Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

09 décembre 2019

Le quatrième mur

Chalandon_Quatrieme murRoman de Sorj Chalandon.

Tout commence par une explosion en 1983. « Je ne pensais pas qu’un char d’assaut pouvait ouvrir le feu sur un taxi. » (p. 5) En réalité, tout commence quelques années plus tôt, quand Georges, jeune étudiant propalestinien, milite avec ses camarades de fac à Jussieu. Il rencontre Samuel Akounis, juif de Salonique qui a fui la dictature des colonels. « Racisme, antisémitisme, mépris de l’autre, leurs idées étaient à combattre, comme leur haine du présent, leur dégoût de l’égalité, leur aversion de la différence. » (p. 45) Mais le mouvement s’essouffle, les banderoles palissent et les slogans perdent de leur puissance. Georges devient metteur en scène, épouse Aurore, fonde une famille. Pendant ce temps, au Liban, Samuel monte un projet fou : faire jouer Antigone de Jean Anouilh. « Le théâtre est devenu mon lieu de résistance. Mon arme de dénonciation. » (p. 28) Son Antigone, Samuel la veut multiculturelle. « Mon ami avait eu l’idée de voler deux heures à la guerre, en prélevant un cœur dans chaque camp. » (p. 98) Mais Samuel est malade et doit rentrer en France. Au nom de leur amitié, Georges accepte de le remplacer à Beyrouth. C’est à lui qu’incombe de faire cohabiter sur scène des chrétiens, des Druzes, des chiites, des sunnites ou encore des Arméniens. « La calotte […] devait se mêler au keffieh, au turban, au fez, à la croix et au croissant. » (p. 115) Chaque camp voit dans la pièce de Jean Anouilh une exaltation de son propre combat, chacun le comprend de la manière qui le flatte le plus. Georges accepte tout du moment que la pièce se joue. Mais que peut une poignée de comédiens face aux bombardements d’Israël ? « Tu n’es pas au-dessus de cette guerre. Personne n’est au-dessus de cette guerre. Il n’y a plus d’autre tragédie ici que cette guerre. » (p. 164)

Sorj Chalandon n’en finit pas de me saisir là où les émotions hurlent. Comme dans Mon traître, on retrouve des militants convaincus que leur cause est juste, guidés par des figures fortes, paternelles ou fraternelles. Ces hommes et ces femmes sont prêts à donner leur vie pour leur terre ou leur peuple. « L’antinationalisme ? C’est le luxe de l’homme qui a une nation. » (p. 20 & 21) Tout vibre dans ce texte, tout tremble. Impossible d’en sortir froid ou indemne. Comme au théâtre quand les acteurs sont exceptionnels, on vit avec eux leurs tirades, leurs émois, leurs agonies. Le quatrième mur tombe : il n’y a plus de fiction, tout est réel parce qu’humain, et parce qu’humain, universel.

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06 décembre 2019

La tournée d'automne

Poulin_Tournee dautomneRoman de Jacques Poulin.

Trois fois par an, le Chauffeur conduit son bibliobus entre Québec et la Côte-Nord. Mais il a décidé d’arrêter. D’arrêter pour de bon. « Devenir vieux, c’est une chose qui ne m’intéresse pas du tout. J’ai décidé depuis un bon moment que la tournée d’été serait la dernière. Vous comprenez ? » (p. 46) Mais que pèse cette triste résolution face à Marie ? Elle est française, membre d’une fanfare qui parcourt le Québec dans un vieux bus scolaire. Et elle est belle comme le soleil d’automne voilé de brume.

Ce roman se résume facilement, mais il est loin d’être simpliste. Dans cette histoire d’amour délicate et pudique, la douceur des mots et des scènes m’a enveloppée. « Comme tous les timides, le Chauffeur avait quelques idées très personnelles : il était convaincu, par exemple, que si deux personnes étaient vraiment faites pour se comprendre, elles devaient aimer non seulement les mêmes livres et les mêmes chansons, mais aussi les mêmes passages dans ces livres et dans ces chansons. » (p. 35) Le récit est tendre envers ses personnages et ses lecteurs et il est bienveillant envers la mélancolie et les humeurs chagrines. « C’est vrai que les livres nous protègent […], mais leur protection ne dure pas éternellement. C’est un peu comme les rêves. Un jour où l’autre, la vie nous rattrape. » (p. 126) La tournée d’automne est un très joli texte sur le temps qui passe et l’amour qui revient. La demi-saison est encore pleine de promesses, même pour Jack, l’ami du héros, un auteur qui hait ses romans dès qu’ils sont publiés. Et j’en termine avec une citation qui porte sur deux sujets que j’aime profondément. « Les livres sont comme les chats, on ne peut pas toujours les garder. » (p. 115)

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04 décembre 2019

Sèche tes larmes, Petit Lapin !

