Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

28 juin 2017

Il est de retour

Vermes_Il est de retourRoman de Timur Vermes.

Un matin d’août 2011, dans un terrain vague, Adlof Hitler se réveille. Comment est-il arrivé là ? Comment est-il encore en vie ? Où était-il depuis 1945 ? On ne le sait pas et ce n’est pas ce qui importe puisque tout le monde le prend pour un artiste qui incarne l’ancien Führer. Mais il s’agit bien d’Adolf Hitler qui a toute sa mémoire et bien l’intention de reprendre son projet pour faire de l’Allemagne un grand pays. « Vous avez l’air d’être Adolf Hitler. / Justement, dis-je. » (p. 20) Toujours aussi mégalomane, il accepte l’offre d’une chaîne de télévision et prend la tête d’un show télévisé qui soulève à la fois l’enthousiasme et la crainte. « Faites attention, un jour quelqu’un vous prendra au sérieux. » (p. 146) Adolf Hitler prépare une autre guerre et il fait des émules. Avec la puissance de l’appareil médiatique et grâce à sa propre capacité à fasciner et enflammer les foules, l’ancien dirigeant nazi a toutes les chances de remettre en marche son grand projet meurtrier. Oui, tout peut recommencer si on laisse faire, si on rit au lieu de combattre. « J’étais seul pour sauver le peuple. Seul pour sauver la terre, seul pour sauver l’humanité. » (p. 39)

Évidemment, l’intrusion d’un personnage historique dans une autre époque que la sienne fait naître des quiproquos et leur lot de réponses à côté. C’est drôle, mais point trop n’en faut dans le comique de répétition. À la longue, l’émerveillement béat du Führer devant les progrès technologiques est un peu lassant. L’idée de départ est bonne, mais le roman aurait gagné à faire 50 pages de moins. Cela dit, les propos sont généralement hilarants et grinçants. Hitler s’étonne de voir des Turcs partout et se demande quelle maladie mentale conduit des êtres humains à ramasser les déjections de leur chien dans la rue. Il est beaucoup question d’affaiblissement du peuple et des mœurs et de tout ce qu’il faudrait faire pour y remédier. Ça vous rappelle ce qui se passe en Tchétchénie ou ailleurs ? C’est normal. Et c’est atrocement triste.

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26 juin 2017

La dernière fugitive

Chevalier_Derniere fugitiveRoman de Tracy Chevalier.

Honor Bright quitte l’Angleterre en 1850 pour accompagner sa sœur en Amérique. Hélas, Grace décède peu après leur arrivée et Honor se retrouve seule dans un pays inconnu. « Mais elle ne devait pas comparer l’Ohio au Dorset. Cela n’était d’aucun secours. »(p. 19)Plus ou moins bien accueillie par la communauté quaker, elle sait que sa place n’est pas dans la maison de l’homme que sa sœur devait épouser. Elle accepte la demande en mariage de Jack Haymacker, lui aussi quaker. Mais elle s’oppose à son mari et sa belle-famille qui refusent d’aider les esclaves en fuite. Résolue à appliquer le principe d’égalité qui est au centre de la foi quaker, elle devient membre du chemin de fer clandestin, s’attirant les foudres de la communauté et suscitant l’agacement du troublant Donovan, chasseur d’esclaves qui prend sa fonction très à cœur. « Est-il pire de ne pas avoir de principes, ou d’avoir des principes qu’on n’est pas à même de défendre ? » (p. 160) À l’instar des quilts qu’elle confectionne avec des morceaux d’étoffe qui ont marqué sa vie, Honor sait qu’elle doit inventer son avenir et sa place dans le Nouveau Monde, tout en cherchant toujours à atteindre sa lumière intérieure. « On est moins distrait dans le silence, […] Le silence prolongé permet de vraiment écouter ce qu’il y a au fond de soi. Nous appelons ça attendre dans l’espérance. » (p. 54)

Simple et efficace, avec un récit qui oscille entre narration et correspondances personnelles, La dernière fugitive est un roman très agréable et divertissant qui mêle aventure, romance, récit d’initiation et tout un pan de l’histoire américaine. Et il m’a donné envie de me mettre à coudre des édredons en patchwork !

