Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

20 septembre 2021

L'image et le monde

Depardon_Image et le mondeEssai de Raymond Depardon. Avant-propos de François Soulages.

Quatrième de couverture – Le 23 avril 2003, Raymond Depardon présentait librement, pour les membres du Collège iconique de l’INA, les fils entremêlés de son enfance, de son « errance » et de son œuvre. Le présent ouvrage reproduit cette parole vive qui, aux questions posées, répond par des souvenirs qui sont autant de problèmes à travailler. « Depardon crée des images fortes », analyse dans sa préface François Soulages, qui présida la séance : fortes d’un rapport singulier à l’espace, au temps et à l’écrit. Fortes, aussi, de l’audience formidable que leur ont donnée les médias, comme le montre la cartographie inédite de la présence de cette œuvre multiforme – du film documentaire au spot publicitaire – à la radio et à la télévision. En contrepoint de cette lumière et de ce bruit médiatiques, le Collège iconique propose un lieu de parole plus intime, une autre manière pour Raymond Depardon d’exposer son travail « avec/sur » les images.

Je ne peux pas résumer ce texte. Raymond Depardon se raconte, son enfance paysanne, sa jeunesse, ses voyages, sa formation, son œuvre et son travail de photographe, journaliste et cinéaste. Il est question de l’acte créateur en photographie, de l’errance à la recherche du sens et du sujet, et sans doute de soi. « Depardon comprend et expérimente alors la photographie comme l’art et le jeu avec le temps, non pas tant parce qu’elle restituerait le passé, mais parce qu’elle est la preuve et l’épreuve que le présent est un don, un don unique, un présent royal. »

C’est un texte très riche et passionnant, mais clairement trop technique et pointu pour moi qui ne connait quasiment rien à la photographie.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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17 septembre 2021

Helmut & June : portraits croisés

Alvarez_Helmut et June-Portraits croisesTexte de José Alvarez.

Ami proche du couple, l’auteur a compulsé de nombreux ouvrages pour produire une biographie double. Il commence par celle du petit juif allemand dont la jeunesse berlinoise est marquée par la montée du nazisme et de l’antisémitisme. « Comblé par ses expériences photographiques, Helmut n’en demeure pas moins attentif à la situation politique ainsi qu’aux tourments vécus par sa famille. La haine à l’égard des juifs, les injures proférées à leur endroit l’inquiètent davantage qu’elles ne le bouleversent. Le fossé qui s’est creusé entre les deux communautés est incommensurable. Ces hommes et ces femmes humiliés, révoltés ou résignés, s’ils en réchappent, ne cesseront jamais de crier leur indignation. Le mal est fait, ainsi que l’inventaire des horreurs qui traversent le monde. On ne meurt pas par hasard. » (p. 41&42) Le jeune Helmut quitte l’Allemagne pour Singapour, puis pour l’Australie où il intègre l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale. Survient la rencontre avec June Brunell, actrice australienne. Ils se marient en 1948 et, pour son époux, June renonce au théâtre et suit Helmut en France et à Los Angeles. Couple soudé par l’art, Helmut et June marquent l’histoire de Vogue dans différents pays. June devient photographe sous le pseudonyme d’Alice Springs. Les époux Newton restent liés jusqu’à la mort d’Helmut.