Mühle_Seche tes larmes petit lapinAlbum de Jörg Mühle.

En tombant, Petit Lapin s’est blessé au bras. « Souffle trois fois dessus, ça aidera sûrement ! » Plus de peur que de mal, mais il faut tout de même soigner le bobo : un pansement, un souffle, une comptine, un câlin et voilà Petit Lapin prêt à repartir jouer !

Mühle_Seche tes larmes petit lapin_1

Je veux les mêmes pansements pour tous mes bobos, sivouplé !

Dans ce joli album carré cartonné, le jeune lecteur est invité à participer. C’est lui qui soigne et console Petit Lapin. Évidemment, tout cela n’est qu’imagination et gestes dans le vide, mais en rendant l’enfant acteur de l’histoire, il est forcément plus impliqué physiquement et émotionnellement. Avec cette lecture, je découvre un nouveau petit héros aux longues oreilles dont les aventures sont déclinées dans divers albums.

Challenge Totem

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02 décembre 2019

Minuit 2

Recueil de nouvelles de Stephen King.

Les Langoliers – Un avion reliant Los Angeles à Boston est vidé de ses passagers en plein vol. Reste une poignée de personnes qui émergent d’un sommeil peu réparateur. L’appareil atterrit dans un petit aéroport du Maine, également déserté et étonnamment silencieux. Rapidement, il devient clair que les rescapés du vol 29 de l’American Pride ne sont plus à tout à fait dans leur réalité. « Le monde, autour de nous, se dissout irrémédiablement. » (p. 183)

Cette longue nouvelle du maître de l’angoisse a été adaptée en téléfilm, diffusé à plusieurs reprises sur M6. Mon jumeau et moi gardons un souvenir hilare et impérissable de ce gros nanar aux effets spéciaux déjà dépassés à l’époque de leur création. « Il faut que nous partions d’ici. Vite. Parce qu’il y a quelque chose qui vient. Une chose mauvaise, qui fait un bruit de crépitement. » (p. 146) Si mon premier vol n’a pas été tout à fait serein, je ne suis pas vraiment inquiète en avion. Mais cela ne semble pas être le cas de l’auteur ni de son fils (je suppose que c’est son fils, vu le prénom). Pour une raison que je refuse d’analyser, cette dédicace suscite en moi un grand rire nerveux. « Pour Joe qui lui aussi a toujours les boules en avion. »

Vue imprenable sur jardin secret – Morton Rainey est un auteur à succès. Aussi n’est-il pas étonné qu’un dingue sonne un jour chez lui pour l’accuser de lui avoir volé son histoire. Un dingue, vraiment ? L’homme est convaincu de son bon droit et prêt à tout pour obtenir justice, vraiment à tout. Très vite, Morton comprend qu’il ne s’en sortira pas avec de simples preuves et que l’inspiration réclame un tribut de sang. « Lorsqu’une idée d’histoire vous vient à l’esprit, personne ne vous en donne un droit d’exploitation sur papier timbré. On ne peut en justifier l’origine. Et pourquoi le faudrait-il ? On n’établit jamais de reçu pour des choses données ? » (p. 378)

Dynamique et efficace, cette nouvelle est parfaitement angoissante, même si j’avais compris le nœud de l’intrigue dès les premières pages. Le texte semble un exutoire pour le King, une façon de s’excuser pour tout plagiat plus ou volontaire qu’il aurait commis. Mais comme l’expérimente Morton Rainey, la culpabilité prend parfois des chemins détournés pour hanter et punir le fautif. Je finis surtout avec une phrase qui m’a fait hurler de rire et me demander comment le personnage pouvait connaître une telle saveur : « Il avait dans la bouche un arrière-goût de crotte de lapin. » (p. 380)

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29 novembre 2019

Les naufragés de l'autoroute

Steinbeck_Naufrages de lautocarRoman de John Steinbeck.

