Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

08 mars 2021

Nés de la nuit

Audibert_Nes de la nuitRoman de Caroline Audibert.

« La vie d’un loup advient quand le ciel, quand les arbres, quand le vent, quand les humeurs lui disent combien ils le veulent, lui, gardien des forêts et des sources. » (p. 20) C’est donc un loup que le lecteur est invité à suivre. D’abord louveteau, puis adulte plein de vigueur qui parcourt les montagnes et fonde sa propre meute. Il est libre, maître de son territoire, jusqu’au jour où il est pris par les humains. « Je ne retournerai pas dans ma forêt. » (p. 77) Le loup est étudié, pesé, manipulé. On dit de lui qu’il est le premier, l’ancêtre de tous les loups de France. Désormais privé de grands espaces, de terre sous ses pattes et de vent dans sa fourrure, le loup regarde la marche du monde depuis des hauteurs mystiques. « La dernière de mes filles contemple la forêt. Et contempler, c’est déjà être fort. Son clan le sera. » (p. 98)

Avec cette fable antispéciste, Caroline Audibert chante son amour de la nature. Et je la rejoins dans cette harmonie qu’elle appelle de ses vœux. La nature humaine, parlons-en ! Dans son besoin de tout dominer, de tout plier à son ordre, elle nie les énergies millénaires qui animaient le monde. « La voix du berger est découragée, elle dit la fin d’un monde. Cet autre monde qui arrive ne sera pas tendre pour les loups. » (p. 113)

L’autrice s’affranchit parfois de la ponctuation pour montrer le bouillonnement de la vie, la hâte vitale ou des liens si forts entre les choses que placer une virgule n’aurait pas de sens. De même, d’une phrase à l’autre, elle fait passer les saisons, sans hiatus, dans une continuité organique évidente et inarrêtable. Au fil des pages, elle dépeint un ballet primal au sein duquel le loup n’a pas la place principale, mais tient un rôle indispensable pour la bonne marche de la nature. Il a autant de valeur que le champignon ou que l’aigle. Il évolue dans un monde uni et sans cesse renouvelé. C’est donc la colère qui naît en réponse à la violence injustifiée de l’homme et à la marche aveugle des engins. « Les hommes s’intéressent tant à nous qui ne cherchons qu’à les fuir. » (p. 78 & 79)

J’ai été saisie par ce texte puissant, étourdie par ce chant du loup, presque chant du cygne. Et surtout complètement convaincue par la revendication urgente de Caroline Audibert. « Réensauvageons-nous. Car tel est à mes yeux l’enjeu de l’époque. Faisons de notre cœur un pays de légende, ne mourrons pas de froid. Retombons amoureux de la Terre. Renouons avec les mythes. Écoutons les langues fauves, les langues nées de la nuit. » (p. 150)

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05 mars 2021

Des souris et des hommes

Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommesRoman de John Steinbeck illustré par Rébecca Dautremer.

Je connais déjà très bien l’histoire de Lennie, géant idiot, et de George, nerveux et protecteur. « Moi, j’ai toi pour m’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi. » J’ai déjà abondamment pleuré en la lisant et la relisant. La redécouvrir dans cette édition illustrée par Rébecca Dautremer lui a donné une nouvelle profondeur et m’a fait éprouver de nouvelles émotions. Comment rester de marbre à l’évocation imagée du rêve de George et Lennie, cette petite maison et ce terrain rien qu’à eux ? Comment ne pas vouloir, comme Lennie, s’occuper des doux lapins dans un monde où personne ne viendrait nous déranger ? « Ils étaient assis, immobiles, hypnotisés par la beauté de la chose, l’esprit tendu vers le futur quand cette chose adorable viendrait à se réaliser. » Et surtout, comment ne pas pleurer quand la cruauté et la bêtise s’en prennent à l’innocence ? Dans ce pavé sublimé par ses couleurs, Rébecca Dautremer rappelle s’il était besoin que cette tragédie américaine de 4 jours est un monument littéraire.

Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommes-5

L’illustratrice a déjà prouvé qu’elle sait dessiner les lapins et Jacominus n’est pas loin par moment, notamment dans certaines images qui semblent de vieilles photos aux bords déchiquetés. Ill faut dire que l’histoire se prête à la représentation de ces charmants animaux : ils sont la monomanie de Lennie et la promesse de George, l’espoir plus ou moins fou d’une vie moins rude. « Faudra avoir des lapins de couleur différente, George. / Oui, bien sûr […]. On en aura des rouges, des verts et puis des bleus, Lennie. On en aura des millions. »

Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommes-2

Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommes-1   Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommes-3

Il y a des pleines pages dédiées à des portraits des personnages. Rébecca Dautremer a saisi l’essence même de chacun, des détails caractéristiques poussés à leur paroxysme, non pas pour la caricature, mais pour l’incarnation parfaitement aboutie des protagonistes. La dessinatrice propose aussi des publicités et des affiches factices qui nous plongent dans l’Amérique du roman, avec des réclames de produits miracle qui vendent une promesse de rêve américain. Il y a des dessins comme des cartoons, encore typiquement représentatifs du pays et de l’époque. Rébecca Dautremer fait plus qu’illustrer Des souris et des hommes, elle remet le roman dans son contexte. Et pour pousser cela aussi loin que possible, elle écrit par endroit le texte original anglais en filigrane de ses illustrations. C’est presque une lecture bilingue qu’elle nous offre. Mais là où, véritablement, elle montre toute l’étendue de son talent, c’est quand elle adapte son dessin pour représenter ce qui se passe vraiment dans l’esprit de ses personnages. Lennie est un idiot, mais il est innocent même quand il tue. Il a la douceur pour seule obsession et – comme moi – les lapins pour totem. Dites-moi que l’image ci-dessous n’est pas parfaite pour parler de Lennie ! Ce coloriage d’enfant dit toute la naïveté d’un balourd aux mains mortelles et la puissance triste des rêves impossibles.

Steinbeck-Dautremer_Des souris et des hommes-4

J’ai donc relu Des souris et des hommes. Et j’ai à nouveau pleuré d’abondance pour Lennie, pour les chiens boiteux et pour tous ceux que la société n’aime pas suffisamment.

Challenge Totem

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03 mars 2021

Brèves de solitude

Germain_Breves de solitudeRoman de Sylvie Germain.

Quelques heures dans un jardin public. Quelques jours avant que la France se cloître volontairement pour échapper à un virus chinois. Les êtres se croisent autour du bac à sable, passants et personnes assises, contrariés ou rêveurs, agités et bruyants. Il y a le bruit de la ville, le bruit de la vie. « Il faudrait aménager dans chaque arrondissement quelques squares réservés aux adultes désireux de calme. » (p. 23) Et sur un banc, seul, abandonné, silencieux, déjà fiévreux, il y a un homme noir sans nom, mais aux nombreuses épithètes. Lui seul ne prend pas part au ballet insouciant. Il ne pense qu’à survivre, mais comment faire ? Et après ces derniers instants dans l’ancien monde, le libre, l’ouvert, il y a l’enfermement. Que deviennent-ils derrière les murs, les vieilles dames aux mots croisés et aux pâtisseries, les enfants aux ballons vagabonds, les étudiants aux cheveux colorés et aux interrogations immenses ? De discussions entre balcons aux services rendus entre étages, c’est une nouvelle sociabilité qui se met en place, une nouvelle société qui apprend à vivre à l’intérieur, sous l’œil d’une super lune qui semble prendre la place que les humains ont désertée. « Elle ne sortira pas indemne de ces jours de relégation. » (p. 153)

Sylvie Germain est une autrice refuge. Quand je veux du beau, du fort, du vrai, je me tourne vers ses textes. Et chacune de ses nouvelles parutions trouve rapidement le chemin de mes étagères. Grande est donc ma tristesse de ne pas avoir apprécié ce texte. Je déplore des personnages qui manquent d’âme et de contours alors que l’autrice sait d’ordinaire si bien les incarner et les rendre perceptibles à ces lecteurs. Certes, il y a de jolies phrases et des réflexions tendres. « En amour, elle veut de l’amusement, du joyeux, pas du lyrique ni de lourdeurs sentimentales, une bonne entente charnelle et un peu de complicité amicale. » (p. 45) Mais où est le souffle ? Où est la densité fabuleuse des autres textes ? Qu’il est douloureux d’être déçu par une artiste dont on aime par ailleurs toute l’œuvre ! Tant pis, je me consolerai en relisant Le livre des nuits ou Jours de colère.

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01 mars 2021

Bowie

Hesse_BowieBande dessinée de Maria Hesse et Fran Ruiz.