Je connaissais peu le travail d’Helmut Newton. L’ouvrage de José Alvarez a comblé cette lacune et me voilà les yeux béatement saturés de nus féminins très érotiques, grâce aux nombreuses reproductions disséminées au fil des pages. « Helmut rencontre le succès sans rien renier de ses ambitions. Son travail est d’un érotisme qui flirte avec la perversité, de quoi choquer les âmes bien-pensantes et faire trembler les rédactrices de mode prises à leur propre jeu, entre crainte et séduction. Ses clichés sont fréquemment refusés mais qu’à cela ne tienne, il récidive de plus belle tout en étant conscient que ses photos sont osées, très osées même au regard de ce qui est publié voire couramment admis par les annonceurs et les lecteurs. Mais les faits sont têtus. Helmut n’a-t-il pas toujours prôné la liberté absolue dans son travail, ne jamais transiger, ne jamais se soumettre à une vision consensuelle ? Un créateur ne doit pas se laisser dicter sa conduite. Avec le soutien de June, il est prêt à affronter la vie comme on prend possession d’un empire sur lequel on ambitionne de régner. L’important, c’est de trouver son style, inventer un monde singulier, le sien, sans concessions et sans se soucier du jugement d’autrui, en l’occurrence une bourgeoisie encore repliée sur ses vieilles valeurs, alors que la plupart des lectrices et des amateurs se reconnaissent déjà dans son travail, une majorité stimulée par la vision d’une femme affranchie, maîtresse d’elle-même. Un créateur moquant dans ses photographies en noir et blanc les fantasmes masculins. » (p. 180) Il faut cependant que je déplore le peu de place laissé à June dans cet ouvrage. Elle est la femme, l’épouse, la compagne, presque le faire-valoir, celle qui sacrifie son art pour permettre à son époux de développer le sien. Et de fait, le livre parle principalement d’Helmut. C’est certes passionnant, mais le titre annonçait davantage.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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15 septembre 2021

Les images profondes : De la photographie, Walker Evans et Baudelaire

Hirt_Images profondesEssai d’André Hirt.

Quatrième de couverture - Pourquoi le poème nouveau que Baudelaire élabore dans les temps nouveaux du capitalisme prend-il la forme de la photographie ? Cela est pourtant à peine concevable puisque le poète n’avait pas de mot assez dur pour cette technique nouvelle dans laquelle il ne reconnaissait pas un art, c’est-à-dire une image issue du langage et du rêve, du pinceau et de la musique, mais de la seule « industrie » et de la matière. Mieux : de quelle manière et pourquoi ce poème se fixe-t-il comme image photographique ? Or, ce n’est pas que le poème s’abandonne, c’est qu’il prend cette forme. Et de son côté, l’image photographique ne cesse, aujourd’hui encore et toujours, de s’extraire en quelque sorte comme ce poème-là. On espère le vérifier grâce à une reformulation des raisons du poème baudelairien afin d’être en mesure, ensuite, de plonger le regard au fond des images photographiques qui les accomplissent dans l’Histoire et notre présent, celles du grand photographe américain Walker Evans (1903-1975), traducteur surprenant et méconnu de la Chambre double de Baudelaire.

Il est assez triste, voire démoralisant de constater que son intellect fond avec les années et le manque de pratique. Quand j’étais en khâgne et ensuite en master, au prix d’un effort certain, j’aurais compris le texte d’André Hirt et, peut-être, j’en aurais tiré de la connaissance et de la matière pour nourrir ma propre réflexion. Aujourd’hui, au plus fort de ma concentration, je parcours les lignes et je saisis quelques points de cette brillante démonstration, mais je doute d’en retenir quoi que ce soit, et encore moins de savoir la réutiliser face à d’autres œuvres. Cela n’enlève rien à la qualité du texte et ne fait que souligner ma propre misère intellectuelle.

« Comprendre Baudelaire, c’est être baudelairien. Et être baudelairien, n’est-ce pas, dans et par « culte des images » regarder au fond de l’inconnu ? Et l’inconnu, n’est-ce pas d’abord l’Histoire, ce que le « nouveau » recouvre ? Le photographe Walker Evans fut, de son propre aveu, baudelairien. Aussi, ses photographies constituent-elles le poème de notre présent. » (p. 17)

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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13 septembre 2021

Ady, soleil noir

Pineau-Ady soleil noirRoman de Gisèle Pineau.