Quatrième de couverture – Une panne oblige les voyageurs d'un autocar à passer la nuit dans une station-service, sur la grande autoroute de Californie. La panne réparée, un nouvel incident immobilise pendant des heures les voyageurs en pleine montagne. De chacun des naufragés de l'autocar, Steinbeck trace un portrait étonnant, dévoilant le drame ou la comédie de son existence entière. Chacun des voyageurs perd la tête, est assailli par des tentations sexuelles, nous livre un instant son âme secrète.

Vous le savez, en règle générale, quand je me contente de la quatrième de couverture, c’est qu’il y a un hic. Me voilà devant le premier texte de John Steinbeck qui ne m’emporte pas. Les nombreux personnages n’ont pas su m’émouvoir ni vraiment m’intéresser. Et nombreux sont ceux qui m’ont agacée. Mais c’est finalement la preuve que ce roman est d’une immense qualité parce qu’à plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment de partager l’énervement de ces voyageurs, d’être moi aussi contrainte d’attendre sur le bord de la route que le voyage reprenne enfin. En quelque sorte, je suis aussi une naufragée de l’autoroute. Hélas, John Steinbeck n’a pas su me sauver.

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27 novembre 2019

Les testaments

Atwood_TestamentsRoman de Margaret Atwood.

À la fin de La servante écarlate, le lecteur apprenait que le régime de Giléad/Galaad (la traduction change) était tombé et faisait l’objet de nombreuses études. Avec la série télévisée produite par Hulu, le téléspectateur découvre ce qui arrive à Defred après qu’on l’ait quittée dans l’avant-dernier chapitre du roman original. Avec Les testaments, le lecteur/téléspectateur comprend comment Galaad est tombé grâce aux témoignages de trois femmes dont les destins n’ont pas cessé de se croiser entre le premier roman et la série. Le récit d’une Tante, entre souvenirs de la fondation du régime et espoir qu’il s’amende, porte sur Galaad un éclairage qui est loin d’être manichéen. « J’imagine que tu t’attends à de pures horreurs, mais en réalité, des tas d’enfants étaient aimés et chéris à Galaad comme ailleurs, et des tas d’adultes était gentils quoique faillibles à Galaad comme ailleurs. […] Accorde-moi aussi la possibilité de pleurer la perte de tout ce qui a pu être bien. » (p. 14) Alternent également les témoignages de deux jeunes filles : l’une a grandi à Galaad et s’apprête à accomplir son destin de femme ; l’autre a grandi au Canada et regarde avec horreur la dictature voisine. « À moins d’être une sorte de monstre, comment pouvait-on être pour Galaad ? Surtout si on était une femme ? » (p. 51)

Quand la Tante écrit « Je connais les secrets de Galaad, j’ai œuvré pour. », impossible de ne pas comprendre que c’est Margaret Atwood qui parle. Cette suite de La servante écarlate me semble être une façon pour l’autrice de reprendre la main sur son histoire et ses personnages face au traitement qu’en fait la série. Je trouve cette dernière excellente, en ce qu’elle a parfaitement respecté le livre original dans la première saison tout en sachant l’actualiser pour que cela corresponde à nos réalités technologiques, mais également parce qu’elle extrapole dans les saisons suivantes tout un univers cohérent à partir du matériau de base. Mais Les testaments, ce n’est pas seulement un geste d’humeur de l’autrice, c’est en fait profondément intelligent puisque Margaret Atwood intègre des personnages de la série dans son nouveau texte. Ainsi, apprendrons-nous enfin ce qu’est devenue Bébé Nicole ? En saurons-nous plus sur Mayday, le réseau clandestin qui aide les femmes à échapper à Galaad, version moderne de l’Underground Railroad des esclaves américains ? Retrouverons-nous Defred, l’héroïne dont on suivait le récit dans le roman original ?

À voir maintenant comment la série intégrera les lignes directrices données par cette suite du premier roman. « Une fois qu’une histoire qu’on croyait vraie se révèle fausse, on doute de toutes les autres. » (p. 308)

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25 novembre 2019

Femme qui court

De Cortanze_Femme qui courtRoman de Gérard de Cortanze.