« Nous avons décidé de mélanger des passages de la vraie vie de Bowie avec des éléments fantastiques. […] Jouer à essayer d’être Bowie, nul n’y verra tromperie. » (p. 11) Ainsi nous avertissent les auteurs : dans cette autobiographie, David Bowie se raconte et s’invente. C’est une vie un peu fictive, sûrement rêvée et fortement fantasmée. Parce que convoquer l’imagination et la fantaisie était la seule façon pour le jeune David de faire entrer des couleurs dans sa vie. « À l’âge de quinze ans, une poussière de météorite vient heurter mon œil gauche et le change à tout jamais. Mon aspect extérieur commence à être aussi étrange que mon état intérieur. » (p. 15) De groupes en albums, David devient Bowie, lutte contre la drogue et pousse son art aussi loin que possible. Ce que nous lisons, c’est son histoire, mais aussi un peu plus. Une existence saupoudrée de cendres d’étoile.

Avec ses illustrations délicates et étranges, Maria Hesse offre à David Bowie des portraits qu’il n’aurait probablement pas reniés. La bande dessinée se permet en effet quelques élucubrations fantaisistes, mais qui ne nuisent en rien à l’histoire de l’artiste. Et j’ai maintenant grandement envie de découvrir les autres œuvres de Maria Hesse !

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26 février 2021

Les nouvelles aventures de Lapinot - L'apocalypse joyeuse

Trondheim_Nouvelles aventures de Lapinot_Apocalypse joyeuseBande dessinée de Lewis Trondheim.

Après avoir été violemment agressé, Lapinot a besoin de se mettre au vert. Il part à la campagne avec Richard, dans la nouvelle maison de leur ami Titi. Mais voilà qu’une météorite détruit leur voiture. Et beaucoup trop de personnes sont intéressées par ce caillou extraterrestre. Ce qui devait être un week-end de détente se transforme en expérience de survie en terrain hostile.

Me voilà un peu déçue par cette lecture. C’est toujours un plaisir de retrouver le sage et pragmatique Lapinot et l’hilarant bien qu’agaçant Richard. « Si je dis que tu es en train de devenir chiant, je ne râle pas, hein… C’est juste une opinion péremptoire. » (p. 21) L’album déplore la convoitise et l’inconscience générale vis-à-vis des problématiques mondiales, mais il y manque un certain sel. Le discours collapsologue est intéressant, mais n’aboutit pas vraiment. Les dernières pages annonçant une certaine pandémie promettent un futur volume encore bien désespéré. J’espère qu’il sera plus piquant que celui-ci.

Challenge Totem

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24 février 2021

Les grands chevaux

Wallendorf_Grands chevauxRoman de Fanny Wallendorf.

Une harde de chevaux blancs lancés à plein galop parcourt les rêves de deux hommes qui ne se connaissent pas. Kerr est un pompiste solitaire. Niels est un cracheur de feu exalté. Tous deux traînent des enfances traumatisées et ne savent pas vivre avec les autres hommes. « Tu n’as pas l’air en forme. Être prisonnier d’une idée fixe, c’est bon pour personne. » (p. 141) Pour Kerr, c’est une jeune femme qui lui rouvre les portes du bonheur. Pour Niels, c’est un long chemin de souffrance qui commence quand il ne peut plus exercer son art. Alors qu’un projet de pont tente de relier à nouveau deux villes ennemies, les angoisses tapies n’attendent qu’une étincelle pour embraser les destins.

J’ai beaucoup aimé le premier roman de l’autrice, L’appel. Avec son deuxième texte, je retrouve une plume maîtrisée et sensible, notamment quand elle met de très beaux mots sur l’amour naissant. « Il se sent comme un très jeune homme, déstabilisé par le retour de timidité qu’implique le désir. » (p. 89) J’ai ressenti plus d’empathie pour Kerr que Niels : il réapprend la tendresse et la joie avec la grâce maladroite des premières fois. La fin du roman, fulgurante et surprenante, m’a saisie brusquement. Elle est dévastatrice, mais porte en ses cendres toutes les promesses d’un monde à rebâtir.

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22 février 2021

Le Décalogue - Série intégrale

Attention, révélations possibles dans cet article qui présente une série BD entière !!!

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Giroux_Decalogue-1-ManuscritTome 1 : Le Manuscrit - Bande dessinée de Franck Giroud et Joseph Béhé.