Adrienne – Ady – Fidelin est une vieille femme qui remonte le fil de ses souvenirs pour raconter son histoire. Un cyclone lui a ôté ses parents alors qu’elle n’a pas 15 ans. Orpheline débarquée à Paris avant ses 20 ans, elle danse et fait de la figuration au cinéma. Tous les samedis, elle s’étourdit au 33, rue Blomet, dans la musique et la chaleur du Tout-Paris antillais, mais aussi artistique. C’est là qu’elle rencontre Man Ray. « Man et moi, on s’est mis ensemble en 1936. Chez nous, rue Denfert-Rochereau, y avait toutes sortes de musiques. On écoutait du jazz et du blues : Duke Ellington, Cole Porter, Big Bill Broonzy et bien d’autres… Il aimait aussi Bach, mon Manichou. Et puis on dansait une rumba ou une biguine, tout nus, serrés l’un contre l’autre. L’important, c’était d’être ensemble. De s’aimer, de rigoler… » (p. 56)

Pendant 5 ans, leur amour se nourrit d’art et de légèreté. Vivre, il faut vivre et ne pas se laisser engloutir par les nuages brun-noir qui s’amoncellent. Avec Paul Éluard et Nusch, Pablo Picasso, Lee Miller, Dora Maar et tant d’autres, le couple vit entre Paris et Antibes. Mais le conflit éclate et Man Ray rentre en Amérique. « Non, la guerre ne fait pas que des morts, des veuves et des orphelins. La guerre sépare les gens qui s’aiment. » (p. 200) Ady reste en France et, les années passant, elle devient la muse oubliée du grand artiste.

En donnant la parole à cette femme, l’autrice déploie une langue souple, dynamique et colorée, une langue qui sait raconter et qui a compris la puissance de l’oralité, fondamentale dans la tradition créole. Je me suis laissé porter par ce récit enivrant de la France des années 30, de l’amour libre et de la création sans limites.

Ouvrage lu dans le cadre du Prix « Écrire la photographie » organisé par la librairie lilloise Place Ronde.

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10 septembre 2021

Enfant de salaud

Chalandon_Enfant de salaudTexte de Sorj Chalandon.

« Et peut-être m’aurais-tu parlé. Sans me regarder, les yeux perdus au-delà des montagnes. Tu n’aurais pas avoué, non. Tu n’avais rien à confesser à ton fils. Mais tu aurais pu m’aider à savoir et à comprendre. […] Pourquoi es-tu devenu un traître, papa ? » (p. 16 & 17) L’auteur raconte comment le procès de Klaus Barbie a été pour lui la sinistre occasion de se confronter au passé plus que trouble de son père. Qu’a fait ce dernier pendant la Seconde Guerre mondiale ? Combien d’uniformes a-t-il porté et pour combien de belligérants différents ? Pourquoi a-t-il été jugé et emprisonné ? « Ces quatre années ont été pour toi une cour de récréation. Un jeu de préau. Tu ne désertais pas, tu faisais la guerre buissonnière. » (p. 111)

Dans ce récit autobiographique, j’ai retrouvé toute la puissance de Profession du père. Déjà, l’auteur parlait de l’amour avide d’un gamin pour son paternel, mais aussi de la désillusion grandissante et douloureuse devant les faiblesses de cet homme pas si fort. Entre délire et déni, comment reconstruire la figure du père, et comment vivre avec les mensonges tellement ressassés qu’ils sonnent vrais ? « J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que tout cela n’était pas vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé sa vie derrière la mienne. » (p. 23) La dédicace crève le cœur et annonce la couleur : cette lecture sera pesante et émouvante. Impossible de ne pas chavirer devant le courage désespéré du fils quand il avoue les fautes du père. Le texte de Sorj Chalandon se place au-delà du devoir de mémoire : il fait acte de nettoyage et de réhabilitation de cette mémoire. « Tes mensonges m’avaient fait tellement de mal que la vérité ne pouvait être pire. » (p. 131) Si l’auteur est un enfant de salaud, il rappelle que ce n’est jamais aux générations nouvelles de porter le blâme pour les fautes commises par les précédentes. Et pour Sorj Chalandon, il ne s’agit pas de tuer le père, mais de le confronter et de le révéler à lui-même pour que tombent enfin les sinistres masques.

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08 septembre 2021

Au Dieu inconnu

Steinbeck_Au dieu inconnuRoman de John Steinbeck.

