Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

16 janvier 2018

Un amour d'espion

Benech_Amour despionRoman de Clément Bénech.

Pour aider son amie Augusta, le narrateur accepte de passer plusieurs mois à New-York pour filer Dragan, l’ex petit ami roumain de la jeune femme. « Figure-toi que j’ai des raisons de croire que c’est un assassin. » (p. 15) Il y a en effet un internaute sous pseudo qui accuse Dragan de ce crime terrible sous tous les articles que ce dernier publie dans les revues d’art pour lesquelles il travaille. Pendant plusieurs mois, dans la ville tentaculaire, le narrateur tente de percer le mystère de Dragan. « Mon rôle était simple. Je devais découvrir s’il avait tué quelqu’un, et le cas échéant qui et comment. » (p. 114) Il remonte diverses histoires amoureuses et personnelles et convoque le spectre du régime de Ceaucescu.

C’est avec un talent infini que le jeune auteur explore la littérature et la réinvente à l’aune des usages de la société contemporaine. Les échanges sur Facebook sont une nouvelle forme de dialogue, très dynamique, qui tient à la fois de l’échange informel et de la réplique théâtrale. Quant aux photographies – portraits ou paysages –, elles remplacent les descriptions et sont la forme moderne du réalisme : pas d’approximation ou de périphrases quand ce qui doit être vu est donné à voir. La rencontre amoureuse – événement ô combien codifié – a eu lieu sur Tinder. Et le coup de foudre, autre incontournable du registre romantique, est en fait un « match » obtenu par deux coups de pouce dans le même sens. Le romantisme est-il mort ? Non, il s’est modernisé, numérisé et même digitalisé puisque le premier contact est désormais tactile, et qu’importe s’il se fait par écran interposé. Le poncif romanesque des amours contrariées qui finissent bien est ici dépoussiéré, pulvérisé et remis à neuf.

Clément Bénech pratique avec bonheur l’exercice souvent périlleux des récits enchâssés. Le récit/futur roman du narrateur contient le récit d’Augusta qui contient celui de Dragan, et l’on passe d’un niveau à l’autre sans rupture ni décrochage brutal. En outre, l’auteur pratique un humour moderne, preuve qu’il a compris son époque et s’en moque avec bienveillance. « Donc toi, quand tu fais mariner un peu un mec sur Tinder, il quitte sa copine pour toi. / Pas toujours. / Tu me rassures. » (p. 57) Mêlant formes classiques et formes modernes, l’auteur impulse un souffle neuf bienvenu dans la littérature du 21° siècle. Brillante trouvaille que cette liste de spams et autres fenêtres pop-up qui envahissent l’espace de lecture numérique ! Elle est aussi fascinante qu’agaçante parce qu’elle est terriblement pertinente : ces réclames tonitruantes ne sont-elles pas autant d’intrusions dans nos vies, surtout si elles sont ciblées et semblent tout connaître de nos goûts et dégoûts ? Ces publicités intempestives constituent une nouvelle forme de discours très codifiée et pourtant si facile à décliner dans un exercice calligrammatique ou de style à la Raymond Queneau. Il faut sans aucun doute l’enseigner dans les ateliers d’écriture !

Au détour d’une photographie apparaît soudain Ina Mihalache, alias Solange sur YouTube, amie de l’auteur IRL. Et voilà que s’impose plus que jamais une question : ce roman est-il une histoire vraie ? Beaucoup d’indices le laissent supposer, comme la passion commune du narrateur et de l’auteur pour le basket. Et quiconque suit le Tumblr de Clément Bénech sait qu’il a passé plusieurs mois à New-York récemment. Alors, récit autobiographique ou fiction ? Je ne m’attarde jamais longtemps à démêler cette énigme quand elle se présente dans mes lectures. Sans doute parce que depuis ma lecture adolescente des Confessions, j’ai compris que tout récit autobiographique n’est qu’une reconstruction largement infidèle du réel, mais aussi parce que toute fiction se nourrit du réel à défaut de l’imiter parfaitement. S’il fallait vraiment le catégoriser, je dirais qu’Un amour d’espion est un roman d’amour, un roman d’espionnage et un roman social. Et si c’est encore trop flou pour vous, lisez ce livre et vous verrez qu’il est bien plus que cela.