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25 juin 2017

Billevesée #287

Dans les expressions "rez-de-chaussée" ou "rez-de-jardin", le terme "rez" est assez singulier. On ne le trouve jamais utilisé seul et dans aucune autre expression.

C'est une forme vieillie de l'expression "à ras de". Ainsi, comme le présente le Wiktionnaire, on pouvait autrefois dire "Des branches coupées rez tronc."

Alors, billevesée ?

Billevesee_Rez_de_chaussee

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23 juin 2017

Immensités

Germain_ImmensitesRoman de Sylvie Germain.

À Prague, au gré de purges, Prokop Poupa est passé d’homme de lettres à homme de ménage. Peu sociable et ravi de rester dans son tout petit appartement, Prokop est surtout heureux dans ses toilettes, minuscule réduit dont il est le dieu tutélaire. « Depuis toujours en effet, Prokop aimait user de ses toilettes comme d’un isoloir et d’un cabinet de lecture. » (p. 21) Mais il est impossible de prétendre vivre si on ne sort pas de ses limites. Tout change quand son jeune fils quitte Prague pour l’Angleterre avec sa seconde épouse. La solitude et le sentiment d’abandon croissent. Prokop évoque alors les figures féminines qui n’ont fait que passer dans sa vie, le laissant toujours plus seul et désespéré : sa mère infatigable jusqu’au bout, sa sœur morte par amour, sa première épouse délaissée et sa deuxième femme qui lui a brisé le cœur. « On ne meurt pas si souvent de ses chagrins, de ses deuils, de ses échecs ou de ses hontes. On ne meurt jamais au moment voulu. On se relève en ahanant, un peu plus vieux et plus pesant, et on perdure tant bien que mal ; on ruse comme on peut pour redresser son cœur tout de guingois. Et on se dit que ça ira à défaut de pouvoir déclarer que ça va. On conjugue le présent au futur indéfini. » (p. 30) Avant de partir, son fils lui a offert la lune et Prokop contemple l’astre nocturne, l’interrogeant et cherchant la réponse à sa solitude. Il a des révélations esthétiques et mystiques, mais se découvre finalement non croyant, privé du réconfort de la foi et de la religion. « Prokop avait le cœur étale et l’âme pétrifiée par l’absence de Dieu. Pire que l’absence – l’inexistence. La grosse calebasse prokopienne sonnait le creux, sentait le fade et le moisi. […] Il y eut même des soirs où l’acidité de sa solitude se fit si aiguë qu’il eut la sensation de mordre dans la mort, de mâcher du néant. » (p. 125 et 126)

Il y a de sublimes pages sur le supplice du Christ et la valeur des larmes. Sylvie Germain parle avec talent et tendresse des esseulés, des perdus et des tristes qui sont violemment confrontés à l’immensité du monde et de l’existence. « L’immensité est si vivement enclose en notre finitude, ses houles y sont si fortes, et si lancinants les chants montés de ses confins, qu’il nous faut bien, vaille que vaille, lui faire en nous une place, lui accorder quelque attention. Cette immensité qui gémit sous le poids de notre paresse d’esprit, de notre avarice de cœur, qui mugit à l’étroit dans notre finitude, est peut-être un appel vers plus qu’elle-même encore, une invitation pour des dérives à l’infini, du côté de l’éternité, par-delà les ténèbres. Il se peut. Quoi qu’il en soit viendra un jour où cette immensité brisera en nous ses amarres et nous emportera. Peu importe la destination, Dieu ou néant ; c’en est assez que les amarres soient vouées à se rompre. »  (p. 135)

Avec deux récits enchâssés, Immensités n’en finit pas de s’étendre et de se déployer. On croise une jeune fille adorée et un chien, fidèle compagnon de toute une vie. Du réalisme magique à l’absurde, en passant par l’essai métaphysique et le conte philosophique, Sylvie Germain offre ici un très court roman bien plus grand qu’il n’y paraît.

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21 juin 2017

Le facteur émotif

Thierault_Facteur emotifRoman de Denis Thiérault.