« Un élément la troublait et l’émouvait. Les disciplines où elle se sentait le mieux étaient celles qui requéraient une puissance presque surhumaine et de violents efforts. C’étaient cette violence et cette puissance qui menaient à une jouissance telle que parfois elle sentait les larmes couler sur ses joues ou que, lorsqu’elle était certaine de ne pas être entendue, elle poussait un cri de bête traquée qui la conduisait au bord de l’évanouissement. » (p. 33 & 34) Depuis son enfance, Violette Morris a toujours eu énormément d’énergie à brûler. C’est par le sport qu’elle évacue ce trop-plein et se dépasse. « Je sens en moi une violence terrible qui m’envahit, incontrôlable. » (p. 19) Au pensionnat, elle s’illustre parmi les jeunes filles les plus vigoureuses et les plus endurantes. Avec son amie Sarah, elle découvre la force que l’on peut tirer d’un jeune corps, mais subit également un traumatisme qui la suivra toute sa vie. « Un jour je tuerai un homme, il faudra que je tue un homme, ne serait-ce que pour me venger de celui-là. Un homme qui paiera pour tous les autres. » (p. 19) Adulte, elle est la seule femme dans des compétitions masculines, et elle se paye souvent le luxe de finir sur le podium. Ses exploits lui valent une reconnaissance internationale, mais sa vie privée ne laisse pas de choquer. « Heureusement pour Sarah et Violette, leur inconduite était contrebalancée par leurs performances sportives. Elles étaient homosexuelles, mais après tout, elles rapportaient à la France des médailles, des victoires. » (p. 156) Violette s’essaie au mariage, mais c’est un fiasco, et elle décide finalement de vivre libre. Elle séduit Joséphine Baker, Yvonne de Bray et ne s’empêche pas d’ouvrir son lit aux femmes qu’elle croise. Elle boit, elle parle fort, elle vit tout simplement, refusant d’entrer dans le carcan des stéréotypes de genre. Pendant la Première Guerre mondiale, elle conduit une ambulance à l’arrière du front, mais pendant la Deuxième Guerre mondiale, pour des raisons qui restent troubles, elle travaille pour l’Allemagne nazie. Sa mort, violente et inexpliquée, achève une existence aussi flamboyante que tonitruante.

Violette Morris a existé et s’est frottée à bien des sports : haltérophilie, natation, boxe, course, lancer de javelot, cyclisme, football, course automobile, etc. Scandaleuse amazone moderne, la poitrine reniée, portant pantalon et cheveux courts, elle refusait de se conformer à l’image de la "vraie" femme qu’on voulait lui imposer, fine et charmante, mère et réservée. « Une femme qui court, avec tout qui ballotte, de la gelée, les bras nus, flasques, un phoque, quoi. Et la poitrine, qu’est-ce que tu fais de la poitrine ? C’est répugnant. » (p. 53) Violette était grande-gueule, droite dans ses bottes, à la tête de son garage, sur sa péniche ou sur les planches d’un cabaret. Avec son roman historique, Gérard de Cortanze ne propose pas une biographie, mais un portrait qui, au-delà de Violette Morris, célèbre le courage des femmes qui osent dépasser la condition à laquelle la société patriarcale voudrait les réduire. Sans Violette, le sport féminin aurait fini par s’imposer, mais les coups d’éclat de l’athlète française, ses sorties de route et sa constante rébellion ont sans conteste accéléré le processus. Violette Morris courait trop vite pour son temps, mais plutôt que de dépasser ce dernier, elle l’a devancé pour mieux lui ouvrir la voie et lui transmettre le relais de la diversité. Le personnage est controversé, c’est certain, mais ce ne sont pas les tièdes qui mènent les révolutions. Féministe en short et chaussures de sport, Violette Morris a énormément apporté à la libération de la femme.

Hélas, je reproche au roman une tendance à l'énumération systématique. Inventaire lassant des sports pratiqués par l'athlète, des femmes aimées par la lesbienne, des coups de griffe portés au contrat social. En outre, si le roman se lit facilement, cela tient sans doute à un style plat, voire monotone, qui est en inadéquation totale avec la flamboyance du personnage présenté. Il y a de belles phrases, mais pour courir à la même hauteur que Violette Morris, Gérard de Cortanze aurait gagné à injecter plus d'emphase et de profondeur dans son encrier.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum.

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Pour contrebalancer mon avis en demi-teinte, j'accueille maintenant Théo Troude, étudiant en journalisme à l'ESJ Lille, filière sport. J'ai fait sa connaissance dans le train qui nous menait à Boulogne-Billancourt, pour participer au jury du prix Sport Scriptum dont nous étions tous deux membres. Théo représentait sa promotion : je lui laisse la parole sur ce livre, qu'il a bien plus apprécié que je ne l'ai fait. Et il a des choses à dire ! Lisez-le jusqu'au bout, son papier en vaut la peine ! Il est clair, bien argumenté et passionné. Avec une plume pareille, Théo a tout pour devenir un grand journaliste sportif, et pourquoi pas un critique littéraire de livres parlant du sport...