J’avais beaucoup apprécié le premier roman de Clément Bénech, L’été slovène, et je vais sans attendre me procurer Lève-toi et charme, son deuxième opus. Parce qu’il est hors de question de passer à côté de la moindre manifestation de cet auteur bourré de talent !

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14 janvier 2018

Potins #2

Enid Blyton est une autrice anglaise née en 1897 et décédée en 1968.

POTIN - Ses relations avec ses parents étaient détestables et elle n'a assisté aux funérailles d'aucun des deux.

Potin_Enid Blyton

Lisez : Félicie la souris et TOUTE la série consacrée à Jojo Lapin !

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12 janvier 2018

Je m'appelle Lucy Barton

Strout_Je mappelle lucy bartonRoman d’Elizabeth Strout.

Lucy Barton est hospitalisée pour une maladie que personne ne parvient à identifier. Loin de son époux et de ses filles, elle s’ennuie et craint de ne jamais guérir. L’arrivée de sa mère dans sa chambre d’hôpital change beaucoup de choses. Alors que les deux femmes avaient presque perdu tout contact, elles renouent une relation mère-fille et retrouvent une façon de communiquer, de se parler et de se comprendre. Peu à peu, des souvenirs refont surface : l’enfance pauvre dans l’Illinois, l’émancipation euphorique à New York, le mariage et la maternité, les débuts d’écrivain. À cela s’ajoutent le terrible spectre du SIDA et un profond sentiment de solitude, part intégrante de son identité. Lucy Barton sait aussi reconnaître les personnes qui l’ont aidée à grandir, voire à survivre : un médecin compatissant, une infirmière efficace, un artiste qui a reconnu son travail, etc. Au fil de son récit, nourri de détails et d’anecdotes qui font tout le sel d’une existence, Lucy Barton dresse son portrait intime et révèle ses fragilités.

Elizabeth Strout est l’auteure d’Olive Kitteridge dont l’adaptation en minisérie, avec Frances McDormand dans le rôle-titre, m’avait émue aux larmes. Ici, avec ce nouveau portrait de femme, elle n’a pas su me toucher. Je n’ai éprouvé aucune empathie pour Lucy Barton que j’ai souvent trouvée geignarde. Le rythme lénifiant n’aide pas et c’est donc un ennui vague et un peu coupable que j’ai éprouvé tout au long de ma lecture. Je retiens cependant une phrase qui m’a percutée. « Je m’intéresse à la façon dont on peut se sentir supérieur à quelqu’un d’autre ou à un autre groupe de gens. Ça arrive partout, tout le temps. Quel que soit le nom qu’on donne à ce besoin de trouver quelqu’un à rabaisser, je le considère comme ce qu’il y a de plus vil en nous. » (p. 108)

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09 janvier 2018

Le crime du comte Neville

Nothomb_Crime du comte nevilleRoman d’Amélie Nothomb.

Depuis qu’une voyante lui a annoncé qu’il tuerait un de ses invités lors de sa fameuse garden-party annuelle, le comte Neville a perdu le sommeil. « Pourquoi a-t-on inventé l’enfer alors qu’il existe l’insomnie ? » (p. 47) À cela s’ajoutent les frasques de sa benjamine, Sérieuse, qui lui fait une étrange demande, mais également la ruine qui menace le château familial. « T’habiter, ce n’est pas vivre, c’est te défendre : te défendre comme des assiégés défendent une citadelle. » (p. 50) Neville sait que la garden-party qu’il organise sera la dernière, d’une part parce qu’il est sur le point de perdre son château, d’autre part parce que ça ne se fait pas de tuer un invité. Mais qu’à cela ne tienne, si cette fête doit être l’ultime et s’achever dans le sang, qu’elle soit grandiose !

Fulgurant, éclatant, drôle et grinçant ! J’ai vraiment apprécié cette lecture et la fin primesautière et délicieuse y est pour beaucoup ! Et quel plaisir de trouver des références à Oscar Wilde, Anton Tchekhov, à la Bible ou encore à la mythologie grecque !

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07 janvier 2018

Potins #1

Philippe Claudel est un auteur français né en 1962.

Si j'apprécie son oeuvre ? Le premier article de ce blog porte sur un de ses romans...

POTIN - Il n'est en rien apparenté à l'auteur Paul Claudel ou à l'artiste Camille Claudel.