Simon, Français vivant en Irlande, végète dans une maison d’édition. Ses ambitions d’auteur lui semblent de plus en plus dérisoires. Et il se morfond depuis sa rupture avec Gwen. « Je déteste Glasgow… J’y ai définitivement perdu la femme que j’aimais… et tout espoir de devenir écrivain. » (p. 14) Mais voilà qu’il se retrouve en possession d’un étrange manuscrit, Nahik, très ancien et au potentiel littéraire indéniable. Le texte suppose l’existence d’un autre Décalogue, dicté par Mahomet. Simon voit dans cette œuvre étrange la promesse du succès après lequel il court depuis longtemps. Mais bien mal acquis ne profite jamais… et Simon est rapidement victime d’un maître chanteur. « Je commence à subir la malédiction du manuscrit. » (p. 49) Et pendant ce temps, Glasgow frémit d’effroi devant les crimes du tueur de la Clyde.

Avec ce premier tome, Franck Giroud pose le décor de son histoire en 10 volumes qui remonte aux origines de ce décalogue inédit gravé sur une omoplate de chameau. Les tomes suivants seront tous dessinés par des artistes différents. Et j’ai bien hâte de tous les lire. Heureusement, un cher ami a la collection complète et j’ai l’autorisation de piller sa bibliothèque ! Dans ce volume, j’ai notamment beaucoup apprécié les prises de parole de Simon. Auteur jusqu’au bout des ongles, il rature ses propres mots pour trouver l’expression parfaite. Cela donne des cases vraiment surprenantes, où les termes biffés en disent plus ou différemment que la parole définitive. Et évidemment, gros coup de cœur pour Nessie, le chat de Simon, qui est autant un ressort comique qu’un témoin attentif des mésaventures de son maître… Bref, lecture à suivre !

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Giroux_Decalogue-2-FatwaTome 2 : La fatwa - Bande dessinée de Franck Giroud et Giulio De Vita.

Aline est danseuse et sa troupe voyage dans l’Orient-Express, se produisant dans les gares tout au long des étapes du célèbre train. Son petit ami, Merwan, apprécie peu son métier, qu’il considère comme une exhibition dépravée. Alors qu’il s’est une nouvelle fois disputé avec Aline, il croise un homme par hasard et le reconnaît ! C’est Halid Riza, auteur contre qui une fatwa a été lancée. « Certes, La dernière sourate est un roman… mais le décalogue existe bel et bien ! Regarde ce livre Nahik ! Il s’agit également d’une fiction, mais on y trouve des dessins réalisés en Égypte au XVIIIe siècle. Entre autres, la reproduction d’une étrange omoplate de chameau… » (p. 19) Face à ce texte millénaire, Merwan remet en cause le bien-fondé du mouvement islamiste qu’il a rejoint.

Le deuxième volume du Décalogue commence à remonter dans le temps, vers les origines de Nahik et de cette mystérieuse omoplate. J’ai beaucoup apprécié le dessin très dynamique de Giulio De Vita, et surtout le décor roulant du mythique train qui file vers l’Est. Chose certaine, me voilà à bord de l’aventure du Décalogue, et pas prête à faire escale !

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Giroux_Decalogue-3-MeteoreTome 3 : Le météore - Bande dessinée de Franck Giroud et J. F. Charles.

1958, en Grèce, un dangereux malade s’échappe d’un asile psychiatrique et sème la mort dans son sillage, vers un monastère orthodoxe perché dans les montagnes. Ce monastère est également le but d’un groupe d’intellectuels qui randonnent dans la neige pour lire enfin Nahik. Alors que l’hiver fait rage, les morts se multiplient dans le groupe, laissant penser que la malédiction de l’ouvrage est toujours à l’œuvre. «  La réputation de ‘livre maudit’ lui colle aux pages depuis le début ! / Bien sûr ! D’ailleurs, peut-être est-ce Satan lui-même qui l’a imprimé ? / Et pourquoi pas ? Que savez-vous de Dieu et du Diable ? » (p. 19)

Le scénario de ce volume est très efficace et ménage un suspense de très bonne tenue. Quel plaisir surtout d’admirer des reproductions d’icônes orthodoxes dans le monastère des Météores ! L’intelligence du scénario en 10 volumes imaginé par Franck Giroux est de solliciter une mémoire à rebours : tel personnage à peine évoqué dans le présent tome aura très probablement une place fondamentale dans le volume suivant, qui se place avant celui que l’on est en train de lire. Très finement pensé et construit !

