Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

24 juin 2016

Les grandes jambes

Adriansen_Grandes jambesRoman de Sophie Adriansen.

Marion a une poussée de croissance et le feu au plancher. Quelle galère pour trouver un jean qui descend sous les chevilles ! Pas question de continuer à aller en cours avec des vêtements trop courts ! « Dans la cour du collège, les paires d’yeux sont des mitraillettes. Aucune faute de goût ne passe inaperçue. Les jugements sont immédiats, les conclusions définitives. » (p. 12) Surtout, Marion aimerait attirer l’attention du beau Grégory, et pas à cause de sa tenue ! La jeune fille est obsédée par sa silhouette et la morphologie des gens. D’un œil impitoyable, elle découpe, compare et mesure. Très douée en dessin, elle est ravie quand son professeur d’arts plastiques annonce un travail scolaire sur les peintures de Rembrandt et un voyage à Amsterdam pour voir les tableaux. Pendant ce séjour, entre la visite du musée et celle de la maison d’Anne Frank, Marion apprend à porter un autre regard sur les choses. « Est-ce vraiment si important, cette affaire de centimètres de tissu ? Et est-ce vraiment si important, que Grégory ait retenu cette histoire de cantine ? » (p. 78) En fait, pour voir le monde un peu mieux, il faut se regarder un peu moins.

Dans ce roman où l'on sent une certaine inspiration autobiographique grâce à la note finale de l’auteure, il y a un joli message adressé aux adolescents. On ne peut rien contre la croissance et elle finira par s’arrêter. En outre, il n’y a pas de silhouette ou de morphologie idéale. S’accepter comme on est reste la meilleure voie pour s’ouvrir aux autres et vivre de belles expériences. C’est avec plaisir que je ferai découvrir ce roman à une jeune fille de ma connaissance !

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22 juin 2016

Entracte - Petit revue des mots du spectacle

Guiraud_Entracte-Petit revue des mots du spectacleOuvrage de Bernard Guiraud.

« Dans une salle de spectacle, les mots ne vivent pas uniquement sur la scène mais également dans les coulisses et même dans la salle » (p. 13)

Théâtre, danse ou cirque, tout se joue sur scène. Il y a des mots pour tout dire. Nous en connaissons certains, mais bien des expressions échappent à la compréhension du quidam qui vient assister au spectacle.

Hélas, ce genre d’ouvrage m’ennuie rapidement. Faire des listes, des glossaires, des compilations de citations ou d’expressions, ça vire toujours très vite au thésaurus. Et on croirait entendre un certain avare lancer « Il en manque une ! »

En outre, sur ce sujet très spécifique du spectacle vivant, je n’ai pas besoin de connaître le vocabulaire technique pour apprécier la performance.

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20 juin 2016

À chat parlé

Hermant_A chat parleTextes de Martine Hermant. Illustrations de Patricia Fayat.

« Il est communément admis que les chats parlent. D’ailleurs, il suffit pour s’en convaincre de vivre avec eux : que vous racontent-ils ? » Donc, ici, la parole est aux chats : celui qui a perdu sa chère maîtresse, celui qui est reconnaissant d’avoir été sauvé, celui qui est toujours indépendant mais un peu moins sauvage. « Bon, ça va, je rentre, mais parce que je le veux bien. » Il y a le chat blessé, le chat handicapé, le chat abandonné. Et il y a toujours la peur d’aller chez-le-véto, avec les vilaines promesses que cela suppose. Mais aussi le chat qui adore sa balle, son coussin, sa couette. En vérité, ici, il est question de chats finalement heureux, repus et comblés. « S’il existe un univers où les rêves se rejoignent (ceux d’un petit chat comme ceux de sa mère adoptive, fut-elle humaine), il est forcément envahi de la douce espérance que perdure longtemps cette tendresse à dormir ensemble. »

Portés par les douces aquarelles qui emplissent la page, les textes célèbrent les chats, ces fameux compagnons dont certains d’entre nous ne sauraient se passer et qu’ils ne supportent pas de voir souffrir. Les droits d’auteur de cet ouvrage sont intégralement reversés à l’association Mélusine qui œuvre en faveur des chats errants, notamment en finançant des stérilisations à la place d’euthanasies.

