela bien plus que de cette simple forteresse. » (p. 102) Finalement, Elisabeth Bathory sera la dupe de ces jeux d’influence entre le royaume de Hongrie et le Saint-Empire germanique : emprisonnée jusqu’à sa mort dans son château de Cachtice, elle n’aura aucune prise sur la légende noire qui se tisse autour d’elle.

Le travail d’Anne-Perrine Couët est remarquable. L’autrice a exhumé de l’histoire les quelques bribes de vérité qui se perdaient dans les racontars et les fantasmes autour de la comtesse Bathory. Cette chasse aux sorcières dessinée au crayon, en dégradés de blanc, noir et ocre est glaçante, car on voit comment le mécanisme se met en marche et piège inexorablement Élisabeth. Cette œuvre n’est pas féministe, mais je lui donne une place sur mon étagère, car elle rend la parole à une femme indépendante et ouverte d’esprit, broyée par un patriarcat effrayé et mesquin.

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20 janvier 2023

Le grand arbre au centre du monde

Futaki_Grand arbre au centre du mondeRoman illustré de Makiko Futaki.

Sissi a grandi auprès de sa grand-mère au pied d’un arbre millénaire. Ce dernier est son monde, son paysage, son horizon. « L’arbre géant était toujours à ses côtés, la surplombant où qu’elle fût. Il était devenu une partie de son corps au même titre que ses mains et ses pieds. » Un jour, Sissi aperçoit dans le ciel un majestueux oiseau doré, mais l’animal disparaît à la cime de l’arbre. Il est temps pour la grande enfant de monter au sommet du vénérable végétal. Avec une grenouille bavarde comme compagne d’ascension, Sissi progresse entre les branches et découvre tous les mondes que l’arbre-montagne abrite. Mais à mesure qu’elle grimpe, elle croise des animaux paniqués qui descendent. L’arbre dépérit par le sommet et tout le merveilleux écosystème est menacé. Dans sa quête de vérité, Sissi rencontre Sama, jeune étranger qui traque l’oiseau doré. Après l’éprouvante montée, il faudra attaquer une terrible descente et accepter les plus grands changements.

En lisant ce bel ouvrage et en admirant les superbes illustrations, je me disais que c’était beau comme du Miyazaki… Et bingo ! L’autrice a été formée aux studios Ghibli. Dans ce conte naturaliste et écologiste, j’ai retrouvé les préoccupations que le réalisateur japonais portait dans ses films : l’inconséquence des pollueurs, la force immuable de la nature, les puissances inconnues du monde invisible. Ce roman est aussi beau à lire qu’à regarder.

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18 janvier 2023

Cher connard

Despentes_Cher connardRoman de Virginie Despentes.

Quatrième de couverture – « Cher connard, j’ai lu ce que tu as publié sur ton compte Insta. Tu es comme un pigeon qui m’aurait chié sur l’épaule en passant. C’est salissant, et très désagréable. Ouin ouin ouin je suis une petite baltringue qui n’intéresse personne et je couine comme un chihuahua parce que je rêve qu’on me remarque. Gloire aux réseaux sociaux : tu l’as eu, ton quart d’heure de gloire. La preuve   je t’écris. » Après le triomphe de sa trilogie Vernon Subutex, le grand retour de Virginie Despentes avec ces Liaisons dangereuses ultra-contemporaines. Roman de rage et de consolation, de colère et d’acceptation, où l’amitié se révèle plus forte que les faiblesses humaines…

Soit je suis passée à côté du roman, soit ce texte est une arnaque. Ça commence par un mec indélicat – auteur polytoxicomane quadragénaire – qui balance un jugement physique à l’emporte-pièce contre une femme, actrice d’une cinquantaine d’années, moins belle que dans sa jeunesse. Ladite femme remet le mec à sa place, bien comme il faut. Mais le mec est tenace, comme un chewing-gum dégoûtant : il s’accroche, il s’excuse à répétition, il en rajoute, il fait appel à leur passé commun. Alors oui, je suis la première à prôner le pardon, mais quand on se conduit comme un goujat et qu’on a en plus des casseroles au cul – tonitruantes, les casseroles, du #MeToo bien calibré ! –, on la ferme et on se fait discret. Mais non, Oscar s’arroge le droit de répondre et de poursuivre une conversation que Rébecca refuse. « Garçon, garde tes excuses, garde ton monologue, garde tout. Il n’y a rien en toi qui m’intéresse. […] Je me contrefous de ta vie médiocre. Je me contrefous de l’ensemble de ton œuvre. Je me fous de tout, te concernant […]. » (p. 10) J’ai vécu ça, le gars qui ne sait pas qu’il faut arrêter, qui pratique le harcèlement au nom du droit d’expression. Mais vas-y, mec, exprime-toi, mais loin de mes yeux et de mes oreilles !!! Ce comportement de gamin chouineur qui veut absolument qu’on le comprenne ne m’inspire plus aucune empathie.