Pour la quatrième année consécutive, le Prix Sport Scriptum a accueilli au sein de son jury un étudiant de L’École Supérieure de Journalisme de Lille. Ou, pour être plus précis, un membre de la Licence Pro journalisme de sport. Logique pour élire le livre de sport de l’année… Notre mission, puisque nous l’avons acceptée, lire puis défendre une œuvre devant des représentants de l’école. J’ai ainsi eu la chance d’être choisi pour rejoindre Paris et cette prestigieuse réunion. Avec l’intime conviction de défendre Femme qui court de Gérard de Cortanze.

Pourquoi ? Parce que ce livre m’a surpris, appris, ému. Pourtant, je désirais lire Zidane de Fred Hermel, car bêtement… on veut ce que l’on connait déjà. Sur le bureau de la salle 42 de l’ESJ, deux exemplaires de chacun des six livres sélectionnés avaient été disposés. Nous sommes quinze, donc forcément, la ruée vers l’or a débuté. Mais très vite, grande surprise : il ne restait que Femme qui court de Gérard de Cortanze. Je ne savais pas à quoi m’attendre, je ne connaissais pas du tout Violette Morris, encore moins son histoire. Et finalement, quel bonheur. Je suis tombé amoureux de ce livre. Sublime dans l’écriture de son auteur, Prix Renaudot pour Assam. Mais ce n’est évidemment pas la seule cause de mon émoi.

Le premier point fort du livre : c’est l’incroyable existence de Violette Morris. Un personnage aux mille facettes envoûtantes. L’histoire d’une sportive qui s’est toujours battue pour faire reconnaître que « oui, les femmes ont le droit de faire du sport ». Une athlète qui a connu son apogée dans les années 1920, championne d’athlétisme, de cyclisme, de natation, de boxe, de football, et même de sports mécaniques… Six sports à la fois, en battant tous les records au passage. Du sport parmi les hommes, et même la guerre avec les hommes, dans les tranchées de Verdun, à ramasser les morts, avant de repartir sur les terrains d’entraînements entre deux combats au nom des droits des femmes. Une personnalité en apparence imperméable, mais tellement rongée, craquelée, faillible. De l’enfer de l’enfance au champ de bataille, en passant par les travées d’un stade, toujours ce même sentiment : celui d’être mal-aimée, humiliée, salie, en restant toujours dans l’incompréhension. La méchanceté de ses parents, puis celle des hommes, du viol dont elle a été victime dans ses premières années en couvent, et pire encore, celle des femmes qui ne l’ont jamais considérée comme l’une des leurs… Bref, Violette Morris dérange.

Et si je commence par parler de l’histoire du livre, c’est parce que ce point est celui qui m’a le plus marqué : c’est un roman historique, comptant plus de 400 pages remplies de références parfaitement documentées. Gérard de Cortanze remercie d’ailleurs 44 sources de son inspiration, des auteurs, historiens, intellectuels parmi lesquels Jean Cocteau, Colette ou encore Françoise Sagan. L’auteur a même eu tellement d’éléments qu’il a pu recréer des dialogues qui plongent en 1910 en quelques mots. Le décor est merveilleusement posé, et au niveau sportif, toutes les compétitions et les temps (au centième près) sont présents. Ainsi, les repères temporels, les parallèles avec l’histoire (celle qu’on note avec un grand H) sont partout. Parmi tant d’autres, l’auteur nous parle d’un insubmersible Titanic alors qu’on revit l’année 1912, ou de guinguettes pour danser la « scottish espagnole » (p. 69). Avant que tout ne dérape à la lecture du nom de l’archiduc François-Ferdinand… C’est un voyage à travers le temps offert au lecteur, à travers la première moitié du XXsiècle, la Première guerre mondiale, jusqu’à Jean Jaurès, Charles de Gaulle, et enfin les soupçons de collaboration active avec l’Allemagne nazie (nous y reviendrons).

Mais surtout, et j’insiste sur le « surtout », à ma grande surprise, c’est un roman en plein cœur de l’actualité du XXIe siècle. Une ode à la femme, à son corps… En totale opposition avec les droits que la société veut bien leur laisser. J’étais par exemple étonné de lire qu’en 1915, la gent féminine s’émancipait, puisque neuf millions de femmes travaillaient. Et pourtant, leur considération demeurait ridicule. Ce roman est une véritable satire de la place des femmes, et en lisant certains passages, je me suis inquiété en constatant que la situation n’avait pas tellement changé… « Parce que c’est toujours comme ça : on tolère les femmes (du temps de la guerre) et après on les remet dans leur boîte. Mais ce ne sera pas toujours comme ça ! » (p. 56) Violette Morris n’a jamais cessé d’y croire.