Potin_Philippe Claudel

Lisez : Le rapport de Brodeck, De quelques amoureux des livres, Meuse l'oubli, Parfums, Quelques-uns des cent regrets, et tous les autres !

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05 janvier 2018

Potins #0

Je vous l'ai annoncé la semaine passée : j'arrête les billevesées.

(Rangez vos mouchoirs, ça n'en vaut pas la peine. Sauf si vous êtes enrhumés. Dans ce cas-là, mouchez-vous. Mais ne chouinez pas.)

Ce n'est pas peut-être pas définitif. J'ai encore tant de choses inutiles à vous raconter.

Mais j'ai envie d'autre chose pour le moment.

Et réjouissez-vous, dans un sens, les potins auront quelque chose de la billevesée.

Chaque dimanche, je vous raconterai un fait plus ou moins insolite sur un auteur.

(Oui, on va parler de littérature sur ce blog, étonnant ?)

Je ne parlerai que d'auteurs déjà lus sur mon blog. Comme ça, mine de rien, je pourrai glisser un ou deux liens vers des articles déjà rédigés... (Un peu d'autoréférencement ne fait jamais de mal...)

Enfin, je pratiquerai la parité la plus stricte : femme et homme seront également représentés, dans une alternance parfaite.

En espérant retrouver beaucoup d'entre vous, je vous donne rendez-vous dimanche à la même heure pour le premier potin !

ggg

Le potin n'est pas seulement une information plus ou moins vérifiée transmise par le bouche à oreille, c'est aussi le nom donné à différents alliages de métaux : la couleur du potin indique les métaux dont il est composé. (Alors, billevesée ?)

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02 janvier 2018

Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens

Joule_Petit traite de manipulation a lusage des honnetes gensEssai de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois.

« Manipulation, le mot peut faire peur. » (p. 5) Ou comment amener une personne ou un groupe de personnes à faire exactement ce qu’on attend d’elle ou de lui… « Il n’est guère, en effet, que deux façons efficaces d’obtenir de quelqu’un qu’il fasse ce qu’on voudrait le voir faire : l’exercice du pouvoir (ou des rapports de force) et la manipulation. » (p. 8) Les auteurs nous présentent une certaine Madame O. à qui il arrive des mésaventures qui toutes s’expliquent en examinant différentes techniques de manipulation, subies ou autoappliquées. Tout repose sur le principe d’engagement, qui dans un sens s’apparente à celui de l’engrenage : une fois que l’on est engagé, il est très difficile d’arrêter la machine. Et la manipulation fonctionne à merveille ! « L’émission en toute liberté d’un acte peu coûteux rend plus probable l’émission ultérieure d’actes plus coûteux qui s’inscrivent dans sa continuité. » (p. 65) Sans le savoir, nous nous manipulons nous-mêmes, ou plutôt nous manipulons notre perception des choses et des situations pour que cela colle à ce que nous souhaitons voir ou accepter.

Nombreux sont les phénomènes à l’œuvre sans que nous en ayons conscience, au niveau personnel, politique, international. Les auteurs présentent les techniques du pied-dans-la-porte, de la porte-au-nez, du pied-dans-la-bouche ou encore du pied-dans-la-mémoire. Tout cela semble très barbare, mais c’est finalement très simple à comprendre et, en tant que lecteur, il est facile de trouver des dizaines d’exemples dans notre propre vie pour illustrer ces techniques. Et comprendre que nous avons été manipulés ! Mais concrètement, cette manipulation s’est-elle faite à notre désavantage ? Avons-nous été véritablement lésés, trompés, volés ? Pas si sûr… « Oui, sauf à être perçue comme telle, la manipulation satisfait tout le monde ! » (p. 10) Existerait-il donc des vertus à la manipulation ? Pour le savoir, lisez cet essai dont la version augmentée offre une réflexion approfondie, mais toujours très accessible. Et je suis certaine que vous retiendrez deux ou trois « trucs » pour manipuler votre entourage, en tout bien tout honneur, cela s’entend !

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31 décembre 2017

Billevesée #314

Là encore, je prends de l'avance, mais c'est moi qui décide.

BONNE ANNÉE 2018 !

Ou Hoppy New Year, comme disent les lapinous !

Et je glisse en vitesse comme ça, l'air de rien, que ceci est ma dernière billevesée...