Désolée, Oscar, mais tes conneries, il va falloir les assumer. « Je me suis fait metooïser. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. » (p. 28) Oui, vous lisez bien : l’homme se pose en victime. Et il lui faut un paquet de temps avant de se remettre en question et d’accepter que, oui, il s’est bien comporté en prédateur sexuel envers une jeune fille et en gros lourd envers beaucoup d’autres femmes. Alors oui, encore une fois, je veux bien pardonner, mais je n’arrive pas à trouver la moindre crédibilité à cette amitié entre Rébecca et Oscar. OK, ils ont en commun une enfance de prolo dans l’Est de la France et une envie de devenir autre chose que leurs parents. Mais elle, elle est superbe et sans regret, parfaitement lucide sur sa place dans le monde du cinéma. Lui est minable et geignard, sans cesse à se lamenter après ce qu’il n’a pas eu et qu’il pense mériter. Mieux, qu’il pense qu’on lui doit ! Alors, son étonnement devant #MeToo, ça m’agace bien plus que ça ne m’émeut. « C’était le bon côté de la vie, les filles. Franchement, on ne savait pas qu’elles étaient en colère. » (p. 91) Si tu voyais à quel point nous sommes enragées, pauvre Oscar…

À mes yeux, cette amitié entre Rébecca et Oscar, c’est plutôt une habitude qui se met en place et dont il devient difficile de se défaire. Avec le confinement au milieu du roman, c’est une occasion comme une autre de maintenir une vie sociale. « Faut pas se mentir, on est en train de devenir salement copains. » (p. 163) Mais en amour comme en amitié, je suis partisane de la solitude plutôt que du pis-aller. J’ai terminé ce roman pour essayer de comprendre où menait la relation entre Rébecca et Oscar : clairement, ça reste obscur. Et surtout, il faut arrêter de comparer tous les romans épistolaires aux Liaisons dangereuses ! Laclos se retournerait devant sa tombe devant la médiocrité de ce Valmont, de cette Merteuil et de cette Cécile ! #MeToo, ça ne dénonce pas des amours machiavéliques, mais des abus sexuels, des crimes ! Je trouve d’ailleurs que Virginie Despentes prend un peu à la légère ce sujet. « Ce truc de Metoo, c’était la vengeance des pétasses. Le moment où on ne pouvait plus faire l’économie d’écouter ce qu’elles avaient à dire et c’était que des conneries. » (p. 47) Mais encore une fois, peut-être est-ce moi qui n’ai pas compris ce roman. Ce qui est certain, c’est qu’il ne trouvera pas sa place sur mon étagère de lectures féministes.

Je vous laisse avec quelques extraits du roman.

« Les gens, j’ai remarqué, plus vous êtes cons et sinistrement inutiles, plus vous vous sentez obligés de continuer la lignée. » (p. 8)

« À ce stade de la compétition, ta connerie force le respect. Ça ne change rien à l’essentiel : j’en ai rien à foutre de ta gueule. » (p. 14)

« L’espace public est un lieu de chasse. Tous ne chassent pas. Mais tous laissent passer le chasseur. » (p. 32)

« L’émancipation masculine n’a pas eu lieu. » (p. 34)

« Tu t’es comporté en connard, modèle courant… » (p. 177)

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16 janvier 2023

Merel

Lodewick_MarelRoman graphique de Clara Lodewick.

Merel vit seule dans une petite maison au bout du village. Elle élève des canards et écrit des articles pour le journal local. Elle est indépendante, décontractée et sympa avec tout le monde. Mais il suffit d’une blague et des soupçons d’une épouse en colère pour que tout change. La rumeur mauvaise enfle dans le bourg, des qualificatifs injurieux circulent et certains indélicats essaient d’en profiter. « Ma mère dit que les gens parlent mal d’elle par jalousie. » Merel n’est plus la bonne copine, celle avec qui on boit un verre après le match. Elle est la mauvaise femme, la dévergondée, la briseuse de couple. Quand les enfants et les adolescents se mêlent au harcèlement sournois, à coup de paris stupides, ce sont d’autres drames qui se nouent.