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Giroux_Decalogue-4-SermentTome 4 : Le serment - Bande dessinée de Franck Giroud et Tomaz Lavric.

« Si tant de criminels ont pu nous échapper, c’est grâce à un réseau dont le centre se trouve ici même, au cœur de la cité pontificale. » (p. 29) À Rome, en 1946, et plus précisément au Vatican, le père Davor Stimac cache son beau-frère, criminel de guerre, pour qu’il échappe aux autorités serbes, via ce que l’histoire a appelé la ratline. C’est surtout Milena Mulabolic, premier amour déçu de Davor, qui traque cet homme responsable de la mort de son époux. Dans un enchaînement d’événements apparemment sans lien, un destin implacable se met en route et n’épargne ni innocent ni coupable, dans un étrange sens de la justice.

Nahik a changé de mains et continue sa marche vers le futur, tandis que le lecteur poursuit sa marche vers le passé de ce livre maudit. On découvre progressivement de quoi est fait cet ouvrage et en quoi il constitue une menace ou un espoir pour l’humanité, selon ceux qui le possèdent. « Dans ce monde nouveau qui émerge lentement du chaos, son message œcuménique contribuerait singulièrement à renforcer la paix ! À jeter aux oubliettes les vieux antagonismes religieux ! » (p. 35) Je ne vais évidemment pas tarder à lire la suite de cette saga passionnante !

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 Giroud_Decalogue-5-VengeurTome 5 : Le Vengeur - Bande dessinée de Franck Giroud et Bruno Rocco.

1915, en Turquie, une famille arménienne est massacrée. En 1922, l’unique survivant rejoint Nemesis, une organisation qui traque les responsables turcs pour faire justice. Pour attirer l’un d’eux, le jeune homme lui fait miroiter Nahik, seul bien qu’il lui reste de sa famille. « Ce n’est pas seulement un trésor bibliophilique ! Pas seulement l’unique survivant d’une édition détruite par le feu juste sa sortie de presse ! Ce n’est pas seulement un chef-d’œuvre technique ! Le plus bel ouvrage réalisé à l’époque ! C’est aussi une pièce irremplaçable pour l’histoire de la peinture ! » (p. 50) Dès lors, tout va plus loin que la seule vengeance du génocide arménien : il s'agit de révéler la vérité sur une religion, sans doute au détriment de l'amour.

Avec le dessin très noir de Bruno Rocco, cet album a quelque chose des histoires de mafia américaine. À mesure des volumes, je me rapproche de la création de Nahik. Et je me plais dans cette lecture à rebours d’un mystère littéraire et religieux. Je ne sais pas comment Franck Giroud a travaillé son scénario, mais c’est brillamment tenu sur la longueur ! Et surtout, l’histoire arrive dans des périodes historiques qui m’intéressent beaucoup. Hâte de voir comment elles seront traitées par les prochains dessinateurs !

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Giroud_Decalogue-6-EchangeTome 6 : L’échange - Bande dessinée de Franck Giroud et Alain Mounier.

1882, sur un navire, de nombreuses familles quittent l’Égypte pour les États-Unis, dans l’espoir d’une meilleure vie. Parmi ces immigrants de toute classe sociale, deux épouses enceintes accouchent pendant la traversée. Et au terme du voyage, leurs familles sont liées par un terrible secret qui éclatera près de 20 ans plus tard. Une jeune fille devra alors choisir son avenir, elle qui n’a pas eu aucune liberté de choisir ses origines. Et ce n’est sans doute pas en Amérique, terre de déracinés, qu’elle pourra tracer le chemin de son existence.

On commence à en apprendre un peu plus sur Fernand Desnouettes, le peintre qui a produit les superbes aquarelles qui illustrent Nahik. « C’est un peintre qui a mystérieusement disparu pendant la campagne de Bonaparte. » (p. 18) C’est une de ses images qui brisera le silence. Une fois encore, le mystérieux livre procède à bien des drames dans la vie de ceux qui le possèdent… Que j’ai aimé ce tome ! On y parle d’Henry James, et il y a un peu de son esthétique dans les salons bourgeois de la famille Fleury.

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 Giroud_Decalogue-7-ConjuresTome 7 : Les conjurés - Bande dessinée de Franck Giroud et Paul Gillon.