Et qui voilà, prenant la pose à côté du livre ? Ma Minette à moi !

Hermant_A chat parle_Bowie

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19 juin 2016

Billevesée #234

Visiter les États-Unis, ça fait partie des voyages dont je rêve.

Dans la liste des villes et des états que j'aimerais voir, il y a la Nouvelle-Orléans et son passé si français.

Elle doit son nom aux colons qui l'ont fondée en 1718 et l'ont baptisée en l'honneur du régent Philippe, duc d'Orléans.

Alors, billevesée ?

Billevesee_Nouvelle Orleans

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17 juin 2016

Le dernier colonel

Lods_Dernier colonelRoman de Jean Lods.

Dans une forteresse qui donne sur la mer d’un côté et sur des marécages brumeux de l’autre, un colonel veille au calme de la ville et à ce qui se passe du côté de la frontière. « Le souci du colonel à cette heure avancée de la nuit naissait surtout du caractère flou et mouvant de celle-ci, personne n’avait pu en tracer le contour ni la matérialiser véritablement, elle se perdait au milieu des sables et des lagunes. » (p. 17) Le colonel s’inscrit dans une longue lignée d’officiers qui, s’ils avaient des traits de caractère particuliers, se confondent tout de même dans l’imaginaire collectif. « Il était vieux certes, comme tous les colonels qui l’avaient précédé et que, comme lui, on avait toujours connus ainsi. » (p. 23 & 24) Un jour, petit cheval gris apparaît sur le port : c’est une monture ennemie, ce qui signifie que l’adversaire se rapproche, que le conflit est proche. Mais l’assaillant est aussi insaisissable que la brume des marais et les attaques de la garnison sont autant de coups d’épée dans l’eau. Pauvre colonel, il a tant à penser pour sauver la ville. Et il y a sa fille, la jolie Lucile. De tout temps, il y a eu une fille de colonel dans cette forteresse. L’histoire de ne le dit pas, mais il y a fort à parier qu’elles ont donné des cheveux blancs à leur colonel de papa. Et voilà que Lucile se rapproche de Mario, jeune lieutenant de la garnison. Elle n’est plus la petite fille qu’il pensait. « Sans le savoir et pour la première fois peut-être, il était venu pour ouvrir ses yeux sur sa fille, lui qui ne l’avait jamais vraiment vue. » (p. 81) Alors que la ville et la forteresse se vident, le colonel doit se rendre à l’évidence : il ne peut lutter contre l’inéluctable. « Je sais, disait-il, est arrivé ce qui devait arriver. Je le savais depuis longtemps, je l’ai su avant tout le monde, je me suis battu contre cet ennemi dont personne ne connaissait le visage, je me suis battu en sachant que c’était inutile et que l’inéluctable était en marche, parce que je pensais que l’important était de se battre, pas de gagner. » (p. 151)

Impossible de ne pas penser au Désert des Tartares de Dino Buzatti, mais ici, finalement, il se passe quelque chose. L’attente n’est pas vaine et même si l’évènement perturbateur reste flou, il entraîne la profonde mutation d’un univers qui semblait figé. Le colonel est resté aveugle longtemps, mais il y avait des indices qui annonçaient la fin d’une ère : le manque de place sur un mur pour accrocher une longue suite de tableaux ou le port de l’uniforme qui n’est plus obligatoire. Devant un monde qui change et qui disparaît, il n’y a que deux choix possibles : accepter la transformation ou disparaître avec elle. Pour le colonel, il en va comme pour son amour secret et perdu : sa décision est en décalage avec la réalité. Le dernier colonel est une fable baroque aux contours incertains, un conte presque métaphysique, une de ces légendes qui fondent une cosmogonie. Et c’est un texte tout à fait envoûtant. Ce vieux colonel m’a fait penser à mon cher papa : une force de la nature qui semble vouloir ignorer que, hélas, le temps peut finir par la renverser.