Avec intelligence, l’autrice nous parle du regard négatif encore posé sur les femmes seules, sexuellement libres et qui vivent en se moquant du qu’en-dira-t-on. Le vilain nom de sorcière n’est pas loin et il en faudrait peu pour qu’un lynchage s’organise. Quand la camaraderie devient suspecte et que les hommes sont blessés dans leur orgueil, ce sont toujours les femmes qui trinquent. Clara Lodewick parle aussi de pardon, celui qu’il faut savoir demander. Le jeune Finn est un personnage bouleversant, pris dans les disputes de ses parents et dans des querelles d’adultes qui le disputent.

Merel est une protagoniste forte, mais pas invincible. Sa générosité et son cœur simple achoppent sur la bêtise collective. À travers elle, ce sont toutes les femmes qui sont visées, et surtout celles qui ne rentrent pas dans le rang, les mauvaises mères, les infidèles, etc. Ce très bel ouvrage prend immédiatement sa place sur mon étagère féministe, mais il va aussi passer dans les mains de plusieurs amies. Ce n’est pas à nous, les femmes seules et autonomes, de demander pardon.

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13 janvier 2023

Paroles d'honneur

Slimani_Paroles dhonneurRoman graphique de Leïla Slimani (textes) et Laetitia Coryn (illustrations).

Alors qu’elle présentait son dernier roman au Maroc, Leïla Slimani a rencontré de nombreuses femmes qui se sont confiées sur leur vie intime. Cela a donné l’essai Sexe et mensonge, ici adapté en bande dessinée. Sur la base de ces rencontres, de ces échanges et de ces témoignages, l’autrice fait émerger une parole vraie et brute. « J’ai découvert à quel point la législation sur la sexualité et, de manière générale, la pression sociale exercée sur le corps pouvaient rendre difficile l’émancipation des femmes dans mon pays. » (p. 5) La dessinatrice a donné des visages à des femmes anonymes et l’autrice a fait entendre leur voix. Dans un pays où la hchouma (la honte) pèse sur toute chose, ce sont des générations qui s’accommodent comme elles le peuvent des interdits et du désir de transgression. « Tout le monde baise. L’important, c’est de le faire discrètement. » (p. 24)

Outre l’homophobie explicite et l’obsession hypocrite pour la virginité féminine avant le mariage, Leïla Slimani pointe la façon dont le message premier du Coran a été dévoyé, à force de traductions et d’interprétations patriarcales. Exit la sensualité du texte, bonjour la condamnation violente et dogmatique de l’avortement, de l’adultère et de la prostitution. « Être bien élevé, être un bon citoyen, c’est aussi avoir honte. » (p. 13) La culture de viol est omniprésente : l’agresseur n’est jamais en tort tandis que la victime porte tout le blâme. Le désir et le plaisir sont diabolisés, autant pour l’homme que pour la femme. « Je suis fatiguée d’entendre comparer la femme à un bijou, à un joyau ou à un bonbon qu’il faudrait enrober pour la préserver des regards concupiscents. On peut l’enfermer, l’emprisonner, c’est toujours pour son bien, toujours pour la protéger. » (p. 48)

Slimani_Paroles dhonneur-1

Heureusement, Leïla Slimani note aussi que le Maroc change. Les jeunes générations se cachent moins, prennent ouvertement la parole et revendiquent des droits et des espaces nouveaux. « Si les femmes n’ont pas pris la pleine mesure de l’état d’infériorité dans lequel elles sont maintenues, malheureusement elles ne feront que le perpétuer, encore et encore. Alors il faut en parler. Le plus possible. » (p. 57) L’évidence est martelée : l’honneur n’est pas dans la honte, mais dans le respect de soi et des autres. Avec cette bande dessinée reportage, l’autrice appelle à l’ouverture des esprits et à l’assouplissement de la morale. L’objectif est clair : la libération de la femme et, avec elle, celle de l’homme qui est contraint par un modèle patriarcal. « Il reste à inventer la femme qui ne serait à personne, qui n’aurait à répondre de ses actes qu’en tant que citoyen lambda et pas en fonction de son sexe. » (p. 101)

Slimani_Paroles dhonneur-2

Cette lecture rejoint évidemment mon étagère de lectures féministes ! De l'autrice, je vous recommande le roman Chanson douce.