1822 : Paris est secouée par les émeutes menées contre Louis XVII et les attentats sanglants et tonitruants des Carbonari. Hortense Fleury, deuxième épouse du général Fleury, est membre de cette société secrète, tout comme le jeune homme dont elle s’éprend. Pour financer la cause, elle propose l’impression d’une œuvre qu’elle tient de sa famille, en lui donnant un titre bien étrange. « Ce récit est tout bonnement ex-tra-or-di-nai-re ! Quelle imagination et quelle force ! Il y souffle le vent de cette nouvelle littérature qui vient enfin ébouriffer les codes poussiéreux de nos aînés ! » (p. 22)

Bon, j’avoue que les nombreux changements de régime entre 1789 et 1870 m’ont férocement ennuyée quand j’étais en khâgne, mais cette formation a eu le mérite de me les faire à peu près entrer dans le crâne ! Plus que les événements politiques, je retiens surtout de ce siècle révolutionnaire l’évolution des modes, notamment féminines. Ici, Paul Gillon propose des tenues époustouflantes. Et assister à la production de Nahik, enfin, quel plaisir ! La double fin de l’album, évidemment tragique, est des plus réussies, et l’on comprend pourquoi le tome précédent commençait au Caire.

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 Giroud_Decalogue-8-NahikTome 8 : Nahik - Bande dessinée de Franck Giroud et Lucien Rollin.

1813, en pleine guerre napoléonienne, le général Fleury est blessé. Revenu en France et désormais estropié à vie, il doit s’installer provisoirement chez le frère de son épouse, Ninon. Hector est un auteur à succès, dont les récits d’aventure ont séduit un large public. Dans sa grande maison, il héberge également son frère Eugène, défiguré pendant la campagne d’Égypte et tellement traumatisé qu’il a perdu l’esprit. Ainsi, presque toutes les nuits, il hurle « Nahik ! » dans sa chambre sous les combles. Ninon va tout faire pour aider son frère à sortir de sa démence, mais elle se heurte au refus étrange d’Hector. « Il est temps de comprendre que cette maison n’abrite pas un monstre ! Juste un malade qui a été mal soigné pendant trop longtemps. » (p. 42)

Aaaaah, les pièces du grand puzzle s’emboîtent de mieux en mieux ! Quel plaisir de suivre ce scénario de longue haleine et de comprendre les enchaînements à rebours entre les tomes. Ici, l’auteur explore tous les pans de la folie humaine, de celle qui croupit dans les asiles sordides de Paris à celle qui fait perdre tout sens commun. Maintenant que je sais enfin l’origine de Nahik, il ne me reste que 2 volumes pour atteindre enfin les sources du Décalogue !

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Giroud_Decalogue-9-Papyrus de Kom ComboTome 9 : Le papyrus de Kôm-Combo - Bande dessinée de Franck Giroud et Michel Faure.

Nous voici au Caire en 1798. L’expédition napoléonienne est retenue en Égypte depuis que l’amiral Nelson a détruit la flotte française. Les militaires et scientifiques s’occupent comme ils peuvent. Et Fernand Desnouettes compte bien mettre à profit ce temps sur place pour explorer des ruines ptolémaïques dans le désert nubien. « Membre du muséum, peintre de talent, archéologue émérite et passionné de culture arabe. » (p. 4) Pour sa protection, il est accompagné du fringant capitaine Eugène Nadal et d’un détachement de soldats. Le militaire craint notamment des attaques de Mameluks. Mais Fernand refuse de se laisser impressionner : il veut trouver ce qu’un vieux papyrus présente comme un secret très longtemps caché.

Enfin ! Le lecteur rencontre le peintre Fernand Desnouettes dont les remarquables aquarelles ont illustré le livre Nahik. Quel plaisir de le suivre dans les sables brûlants à la recherche de la source du Décalogue ! Et surtout, on comprend comment Eugène est devenu fou et ce qu’il a vu en Égypte. La quête est bientôt achevée. Plus qu’un épisode avant de découvrir la vérité sur la mystérieuse omoplate de chameau.

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Giroud_Decalogue-10-Derniere sourateTome 10 : La dernière sourate - Bande dessinée de Franck Giroud et Franz.