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15 juin 2016

La pendue de Londres

Decoin_Pendue de londresRoman de Didier Decoin.

Albert Pierrepoint est l’exécuteur en chef du Royaume-Uni. À partir de 1945, il se voit confier la mise à mort de plusieurs centaines de criminels de guerre nazis. « Pour les journaux britanniques, je n’étais plus seulement l’exécuteur en chef, j’étais devenu une sorte de justicier investi par les plus hauts responsables de la planète du devoir de venger des millions de victimes innocentes. » (p. 30) Or, une exécution à Hamelin le marque profondément, quand il doit procéder à la pendaison d’une très jeune femme. Outre sa fonction de bourreau, Albert tient un pub avec son épouse et aspire à une vie plus calme. Mais sa route va croiser celle de Ruth Ellis, une jeune femme accusée d’avoir assassiné son amant. Plus ou moins prostituée, Ruth a été modèle pour des photos osées, puis hôtesse de divers établissements de nuit. « Ruth n’a que ses rêves, et elle en change souvent, c’est selon les rencontres qu’elle fait, les hommes auxquels elle se donne et qui, après la première nuit d’amour dans la chambre qui sent le drap moite et l’haleine fade du petit matin, lui font des promesses inouïes qu’ils ne tiendront jamais. » (p. 119) Des hommes, elle en a connu beaucoup et peu sont restés. Elle pensait que David Blakely, coureur automobile, était le bon. Mais l’homme n’est pas un gentleman. Et Ruth, ivre de jalousie et de colère, commet un soir l’irréparable.

Didier Decoin s’est emparé de deux destins pour composer un roman touchant à l’atmosphère envoûtante. Albert Pierrepoint et Ruth Ellis ont bien existé : la pendaison de la seconde a profondément ému la population anglaise et le gouvernement qui, près de dix ans après cette exécution, a aboli la peine de mort. D’un chapitre à l’autre, on suit les existences d’Albert et de Ruth. Le premier accomplit sa sinistre tâche avec efficacité et compassion : inutile de faire souffrir trop et trop longtemps les condamnés, la meilleure exécution est celle qui va vite. « Une mort par pendaison entraîne la rupture instantanée des vertèbres cervicales. » (p. 5) La seconde mène une existence débridée et instable, obsédée par l’envie de s’élever dans la société. Le contraste est fort entre l’homme qui aspire à une vie bien rangée et la femme qui brûle la sienne par les deux bouts.

La pendue de Londres est un bon roman, mais de Didier Decoin, je vous recommande surtout John l’Enfer et Abraham de Brooklyn, deux magnifiques portraits d’homme.

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13 juin 2016

Persuasion

Austen_PersuasionRoman de Jane Austen.

Sir Walter Elliot est un homme vaniteux et au caractère faible. Il ne pense qu’aux apparences et ne sait pas maîtriser ses dépenses. Hélas, plusieurs années après le décès de son épouse, il n’est plus en mesure de gérer leur domaine de Kellynch-Hall. Il est contraint de le louer à des étrangers et de loger dans une maison plus modeste. Sir Walter a trois filles. L’aînée, Elizabeth, célibataire à 29 ans, ressemble à son père dans ses attitudes et ses ambitions vaines. La cadette, Marie, est mariée et mère et se plaint continuellement. La benjamine, Anna, est une personne douce et bien disposée qui ne cherche qu’à contenter sa famille et ses proches. Pour eux, quelques années plus tôt, elle a rompu ses relations avec Frédéric Wenworth, un marin qui n’était pas au goût de son père ou de son amie, Lady Russel. « Dans sa jeunesse, on l’avait forcée à être adulte, plus tard elle devint romanesque, conséquence naturelle d’un commencement contre nature. » (p. 22) Alors que Kellynch-Hall est loué par l’amiral Croft, la famille Elliot voit revenir le capitaine Wenworth. La douce flamme entre lui et Anna a-t-elle vraiment été soufflée, des années auparavant ? La jeune femme saura-t-elle enfin affirmer ses désirs, même s’ils vont à l’encontre de ceux de son père et de ses sœurs ? « Si j’ai eu tort en cédant autrefois à la persuasion, souvenez-vous qu’elle était exercée pour mon bien, je cédais au devoir. » (p. 141) Se noue également une intrigue amoureuse entre Sir Walter et Mme Clay, une femme dont les manières laissent à désirer.