Joseph Wayne est obsédé par la terre et sa fertilité. Dans sa concession de Californie, à la tête de la communauté qu’il a constituée avec ses frères et leur famille, il rêve d’une propriété féconde où la procréation est le maître-mot. « Quand il se remit en selle, il avait la certitude que l’amour de la terre était ancré en lui à jamais. » (p. 18) Son lien avec son terrain vire au paganisme, avec des offrandes bien peu chrétiennes, et d’autant plus à l’approche de la sécheresse qui frappe régulièrement la région. Jeune marié et futur père, Joseph ne peut pas croire que le sol si riche la saison précédente devienne si sec et si ingrat. « Il surveillait sa terre et il lui semblait qu’elle était en train de mourir. » (p. 213) Refusant de quitter sa propriété et tout ce qu’il a construit et perdu, Joseph devient ce patriarche un peu fou que l’on craint et que l’on moque dans la vallée.

Steinbeck se livre à une réécriture moderne de l’épisode biblique de Joseph et des sept années de famine qui dévastent le royaume de Pharaon. En l’inscrivant dans l’Amérique des colons, il déplace le cadre, mais pas le message. Il est toujours question de foi dans un monde tourmenté. Le paradis est pourtant à portée de main à qui sait le voir, sous la forme d’une clairière étrangement verdoyante et d’un rocher moussu. La sécheresse inexorable met à l’épreuve le croyant et conforte l’impie, mais tous attendent désespérément les nuages et la pluie salvatrice.

Il y a dans ce texte foudroyant de beauté un mélange de deux autres romans de John Steinbeck, À l’Est d’Éden et Les raisins de la colère. D’une part, on retrouve l’attachement à la terre et à la propriété familiale, avec l’obsession de la multiplication et de la transmission. D’autre part, il y a la poussière morbide qui recouvre tout et envahit la moindre faille, pour dessécher jusqu’au plus petit atome d’espoir du cultivateur. Quant à moi, je suis encore et toujours plus subjuguée par l’œuvre de John Steinbeck. Je le veux en Pléiade. Je le veux !

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06 septembre 2021

Le miroir des idées

Tournier_Miroir aux ideesEssai de Michel Tournier.

S’inscrivant dans une lignée philosophique qui remonte à l’Antiquité, l’auteur définit 114 concepts-clés et les organise en complémentarité et en opposition dans des binômes. Chaque chapitre s’achève sur une citation qui illustre les deux concepts présentés. Michel Tournier rend ainsi hommage à des auteurs classiques et des théoriciens et fait sienne la sagesse populaire des proverbes.

Il met en relation et en confrontation des sujets d’abord très concrets : l’amour vs l’amitié, le bœuf vs le cheval, le chat vs le chien. « Le chat semble mettre un point d’honneur à ne servir à rien, ce qui ne l’empêche pas de revendiquer au foyer une place meilleure que celle du chien. Il est un ornement, un luxe. » (p. 28) Chacune des démonstrations donne à Michel Tournier l’occasion de considérations politiques plus ou moins approfondies, à savoir ce qui s’apparente à la gauche et ce qui relève plutôt de la droite. Les oppositions qu’il propose ne sont jamais artificielles ou forcées, mais véritablement érudites et intelligentes.

Sans prétendre cataloguer le monde ni le réduire à 114 idées, Michel Tournier offre avec le talent qui le caractérise des pistes de réflexion, des amorces de compréhension. Les sujets sont de plus en plus abstraits et l’auteur n’hésite pas à s’aventurer sur le terrain de la science, de la technique, de philosophie et de la théologie. Évidemment, ce texte ne se lit pas comme un roman. Je le vois un peu comme un ouvrage à entrées multiples : explorer un concept entraîne vers un autre, puis encore un autre, et ainsi se construit naturellement – sans prétendre que cela est simple – une pensée plus complexe et plus intelligente. Je me sens toujours un peu moins idiote après avoir lu un texte de Michel Tournier.

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03 septembre 2021

Manifeste pour un vin inclusif

Goeyvarts_Manifeste pour un vin inclusifTexte de Sandrine Goeyvaerts.