En l’an 31 de l’Hégire, l’Islam n’est pas encore stabilisé. Mahomet est mort depuis peu de temps et la recension du Coran est un enjeu majeur pour fixer durablement la jeune religion. « Une religion que le Prophète a transmise par la parole et non par l’écrit. De sa prédication, il ne reste que très peu de traces manuscrites. Si bien que les divergences d’interprétation se sont mises à fleurir, menaçant à la fois la crédibilité de l’Islam et la cohésion de l’Empire. » (p. 6) Le calife Uthmân compte sur cette recension pour asseoir durablement son pouvoir contre les partisans d’Ali, gendre de Mahomet, et il n’est pas prêt à laisser une sourate gênante et à l’origine douteuse remettre en cause son ambition. De fait, les considérations politiques l’emportent sur le fond religieux.

Cette intrigue en 10 volumes se conclut avec panache, voire audace. Franck Giroud a su tenir son public en haleine pendant plusieurs années et il lui offre un final digne de cette attente. Le message final est fort sans être moralisateur. Maintenant que j’ai fermé le dernier épisode à rebours de cette fabuleuse quête, je n’ai qu’une envie : reprendre ma lecture dans l’ordre chronologique de la frise historique. Mais c’est un projet pour plus tard.

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Giroud_Decalogue-11-XIe commandementTome 11 : Le XIe commandement - Bande dessinée de Franck Giroud.

À la fin de sa vie, Missak Zakarian (protagoniste du tome 5) veut en savoir plus sur Nahik, ce livre qui est passé de génération en génération dans sa famille. Il fait appel aux services d’un bibliophile passionné, Georges d’Apreval, pour l’aider dans cette quête. D’échange de lettres et de mails à des extraits de journaux ou de carnets intimes, l’enquête comble certains blancs entre les épisodes et précisent des intrigues et le destin de certains personnages. Georges d’Apreval plonge dans des archives privées et publiques pour retrouver la trace du roman qui a fait couler tant de sang. « J’ai appris que si un livre peut distraire et même consoler, il peut aussi tuer, tant physiquement que moralement. » (p. 94)

Dans ce volume bonus, Franck Giroud nous fait cheminer dans le « bon » sens de l’histoire, jusqu’en 1915. Il invite certains dessinateurs des épisodes à produire quelques pages supplémentaires. Et surtout il nourrit l’enquête d’informations historiques, sous forme de fiches explicatives courtes et passionnantes. Ce onzième opus conclut magistralement la fresque que constitue Le Décalogue. Heureusement, je ne vais pas rester orpheline de cet univers. Il existe deux séries dérivées, toujours en bande dessinée !

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19 février 2021

Satan mène le bal

Lebon_Satan mene le balRoman de Samuel Lebon, photographies et texte.

L’ouvrage s’ouvre sur une image de sièges vides, comme pour inviter le lecteur à prendre place devant la fantasmagorie proposée par l’auteur. Vous êtes bien installés ? Voici donc l’histoire d’un auteur en quête d’écriture, trop souvent rattrapé et dépassé par son goût pour la séduction et l’alcool. « Roth ou Wolfe. Je ne savais quel héritage revendiquer. Je pourrais être leur bâtard. La réincarnation croisée du juif libidineux et du dandy gonzo. Philip Wolfe. Tom Roth. Je vais partir sur Bukowski. Adieu romantisme héréditaire, bonjour viande saoule et damnation littéraire. » (p. 22) Le narrateur est un père séparé, en résidence à Deauville pour créer un texte, ou peut-être une exposition photographique. Il ne sait pas trop. Il va jusqu’en Amérique trouver l’inspiration. Ou peut-être n’est-ce qu’un autre délire ? Les femmes défilent dans ses draps et dans ses fantasmes. Une seule reste inaccessible, Delphine. Et tandis que le spectre de Marguerite Duras vient chatouiller la barbe du vieux Charles, l’auteur/narrateur contemple ses échecs et ses inachèvements. « Il n’y a qu’à moi que je peux pardonner d’être décevant. Seules mes propres défaillances peuvent être oubliées. » (p. 90) Complaisance ou stratégie de survie ? À vous de décider, lecteurs avachis dans des fauteuils inconfortables.