Ce roman de Jane Austen ne m’a pas autant plu que les précédents que j’ai lus. Il y a pourtant beaucoup de choses qui sont caractéristiques de l’auteure : la société de Bath, les relations plus ou moins sincères, les amours contrariées, les aveux qui tardent, etc. Même si j’ai trouvé Anna charmante et attachante, elle manque de ce caractère volontaire qui anime les grandes héroïnes de Jane Austen. Certes, il n’est pas facile de se mesurer à Elizabeth Bennett, à Emma ou à Catherine Morland, mais la comparaison, ici, ne joue pas en faveur de la trop douce Anna. « Elle comprit sa pensée. Il ne pouvait pas lui pardonner, mais il ne voulait pas qu’elle souffrît. Il y était poussé par un sentiment d’affection qu’il ne s’avouait pas à lui-même. Elle ne pouvait y penser sans un mélange de joie et de chagrin. » (p. 60) Toutefois, il est impossible de ne pas apprécier la plume de Jane Austen, son acuité mordante sur la société de son temps et le regard franc et sans concession qu’elle pose sur les défauts ridicules de ses personnages.

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12 juin 2016

Billevesée #233

Le beffroi, c'est la tour qui porte les cloches du village.

Le clocher, c'est la tour qui porte les cloches de l'église.

Attention, faut pas mélanger les pouvoirs !

Alors, billevesée ?

Billevesee_Beffroi

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10 juin 2016

Le grand marin

Poulain_Grand marinRoman de Catherine Poulain.

Lili, avec un anorak et un sac, a quitté la France pour aller pêcher en Alaska. Elle ne pense qu’à ça, ne veut que ça. « Je voudrais qu’un bateau m’adopte. » (p. 11) À Kodiak, elle rode sur le port jusqu’à ce le Rebel l’accepte à son bord. Au milieu de matelots endurcis, elle pêche la morue noire. Elle n’a peur de rien, Lili, sauf peut-être des services de l’immigration puisqu’elle n’a pas de carte verte. Elle n’est jamais en repos : même en dormant, elle s’agite. À bord, elle se blesse plusieurs fois. Lili, elle ne veut que la mer, mais la mer ne veut peut-être pas d’elle. Qu’importe le froid, les blessures, les viscères de poisson qui se glissent partout et la fatigue, Lili voudrait ne jamais retourner au port. « Je ne veux plus être sur terre. Je crois que j’aime mieux me noyer. » (p. 176) Peu à peu, elle gagne sa place à bord et au sein des marins. En dépit de l’euphorie des pêches abondantes, Lili a toujours la même obsession : aller à Point Barrow, dont on dit que c’est le bout du monde. Jusqu’où s’enfuira-t-elle, Lili ? À quoi tente-t-elle d’échapper ? « Je veux me battre […], j’veux aller voir la mort en face. Et revenir peut-être. Si je suis capable. » (p. 224) Et il y a Jude, le grand marin qui voudrait l’épouser et s’installer à Hawaï avec elle. Peut-elle être libre, Lili, si elle se laisse attacher ? « Ses yeux de pierreries sur moi, ses yeux de poignard et d’amour très sauvage, ses yeux de fauve jaunes qui ne me lâchaient plus jusqu’à me faire sombrer. » (p. 245) Mais la dérive, est-ce vraiment la liberté ?