« Les mots du vin, véhiculés de bouche en bouche sans être vraiment remis en question depuis presque toujours, reflètent une pensée dominante, celle de l’homme blanc, bourgeois, valide et hétérosexuel. » (p. 6) Mesdames, si chez vous, c’est toujours Papa qui ouvre les bouteilles ou votre compagnon qui reçoit la carte des vins au restaurant, vous comprendrez sans mal la démonstration de l’autrice. Le mondovino et le langage qu’il utilise sont sexistes, racistes, classistes, misogynes et excluants. Trop de mots compliqués ? Mais non, Sandrine Goeyvaerts vous explique tout. Asseyez-vous, prenez un verre, ça va se passer en douceur. « Le monde du vin est hétérosexuel par défaut, comme l’ensemble de la société. Le lesbianisme est fétichisé, l’homosexualité masculine est moquée ou attaquée puisqu’elle ne semble pas se fondre dans le monde de la ‘virilité’ ». (p. 40) J’en vois déjà certains pousser des cris d’orfraie : MÉONPEUPLURIENDIR !!! Si ton expression prévoit de ne rien remettre en question et de rester sur des acquis bien mal acquis, en effet, vaut mieux te taire, Jean-Mi !

Venons-en au vocabulaire. Un vin qui a de la cuisse, c’est quoi ? Ou qui est velouté ? Qui a un goût de fruits exotiques ? Et c’est quoi un fruit exotique ? Et par-dessus tout, c’est quoi un sacré nom de nom de vin féminin ou de vin masculin ? Pourquoi les blancs sucrés ou les vins cuits seraient-ils l’apanage des femmes, alors que les whiskys et autres rouges tanniques (ton père) devraient-ils être réservés à des bonhommes ? C’est quoi ces différences fondées sur rien de sérieux ? « On devrait peut-être cesser tout court de faire intervenir les organes reproductifs dans les commentaires de dégustation ? Tant qu’on en est là, cassons le mythe : le vin féminin n’est pas macéré aux ovaires, et le vin masculin n’est pas non plus infusé à l’essence de bite. » (p. 41)

Les blagues misandres de l’autrice, en live ou sur le papier, c’est toujours du caviar. Pour avoir eu le plaisir d’assister à plusieurs ateliers de dégustation de vin que Sandrine Goeyvaerts a donnés en ligne pendant le confinement (si si, c’est possible), je peux confirmer que mettre sa langue dans sa poche, ce n’est pas le genre de la dame ! Mais mettre le doigt où ça fait un peu mal à l’égo de ces messieurs et où ça redonne de la confiance aux femmes, ça oui, elle sait y faire ! Ce que prône l’autrice, c’est d’en finir avec les discriminations et de réinventer le langage du vin pour qu’il soit accessible à tous. « Tant qu’à penser inclusif, autant essayer de ne laisser personne de côté. Histoire qu’on puisse tous joyeusement picoler. » (p. 59) Et le glossaire final donne de solides bases techniques sans faire de vous un.e imbuvable pédant.e qui secoue trop fort son verre de pinard sous la lumière.

C’est sans surprise que le livre de Sandrine Goeyvaerts rejoint mon étagère de littérature féministe ! Pas étonnant… Les premières lignes du bouquin m’ont férocement fait éclater de rire ! « Avertissement : ce livre est en écriture inclusive. À ce propos, je trouve tout de même assez audacieux de la considérer comme un péril mortel, alors que les hommes se sentent obligés d’appeler un chignon ‘man bun’ » (p. 5)

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01 septembre 2021

Les monologues du vagin

Ensleer_Monologues du vaginPièce de théâtre d’Eve Ensler.