Et quel courage d’espérer face à certains médecins déclarant que le sport pratiqué sans modération pourrait priver ces dames de leur fonction première, celle d’enfanter. Alors une femme qui court, qui nage, qui bat les hommes à la boxe… Violette Morris faisait en plus tout cela dans l’indifférence la plus totale des médias. Donc ça va de soi, une femme sportive qui ose aimer d’autres femmes… n’en parlons pas. Gérard de Cortanze réussit un superbe tour de passe-passe en choquant presque le lecteur. Violette Morris a dû se marier à un homme pour être tranquille, un homme qui la laisserait libre d’approcher des femmes en toute impunité. Une liberté trouvée dans le déni de sa propre nature. Violette le remarque elle-même, sa situation fait d’elle un monstre moqué, une bête furieuse, une apparence d’homme aux seins proéminents que les passants se plaisent à moquer.

 Et soudain, c’est la découverte. Au fil des pages, je me suis rendu compte que Violette Morris était, sans que personne ne le sache à l’époque, une femme hyper androgyne. La double championne olympique du 800 m, la Sud-Africaine Caster Semenya, n’est pas la première championne critiquée pour trop dominer sa discipline grâce à un avantage naturel. Et dans sa situation, ce n’était pas Sebastian Coe, directeur actuel de World Athletics (la Fédération internationale d’athlétisme) qui s’opposait à elle, mais Pierre de Courbertin. Le baron avait refusé que les femmes participent aux Jeux de 1900, déclarant qu’elles ne seraient au mieux qu’une pâle copie des performances masculines. Mais comme Semenya, Violette n’a jamais perdu espoir. Elle a contribué à la création du premier club féminin, Femina-Sports en 1912, s’est toujours battue pour les femmes. Au fil du récit, on suit l’avancée, la création des premières compétitions. L’auteur nous gratifie même d’une actualité de l’époque côté médias : en 1917, Nathalie Collard devient la première femme journaliste à couvrir un évènement 100 % féminin. Mais comme si cela ne suffisait pas, Violette combattait avec les hommes dans toutes ses disciplines. Elle montait même sur le podium… Quel monstre pensaient certains ! Ce corps montré du doigt alors que la vie vous a fait naitre ainsi.

 Entre Violette et son corps, une grande fierté secrète, et un accent mis dès les premières pages sur la découverte de l’anatomie par la petite fille qui grandit. Puis très vite, les doutes sur les différences trouvées par rapport au corps des autres filles qu’elle trouve d’ailleurs très tôt attirants sous les douches, après les entraînements. La beauté de l’écriture de Gérard de Cortanze retranscrit à merveille cette découverte, remplie d’érotisme dans le choix des mots, et saupoudrée d’une douce pudeur. Le corps sportif est sensuel. J’ai plus qu’apprécié ce romantisme qui envahit le récit de la première à la dernière phrase. Toute cette effervescence est alimentée par la naissance d’une relation pleine d’innocence avec Sarah, l’amour de sa vie. Violette apparaît comme une grande sentimentale. « J’en ai entendu un me dire un jour : « L’amour, ça s’use à en parler, moi je le fais ! ’’ Je ne suis pas d’accord : l’amour s’use à n’en point parler, car l’amour se fait aussi avec des mots ! » (p. 64) Une féerie brisée très vite par le viol commis par le jardinier du couvent. Encore une fois, les mots sont bien choisis, la brutalité infernale de l’acte est racontée d’une manière détournée, centrée sur la psychologie de la victime.

C’est une des forces du livre, la manière dont est montrée l’importance de l’aspect mental des sportifs. On parle de colosses aux pieds d’argile, mais le cerveau et le cœur de la championne étaient les plus friables. Le sport est clairement sa bouée de survie, et j’ai aimé ressentir cette fragilité, qu’on oublie trop souvent quand on regarde les athlètes. Violette Morris se sent même comme « une écrevisse sans carapace ». (p. 75)

Et forcément, le point d’interrogation du livre… c’est son issue. Un doute historique subsiste toujours sur la collaboration ou non de Violette Morris avec la Gestapo, mais Gérard de Cortanze prend le parti de valoriser la sportive jusqu’au bout. Cela peut surprendre, choquer, mais c’est un roman, et ce choix de l’auteur reste dans le prolongement du personnage présenté tout au long du livre. Libre ensuite à chacun de s’informer sur le sujet et de se retrouver confronté à ce dilemme sans solution.