Il y a des lectures comme des tremblements de terre qui renversent tout. Le grand marin est l’une d’elles. Je me suis profondément reconnue dans ce personnage, pas uniquement parce que je partage son prénom/surnom, mais surtout parce qu’il semble tellement perdu, tellement désespéré d’échapper à ses démons. « Et personne ne m’attendra plus jamais enfin. » (p. 19) Lili a des idées fixes : manger du popcorn, aller à Point Barrow, repeindre un mât. Ce sont autant de balises, d’objectifs qui aident à avancer un jour de plus. Lili a quitté Manosque-les-Plateaux, ou serait-ce Manosque-les-Couteaux, pour une raison qu’elle ne dit pas, mais qu’il n’est pas besoin de connaître pour comprendre l’urgence qui anime la jeune femme : partir ou mourir, c’est bien simple. « Je repense Manosque-les-Couteaux chaque jour et chaque nuit. Je ne veux pas qu’on ait ma peau. » (p. 16) Outre la référence à Jean Giono, on ne peut pas manquer de comprendre l’étouffement causé par ce petit village de France au surnom si singulier. Alors oui, partir, même si le but n’est pas une fin en soi. « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver, à quoi bon. » (p. 5) Si Lili refuse d’aller à Hawaï, c’est pourtant un bout du monde qui vaut l’Alaska, ces deux états américains étant isolés du reste de l’Union. Ce sont deux îles, chacun à leur manière, où il est possible de penser que la dernière frontière a été atteinte. À moins que la dernière frontière ne soit la mort.

Le grand marin est un roman vibrant, brûlant, extrêmement dynamique. On peut y avoir le mal de mer, mais j’y ai trouvé la beauté et la liberté propres aux grands espaces.

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09 juin 2016

Daddy Love

Oates_Daddy LoveRoman de Joyce Carol Oates.

Robbie a cinq ans quand il est arraché à sa mère sur un parking de centre commercial. En essayant de sauver son fils, Dinah est gravement blessée, mais elle ne perd jamais l’espoir de retrouver son petit garçon. Désormais, Robbie s’appelle Gideon et il vit avec Daddy Love qui est convaincu de l’avoir sauvé d’une mauvaise famille. « Daddy Love est ton destin. Daddy Love sera à la fois ton père et ta mère. » (p. 50) Pendant six ans, entre punitions, récompenses, sévices sexuels et cajoleries, Gideon vit sous la coupe de son ravisseur. Daddy Love n’en est pas à son premier kidnapping. Il aime tant les petits garçons, mais pas au-delà de onze ou douze ans. Quand l’adolescent pointe son nez, Daddy Love se débarrasse de sa proie et en attrape une autre. Pour Gideon, l’heure va bientôt sonner. À moins qu’il échappe enfin à son terrible geôlier.

Joyce Carol Oates traite avec talent les sujets sensibles qui vont du tragique au glauque. Ici, on a presque toute la gamme : kidnapping, pédophilie, torture physique et psychologique pour l’enfant, désespoir, souffrance physique et dépression pour les parents. Pendant les six ans où ils attendent que leur fils leur soit rendu, Dinah et Whit restent ensemble dans la douleur, mais séparés par celle-ci, voguant sur deux flots différents. L’épisode liminaire de l’enlèvement est particulièrement atroce. Il est réécrit plusieurs fois sur plusieurs chapitres, avec des variations subtiles, comme pour saturer la narration de cet évènement dramatique et en extraire toute l’horreur, l’étaler autant que possible. « Elle avait conscience de sa terrible perte. La main de l’enfant arrachée à la sienne. Maman avait dû lâcher prise. » (p. 27) Joyce Carole Oates livre ici un terrifiant portrait de serial killer et de prédateur sexuel, mais également un glaçant portrait de victime. Daddy Love est un roman dur, parfois dérangeant jusqu’à la nausée, mais qui entre parfaitement dans l’œuvre globale de cette auteure américaine aux obsessions si sombres.

De cette auteure, allez voir Fille noire, fille blanche, Le musée du Dr Moses, Mon cœur mis à nu, Mudwoman et Nous étions les Mulvaney.

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