Eve Ensler a écouté plus de 200 femmes. Son texte a été joué des milliers de fois, par elle et par d’autres. L’édition que j’ai lue a été remaniée alors que Donald Trump était à la tête des États-Unis : autant dire qu’il était toujours cruellement d’actualité. « Aujourd’hui, vingt ans après, je ne souhaiterais rien d’autre que de pouvoir dire que les féministes antiracistes radicales ont gagné. Mais le patriarcat, tout comme le suprémacisme blanc, est un virus récurrent. Il est en sommeil dans le corps politique et est réactivé par des comportements toxiques de prédation. » (p. 8)

L’autrice rappelle dans son avant-propos l’importance des mots. Il faut nommer les choses pour que les réalités qu’elles recouvrent soient reconnues. Le tabou est le pire ennemi de la connaissance et de l’évolution des mentalités. Il faut dire le viol, il faut dire le vagin, il faut dire le violeur, il faut dire les mutilations génitales, il faut dire les menstruations, il faut dire la culture du viol, il faut dire la silenciation des femmes. « J’en ai marre de m’entendre dire que je n’ai pas le sens de l’humour et que les femmes n’ont pas le sens de l’humour quand la plupart des femmes que je connais sont en fait foutrement drôles. Simplement, nous ne pensons pas que des pénis pénétrant notre anus ou notre vagin sans y être invités soient une idée à mourir de rire. » (p. 90) En donnant la parole à des vagins et à leurs propriétaires, Eve Ensler parle de poils, de sexualité, d’odeur, de honte, de plaisir. Elle invite les femmes à regarder leur sexe, à se regarder, droit dans les lèvres.

Dans cette édition augmentée, certains monologues sont dédiés à celles qui n’ont pas eu, n’ont pas ou n’ont plus de voix. L’autrice évoque V-Day et One Billion Rising, des initiatives par et pour les femmes, pour lutter contre les violences qui leur sont faites et les inégalités dont elles souffrent encore et toujours. Sans surprise et comme anticipé, cette lecture m’a retourné le cœur et le ventre. Il y a tant de douleurs exprimées dans ces monologues. Chaque femme a la sienne. Il suffit de leur donner la parole pour qu’elles s’expriment, en un véritable chœur de femmes. « J’étais bouleversée de constater qu’une fois le tabou brisé, un torrent de souvenirs, de colère et de chagrin se déversait. » (p. 6)

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30 août 2021

La commode aux tiroirs de couleurs

Ruiz_Commode aux tiroirs de couleursRoman d’Olivia Ruiz.

La narratrice a récemment hérité de sa grand-mère Rita – son abuela – une commode aux tiroirs verrouillés. Dans ce meuble plein de trésors minuscules et sur lequel elle a projeté tant de fantasmes, la jeune femme espère trouver des réponses à une histoire familiale lacunaire. « Après tant d’années d’impatience domptée, je vais savoir pourquoi elle s’emballait à ce point pour cacher le secret que refermaient ces dix tiroirs. Ma grand-mère les nommait ses referme-mémoire. » (p. 7) Née dans une famille républicaine alors que l’Espagne devient franquiste, Rita quitte son pays pour la France avec ses sœurs. Soudainement orpheline, elle comprend qu’elle devra s’adapter pour survivre. L’indépendance et la rébellion chevillées au corps, elle se fait passer pour une Française pour s’intégrer, mais c’est dans les bras d’un Espagnol exilé et révolutionnaire qu’elle vit son premier, unique et trop court amour. Suit une longue existence intégralement consacrée à son enfant et à sa famille. « Je pars demain retrouver ma fille. Elle est la seule en qui je peux avoir confiance. La seule qui me donnera envie d’avancer. Les autres sont tous devenus fous. » (p. 83)

À mesure qu’elle ouvre les tiroirs et qu’elle parcourt les écrits que son abuela a laissés pour elle, la narratrice découvre les épisodes de la vie de son aïeule et des autres femmes de sa lignée. « À toi seule tu es chacune d’entre nous, riche désormais de nos échecs et de nos failles. » (p. 104) Le récit est doux et touchant, chaleureux et vrai, sans jamais tomber dans la niaiserie mièvre qui est trop souvent le défaut de ce genre de texte. Les mots portent et bercent, et j’y ai retrouvé la générosité ensoleillée de l’autrice quand elle chante.

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