Il se peut que je vous propose autre chose dimanche prochain...

Alors, billevesée ?

 

Billevesee_Nouvelle année 2018

 

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29 décembre 2017

Point cardinal

De recondo_Point cardinalRoman de Léonor de Récondo.

Au fond de Laurent, il y a Mathilda. Une femme. La femme qu’il se sait être depuis toujours. Depuis peu, il trouve le courage de devenir Mathilda, le temps d’une heure, loin des regards de ceux qui partagent sa vie. Mais il lui faut toujours revenir à sa vie. « Révolté d’avoir arraché ses habits de lumière, Laurent retourne à l’ombre. […] Lui restera le mensonge. » (p. 11) Solange, Thomas et Claire, son épouse et ses enfants, ne savent rien de tout cela. Et Laurent mène une vie apparemment normale, classique, voire banale. « Laurent n’a jamais évoqué Mathilda. Ce problème – car cette femme en lui en est un – est le sien, et uniquement le sien. » (p. 26) Jusqu’au jour où Mathilda s’impose et réclame la place qui lui est due. Tout change alors : Laurent doit faire face à ses proches, affronter leur incompréhension, voire leur dégoût. Et il bataille avec lui-même pour comprendre sa propre identité. « Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que suis à l’intérieur, ses formes, son esprit, ses désirs ? » (p. 61) Il sait que pour être complètement honnête avec lui-même, il devra en passer par la transformation ultime, celle qui fera de son corps le véritable véhicule de son identité. « Un jour, il faudra que je me ressemble. » (p. 61)

Ce court roman est très beau et très délicat. S’il expose avec franchise un sujet complexe, il ne verse pas dans le voyeurisme. La question de l’identité est centrale et renvoie finalement à la construction intrinsèque de tout personnage de roman. Le manichéisme et la dichotomie ne sont pas de mise : être n’est jamais simple et chaque portrait peut se voir sous des angles différents. « Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père. » (p. 66) Si le cheminement intérieur de Laurent est troublant et touchant, j’aurais préféré qu’on s’attarde auprès de Solange et des enfants, car le destin de Laurent est finalement tout entier compris dans les premières pages. C’est moins évident pour ses proches qui doivent reconstruire leur propre identité et retrouver leur place dans la famille à l’aune du changement qui touche un de ses piliers. « Que reste-t-il de moi alors qu’il devient quelqu’un d’autre ? » (p. 91) Ce roman m’a beaucoup rappelé le très beau film Laurence Anyways que je ne peux que vous conseiller. Et je vous laisse avec cette dernière phrase, à méditer. « Doit-on être ce que voient les autres, être tel qu’on nous a aimés ? » (p. 114)

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26 décembre 2017

La chatte sur un toit brûlant

Williams_Chatte sur un toit brulantPièce de théâtre en trois actes de Tennessee Williams.

Brick en veut à son épouse Margaret : pour lui, elle est responsable de la mort de Skipper, son meilleur ami. Mais la jeune femme refuse cette accusation et veut retrouver l’amour de son mari. « On est plus solitaire avec un homme qu’on aime et qui ne vous aime pas que si l’on vit toute seule. » (p. 99) Elle veut aussi faire barrage à son beau-frère et à son épouse qui, avec leur tripotée de marmots, voudraient faire main basse sur la fortune du Grand-Père. Le vieil homme est persuadé d’avoir échappé au cancer, mais regrette de ne pas avoir mieux profité de la vie.

Attention, soirée explosive ! Venez assister au bal des hypocrites, des indiscrets, des aigris, des jaloux, des rancuniers, des avides et des tristes ! Les portes claquent, les mots blessent et personne ne se gêne pour annoncer tout haut ce qu’il attend vraiment. Au moment de la répartition finale, reste à savoir qui obtiendra quoi.

On est ici très loin de la comédie de boulevard à la française. Ici, c’est plutôt drame antique dans la chaleur étouffante du Sud américain. Ce n’est pas de tout repos, ni pour les nerfs ni pour les oreilles. Âmes sensibles, pensez à prendre un éventail et un tonique !

De Tennessee Willimas, j'avais déjà vu et lu et adoré Un tramway nommé désirSi les romances mièvres vous laissent froid, jetez un oeil du côté de cet auteur sulfureux !

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