Au niveau de la forme, j’admire la simplicité qu’a Gérard de Cortanze lorsqu’il raconte un exploit sportif. C’est indispensable lorsque l’on cherche à démocratiser le sport : être de plus en plus technique, progressivement. Toute personne, même quelqu’un ne connaissant pas toute la technique sportive, pourrait comprendre son vocabulaire, pour finalement dire la même chose que quelqu’un qui écrirait pour soi-même. Cette simplicité envahit même la guerre, qui est racontée d’une manière innocente, enfantine. Toujours dans la forme, j’ai aimé la diversité des mots choisis, dans les champs lexicaux du corps, du sport, de la guerre, et les figures de style. Un oxymore étonnant par-ci (p. 61), et beaucoup de métaphores par-là. J’ai apprécié la diversité du langage, tantôt soutenu, tantôt courant, tantôt plus que familier : grossier (page 65 notamment). Et enfin, j’ai même appris des mots de vieux français qui plongent encore un peu plus à l’époque du récit. C’était un voyage dans le temps absolument génial.

Violette Morris est une femme qui court au sens propre, mais surtout qui a passé son existence à courir de découverte en découverte, de malheur en malheur. « Violette en conclut, ce qu’elle savait déjà sans doute mais qu’elle se refusait à voir, que la vie c’était ça, un enchaînement ininterrompu, incontrôlable, imprévisible, de bonnes et de mauvaises choses, de petits bonheurs et petits malheurs, comme la mer toujours recommencée, flux, reflux, répétition contre laquelle l’homme ne pouvait rien. » (p. 110&111) Tout est dit.

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22 novembre 2019

Hercule Carotte, détective – Panique jurassique

Brissy_Hercule Carotte detective - Panique jurassiqueAlbum de Pascal Brissy (texte) et Guillaume Trannoy (illustrations).

Hercule Carotte et son ami Eusèbe Télégraf sont invités à assister au tournage d’un film de Miss Asperge. Mais sur le plateau, des machines tombent sur les acteurs. « C’est la troisième fois depuis ce matin que nos dinosaures n’en font qu’à leur tête ! À croire que mon décor est maudit ! » (p. 14) Voilà une nouvelle enquête pour le détective Hercule Carotte !

Il s’agit évidemment d’une réécriture des aventures d’Hercule Poirot, mais le détective ici n’est pas désagréable comme l’affreux petit Belge d’Agatha Christie ! Il a seulement une habitude assez tenace : « Hercule Carotte réfléchit toujours en grignotant une carotte. » Le jeune lecteur est invité à percer tout seul l’énigme dont la solution n’est pas donnée. Mais s’il est attentif, il trouvera les indices disséminés dans les pages et identifiera le responsable des catastrophes qui surviennent sur le plateau ! Le livre s’achève sur des jeux à énigmes pour apprendre aux enfants à être vraiment attentifs aux détails.

L’histoire est simple, mais très plaisante, et les illustrations très colorées ne manqueront pas de plaire aux jeunes lecteurs.

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20 novembre 2019

Mes Maillots jaunes

Texte d’Éric Fottorino.

Depuis l’enfance, l’auteur est passionné par le cyclisme, et plus précisément par le Tour de France et ses coureurs en tête de peloton. « Comme nous l’aimions, comme nous le convoitions, ce concurrent unique en habit de lumière qui changeait souvent de nom, jamais de couleur. » (p. 10) Dans cet ouvrage qui balance entre journal intime au long cours et chronique sportive, Éric Fottorino partage sa passion pour l’évènement sportif qui rythme chaque année (ou presque) le mois de juillet en France. « Merckx, Ocaña, Thévenet. Je leur dois mes rêves de jeunesse. L’idée que tout était possible dans la vie, à condition d’appuyer fort sur les pédales, et d’apprendre à dompter la douleur des muscles. Ces héros ont semé chez l’enfant trop sage que j’étais des poussées d’audace, des grains de folie douce […]. » (p. 47)