Bilodo est facteur. Il aime passionnément son métier, surtout parce qu’il subtilise certaines lettres personnelles pour les lire avant de les remettre à leurs destinataires. Parmi elles, il y a les missives que Ségolène envoie depuis la Guadeloupe à Gaston Granpré. Entre eux, ce ne sont qu’échange d’haïkus, ces courts et énigmatiques poèmes japonais. Bilodo est fasciné par la jeune femme. « Ayant lu quelque part que l’écriture était le reflet de l’âme, Bilodo conclurait volontiers que celle de Ségolène devait être d’une pureté sans pareille. Si les anges écrivaient, c’était assurément ainsi. » (p. 26) À la triste faveur d’un accident, le facteur indiscret reprend la correspondance avec la belle Guadeloupéenne. Il découvre les merveilles et la délicatesse de la poésie japonaise. Enveloppé dans un kimono rouge, il s’adonne à un badinage poétique, véritable escalade épistolaire et érotique. Mais que faire quand la vérité réclame ses droits ? Confronté à son mensonge, Bilodo est acculé.

Ce court roman est d’une poésie et d’une inventivité folle ! J’apprécie depuis longtemps les haïkus qui saisissent l’instantané d’un moment, la beauté d’une seconde. Ce texte en propose beaucoup et certains sont époustouflants de désir contenu et vibrant. La conclusion du roman est logique sans être téléphonée : c’est un juste retour des choses, une boucle qui ne cesse jamais de se refermer.

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19 juin 2017

La lettre écarlate

Hawthorne_Lettre ecarlateRoman de Nathaniel Hawthorne.

Pour avoir conçu un enfant d’un homme qui n’est pas son mari et dont elle s’obstine à taire le nom, Hester Prynne est condamnée par la jeune et très puritaine colonie de Boston à porter sur la poitrine le signe de son crime : la lettre A brodée sur un écusson qu’elle ne doit jamais dissimuler. « Ici, la tache du plus profond péché marquait une fonction entre toutes sacrées de la vie humaine, de sorte que le monde était plus avili encore par la beauté de cette femme et plus perdu l’enfant qu’elle avait porté. » (p. 48) L’époux d’Hester, inconnu dans la colonie, s’installe dans les environs sous une autre identité et il interdit à son épouse de révéler qui il est, même pas à son amant. Il identifie rapidement l’homme coupable et s’ingénie à le torturer et à épuiser son âme. Pendant sept ans, Hester fait pénitence pour son péché et élève seule son enfant, Pearl. À l’écart de la société, Hester n’en est pas moins d’une abnégation sans limites, se refusant tout, offrant tout à sa fille et aux indigents.

J’ai découvert cette histoire avec l’adaptation Les amants du Nouveau-Monde, avec Demi Moore, Gary Oldman et Robert Duvall dans les rôles principaux. Comme souvent, Hollywood a changé la fin de ce roman tragique et puissant qui présente une admirable figure féminine qui, repentante et patiente, obtient rédemption sur terre avant d’être pardonnée au ciel. Dans un style riche et une langue superbe, Nathaniel Hawthorne fustige le puritanisme et les sociétés hypocrites.

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18 juin 2017

Billevesée #286

La raniculture est l'élevage des grenouilles.

(Oui, on élève des grenouilles.)

Pour vous en souvenir, pensez à la rainette. Rainette/Raniculture, c'est kif-kif.

Ça vient de rana, la grenouille en latin.

Alors, billevesée ?

Billevesee_Grenouille

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16 juin 2017

Putain de chat - 2

Lapuss_Putain de chatAlbum de Lapuss’.

Vous aimez les chats ? Eux ne nous aiment pas. Ils travaillent sans relâche à nous anéantir. « T’es obligé de dormir sur mon bouquin ? / J’aime pas quand tu t’instruis. Si on veut dominer le monde un jour, vous devez rester les parfaits petits cloportes incultes que vous êtes… » (p. 57) Les chats nous observent, nous jugent, nous méprisent. Ils savent aussi où sont leurs intérêts et quand il vaut mieux arrêter de déconner sous peine de voir disparaître la gamelle. « T’es conscient que si on veut surclasser un jour les humains, va falloir arrêter cette manie de se lécher les burnes en permanence ? » (p. 40) OK, ils forment des groupes de soutien pour ceux d’entre eux qui sont traumatisés par l’aspirateur, mais ne nous y trompons pas, ils sont prêts à tout. « C’est quoi ces croquettes partout ? Je vais encore mettre des heures à tout ramasser. / C’est pour vous apprendre à ramper, humains… comme les petites larves infectes que vous êtes ! » (p. 13)