Cette lecture m’a occupée une quarantaine de minutes. 96 pages, dont un certain nombre consacré à la photographie, ça se lit vite. La vacuité également, ça se parcourt rapidement. On en fait rapidement le tour. Immédiatement après avoir fermé le livre, je pensais n’avoir rien lu. Quelques élucubrations sans intérêt d’un aspirant écrivain sans motivation. La nuit a passé. Au matin suivant, je me dis que Samuel Lebon propose une œuvre complète et cohérente. Une projection personnelle sans aucun doute, mais surtout une façon d’interroger l’acte créatif et ses ressorts, ses impasses et ses découragements, ses fulgurances et ses évidences. Satan mène le bal n’est pas un manuel pour auteur en herbe. Ou si ça l’est, c’est un anti-manuel : voilà tout ce qu’il ne faut pas faire si vous voulez faire œuvre créative, car ce qui a marché pour l’avatar de Samuel Lebon n’arrive qu’une fois sur des millions. Et le diable est plutôt avare de ses largesses… Ce roman reste une énigme, mais avec le recul, je suis satisfaite d’avoir tenté de la percer.

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17 février 2021

Le loup - Une histoire culturelle

Pastoureau_Loup une histoire culturelleEssai de Michel Pastoureau.

Quatrième de couvertureDans l'imaginaire européen, quelques animaux jouent un rôle plus important que les autres et forment une sorte de « bestiaire central ». Le loup en fait partie et en est même une des vedettes. Il occupe déjà cette place dans les mythologies antiques, à l'exemple de la louve romaine, qui a nourri Romulus et Rémus, du loup Fenrir, destructeur du panthéon nordique, et des nombreuses histoires de dévorations, de métamorphoses et de loups-garous. Ces derniers sont encore bien présents au Moyen Âge, même si la crainte du loup est alors en recul. Les bestiaires dressent du fauve un portrait négatif et le Roman de Renart en fait une bête ridicule, bernée par les autres animaux et sans cesse poursuivie par les chasseurs et les paysans. La peur du loup revient à l'époque moderne. Les documents d'archives, les chroniques, le folklore en portent témoignage : désormais les loups ne s'attaquent plus seulement au bétail, ils dévorent les femmes et les enfants. L'étrange affaire de la Bête du Gévaudan (1765-1767) constitue le paroxysme de cette peur qui dans les campagnes ne disparaît que lentement. Au XXe siècle, la littérature, les dessins animés, les livres pour enfants finissent par transformer le grand méchant loup en un animal qui ne fait plus peur et devient même attachant. Seuls la toponymie, les proverbes et quelques légendes conservent le souvenir du fauve vorace et cruel, si longtemps redouté.

J’ai découvert Michel Pastoureau avec son essai L’ours, histoire d’un roi déchu. L’ouvrage m’avait passionnée et d’autres textes de l’auteur m’ont également intéressée. C’est donc avec confiance que j’ai entamé cette lecture. Et j’en sors bien moins enthousiasme que j’aurais pensé l’être…

Ce livre a un point fort indéniable : la richesse de son iconographie. Tableaux, statues, gravures, bas-reliefs, artéfacts religieux, illustrations de contes, etc., j’en ai pris plein les yeux ! Certaines doubles pages sont des trésors et me rappellent d’autant plus à quel point je suis frustrée de ne pas pouvoir visiter de musées en ce moment.

Mais l’ouvrage a cependant un point faible évident : il ne théorise pratiquement rien. C’est une compilation érudite et plutôt exhaustive de sources et de connaissances, mais sans réflexion réellement poussée derrière. En outre, le propos souffre de nombreuses répétitions, parfois au mot près, entre le texte et les légendes d’image. L’ensemble n’est pas inintéressant et il est présenté clairement, mais je vois ce texte comme une première approche du sujet, un balayage assez large pour débroussailler une réflexion restant à mener.

C’est tout de même un peu dommage et le loup mérite un peu mieux. « Entre le IVe et le Xe siècle est née l’image du grand, du très grand méchant loup, vorace, rapace, effroyable et redoutable. » (p. 39)

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Ma Réserve - Lignes d'affrontement [5] - Permalien [#]

15 février 2021

David Bowie & moi

J'ai des obsessions et je ne m'en cache pas.

David Bowie et moi

J'ai vraiment découvert cet artiste assez tard dans ma vie, vers 22 ans. Une chanson a tout fait basculer, un soir. Et depuis, ma fascination et mon admiration ne faiblissent pas.

J'écoute David Bowie. Je regarde David Bowie. Et je lis ce qui parle de lui, de près ou de loin.

Pour m'y retrouver un peu, je tiendrai ici la liste de mes lectures bowiennes.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Boudoir - Lignes d'affrontement [1] - Permalien [#]