Éric Fottorino égrène des toponymes iconiques qui rythment le Tour de France : Le Menté, Galibier, Tourmalet, Champs-Élysées, etc., mais surtout les noms de coureurs devenus presque légendaires. Merckx, Ocaña, Thévenet, Coppi, Anquetil, Hinault, Pantani, Bahamontes et Bobet s’illustrent au podium de cœur de l’auteur. C’est presque un dictionnaire amoureux du Tour de France que propose Fottorino, avec ses mythes et ses scandales. Il y a notamment Lance Armstrong dont la légende maudite tend à être effacée des livres et des palmarès. Il est le traître au Maillot jaune. Cependant, la couleur si peu aimée en Occident depuis le Moyen-Âge a trouvé toutes ses lettres de noblesse avec la petite reine. Et ce n’est pas Serge Laget, journaliste pour L’Équipe, entendu en entretien par l’auteur, qui dira le contraire. « Avec Serge Laget, la fièvre jaune n’est jamais loin, mais le pire, c’est qu’on n’a pas envie d’en guérir ! » (p. 102)

J’aime faire du vélo, parcourir des chemins tranquilles dans la campagne, le nez au vent et les pensées vagabondes, mais je n’aime pas regarder les autres en faire. Le cyclisme m’est une activité solitaire, presque intime, une connexion secrète avec la bécane. Cependant, j’admire ceux qui ne manquent pas une étape ni un podium. Le temps d’un livre, j'ai espéré que Éric Fottorino me fasse aimer et désirer le plaisir fugace de voir passer le Maillot jaune après des heures d’attente sur le bord de la route. Même si sa jolie phrase conclusive couronne sa déclaration d’amour aux héros de la petite reine, j'ai déraillé dès les premières pages. Pardon, Monsieur Fottorino, je m'en retourne pédaler en amatrice.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum.

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18 novembre 2019

Le joueur et son ombre

Matthieussent_Joueur et son ombreRoman de Brice Matthieussent.

Chris Piriac est un jeune tennisman très talentueux. Tout le destine à atteindre les meilleurs classements. Son début de carrière est exemplaire, mais la relation que l’athlète entretient avec son père, qui est aussi son entraîneur et son agent, est si négative qu’elle finit par tirer Chris par le bas. « J’avais réussi avec son aide à me hisser au sommet de la hiérarchie du tennis, et il bénéficiait de ma célébrité ainsi que de ma fortune. » (p. 15) Le jeune homme se laisse aller à l’alcool, aux drogues et aux soirées qui sont parfaitement incompatibles avec l’hygiène de vie d’un sportif de haut niveau. « Les folies de la nuit contaminaient le jour. […] Je refusais d’ouvrir les yeux, de renoncer au dessin anguleux qui dirigeait désormais ma vie. Une partie de moi-même savait que je courais à ma perte, mais j’ai refusé d’entendre cette voix ténue, qui a fini par se taire. » (p. 123) Puis sa route croise celle d’un autre tennisman : pour une insulte, sa vie bascule, et rien ne dit que la rédemption sera possible. La descente aux enfers n’en finit pas, et ce ne sont pas les superstitions et autres grigris dont il balise son quotidien qui aideront Chris à reprendre pied. « L’horizon, ou mon avenir, me semblait abriter une réserve inépuisable de cauchemars, tous liés au tennis, à ses règles, à son matériel. » (p. 120)

Entre vengeance subie et revanche voulue, l’histoire de Chris est de celles qui émeuvent autant qu’elles édifient. Parce que l’homme aime les héros, qu’il aime aussi les voir chuter de leur piédestal et qu’il aime encore plus les voir tenter de reconquérir leur gloire perdue, surtout s’ils échouent. Le destin du héros de Brice Matthieussent est aussi jubilatoire qu’une balle qui frôle le filet, mais qui s’écrase de l’autre côté, et aussi frustrant que cette raquette qui manque d’un cheveu de renvoyer la balle au fond du court de l’adversaire. Et cette ombre, quelle est-elle ? C’est à la fois celle qui est physiquement attachée à chaque mouvement du joueur sous le soleil ou les projecteurs. C’est aussi le mauvais conseiller qui chuchote fielleusement à l’oreille de l’athlète. C’est enfin ce qui reste du sportif quand tout l’a abandonné. Pour se départir de cette dernière, il n’y a que deux solutions : l’overdose de lumière pour abolir toutes les silhouettes, ou l’enfouissement dans le noir pour les fondre dans la pénombre. Quant au roman de Brice Matthieussement, il rayonne de talent et je le conseille, même à ceux que les échanges de balles indiffèrent.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum.

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