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11 janvier 2023

Le miraculeux voyage d'Édouard Tulane

Dicamillo_Miraculeux voyage dEdouard TulaneRoman de Kate DiCamillo. Illustrations de Bagram Ibatoulline.

Édouard Tulane est un lapin de porcelaine. Sa petite propriétaire, Abilane Tulane, se régale de l’habiller avec des tenues de qualité et de faire briller sa montre à gousset en or. « Je t’aime, Édouard ! […] J’espère qu’on ne sera jamais séparés. » (p. 26) Mais le beau jouet ne se préoccupe que de lui-même : il a une très haute opinion de sa personne et se moque bien de l’affection de la fillette. « Comment une histoire peut-elle avoir une fin heureuse s’il n’y a pas d’amour ? » (p. 42) Édouard le vaniteux va découvrir cette réponse après de nombreuses péripéties. Perdu alors qu’il se trouvait sur un bateau voguant vers Londres, il fait pour la première fois l’expérience de la solitude. « Le lapin de porcelaine se posa enfin au fond de l’océan, le visage contre le sol. Et là, la figure dans la vase, il connut sa première véritable émotion. Édouard Tulane avait peur. » (p. 57) Au gré de hasards et de tristes rebondissements, il passe de mains en mains, perd peu à peu de sa superbe et son bel habit soyeux s’use et s’abîme. De dangers en nouveaux foyers, le lapin apprend enfin à aimer et à se préoccuper davantage des autres que de lui-même. « Et tandis qu’il écoutait, son cœur s’ouvrait. » (p. 109) Mais long sera le chemin avant qu’il retrouve sa première propriétaire.

Dicamillo_Miraculeux voyage dEdouard Tulane-1

Ce conte superbement illustré est tendre et cruel, comme l’enfance qui passe. En suivant le lent apprentissage de ce dandy de porcelaine, j’ai pleuré à plusieurs reprises. « Il se demanda combien de fois il devrait quitter les gens sans avoir l’occasion de leur dire adieu. […] Il aurait aimé pouvoir pleurer. » (p. 112) En mettant en scène un jouet, l’autrice ne craint pas de parler d’abandon, de dépression et de maltraitance infantile. Chaque nouvelle rencontre du bel Édouard est une manifestation des qualités humaines : compassion, tendresse et dévouement. « Les lapins n’ont pas besoin de vêtements. / Il m’a semblé que celui-ci en avait besoin. » (p. 84) Je suis ravie d’avoir enfin lu ce roman repéré depuis des années ! Et il est certain que j’y reviendrai.

Challenge Totem

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09 janvier 2023

Le château des animaux - La nuit des justes

Dorison_Chateau des animaux-Nuit des justesBande dessinée de Xavier Dorison et Félix Delep.

Tome 1 : Miss Bengalore – Tome 2 : Les marguerites de l’hiver

Le président Silvio enrage de voir les animaux lui résister et tente par tous les moyens de briser la rébellion qui gronde dans le château. De son côté, Miss Bengalore tient bon : elle sait que c’est par une révolution non-violente que les animaux gagneront leur liberté et obtiendront justice. « Mes amis, tant que notre colère sera plus forte que nous, nous ne vaudrons pas mieux que Silvio. » (p. 12) Le brutal taureau est désemparé devant cette attitude et redouble de rage, de violence et de perversité pour contraindre ses sujets à la soumission. Toujours à grand renfort de fleurs, Bengalore et ses compagnons résistent à leur façon, avec obstination et patience. « Si aujourd’hui vous montrez à Silvio qu’il peut vous interdire de porter une marguerite… Qu’est-ce qui l’empêchera demain de vous interdire de parler ? De rire ? De vivre ? » (p. 35) La jolie chatte sait pourquoi elle se bat et rien ne la fera renoncer, même si cela lui impose un terrible sacrifice.

Que j’ai hâte de lire le dernier volume de cette bande dessinée ! Le scénario est d’une intelligence rare et les illustrations offrent des pages de toute beauté, comme cette pluie de marguerite sur des molosses prêts à mordre. « La première non-violence est celle que l’on se doit à soi-même. » (p. 39) Je ne sais pas si George Orwell approuverait cette suite de sa Ferme des animaux, mais moi je salue le propos des auteurs. La bienveillance est un mot assez galvaudé de nos jours : il est pourtant si puissant quand on en reprend le sens premier. Sans bienveillance, pas d’acceptation de la différence, pas d’équité, pas de justice.

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