Lapuss_Putain de chat_1

On adore faire dire aux chats ce qu’on pense qu’ils pensent de nous. Et je ne pense pas que Lapuss’ soit très loin d’une certaine vérité. Avec son dessin simple et efficace, en noir et blanc, il croque des scènes hilarantes dans lesquelles tout propriétaire de chat se reconnaîtra, au moins un peu. Si j’ai ri de bon cœur devant les nombreux gags de ce petit album, j’avoue préférer la vision du chat développée par Stéphanie Hochet, dans Éloge du chat. Le chat y est certes seigneur impitoyable, prince parfois méprisant, mais il y est plus noble que fourbe, plus majestueux que calculateur.

Lapuss_Putain de chat_2

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14 juin 2017

Délicieusement désinvolte

Badaboum_Delicieusement desinvolteAlbum de Morgane Badaboum.

Morgane est une jeune illustratrice. La trentaine, pas grande, pas mince, pas polie et plein d’autres choses encore. Un chat la suit partout et lui ressemble beaucoup, en plus poilu. Morgane est très douée pour faire les pâtes, et c’est déjà pas mal. Pour le reste, heureusement, elle est très bien entourée. « Allô Maman ? Tu peux me rappeler comment on fait des œufs durs ? » (p. 28) Morgane est sympa, elle partage ses trucs de fille et astuces beauté. Ça peut toujours servir, mais à vous de voir si vous ne craignez pas les effets secondaires. Les banquiers, les paniers en ligne et les moustiques sont les ennemis mortels de Morgane. Heureusement, il y a les vacances, la mer, les balades. Bref, tout ce qui compose la vie banale et palpipante d’une jeune femme moderne.

Les planches de cet album sont plaisantes et font sourire. Le coup de crayon de l’illustratrice est intéressant, mais j’ai hélas le sentiment d’avoir déjà tout vu/lu dans ce registre. D’autres dessinatrices sont passées par là avant et ont épuisé le sujet. Je ne donne pas de nom, vous voyez très bien de qui je parle. Parmi les illustrations de Morgane Badaboum, j’ai de très loin préféré les œuvres de street art : à partir d’une fissure dans le béton, d’une tâche ou d’un nuage, elle crée un personnage inattendu et attachant. Délicieusement désinvolte est un petit ouvrage charmant, mais dont je doute de garder un souvenir éclatant.

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12 juin 2017

S'enfuir - Récit d'un otage

Delisle_SenfuirRoman graphique de Guy Delisle.

Ceci est une histoire vraie. En 1997, alors qu’il travaillait pour Médecins sans frontières dans le Caucase, Christophe André est enlevé par des Tchétchènes. « S’ils connaissaient mon prénom, c’est qu’ils ne m’avaient pas choisi par hasard. J’étais leur cible. » (p. 20) Déplacé à plusieurs reprises, il regarde les jours s’écouler pendant plus de trois mois. Il contemple le plafond, l’ampoule nue, la fenêtre bardée de planches. « Je suis bel et bien attaché à un radiateur dans une pièce sans meubles. » (p. 46) Les journées sont inlassablement rythmées par des bouillons de légumes et des passages éclair aux toilettes. Elles se ressemblent toutes. Christophe tente lutter contre les pensées négatives et le découragement : que font les secours ? A-t-il été abandonné par la France ? « J’en suis à combien de jours à mourir à petit feu ici ? Trente ? … Quarante ? … Putain, j’en peux plus ! » (p. 181) Il imagine les retrouvailles avec les siens et mille moyens d’échapper à sa prison et à ses geôliers dont il ne comprend pas la langue, ni les intentions. « J’en veux au monde entier de me laisser moisir ici. » (p. 216) Mais s’il raconte son histoire, c’est qu’il a eu la chance de s’échapper.

Dans un camaïeu de bleu et de gris, on assiste à la répétition des mêmes scènes et des mêmes gestes. Il y a des successions de vignettes quasiment identiques qui illustrent l’attente et le temps interminable et mortellement répétitif. « Ne pas perdre le décompte des jours. Le temps, c’est la seule chose dont je sois certain. » (p. 85) Ce roman graphique est une œuvre puissance et terrifiante qui, sans le montrer, écrit le mot « liberté » sur toutes les pages.

Delisle_Senfuir recit dun otage_1

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