Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

23 mai 2022

La peau froide

Sanchez Pinol_Peau froideRoman d’Albert Sanchez Pinol.

Le narrateur participe à une mission internationale en Antarctique : pendant un an, il doit étudier les vents sur un îlot perdu. Sa seule compagnie est le gardien du phare, homme taiseux et peu accueillant. « L’air n’était pas glacial, mais désagréable. S’il régnait une sorte de désolation, elle n’était pas identifiable. Le problème n’était pas tant ce qu’il y avait que ce que nous ne voyions pas. » (p. 6) Chaque nuit, retranché dans sa cabane, l’homme est attaqué par des créatures à la peau de squale. « La nuit venait et je savais, de source atavique, que l’obscurité est l’empire des carnassiers. » (p. 40) Pour survivre, il doit s’allier avec le gardien. Les deux hommes sont frères d’armes par nécessité dans une guerre interminable et insensée, car chaque créature tuée semble remplacée par dix autres. Dans ce Fort Alamo polaire, le narrateur n’attend qu’une chose : le bateau qui passe une fois par an pour la relève. « Je médite sur les attentes qui m’ont conduit sur l’île. Je recherchais la paix du néant. Et, au lieu du silence, je trouve un enfer peuplé de monstres. » (p. 90) Et entre les deux hommes, il y a une créature femelle soumise à toutes leurs exigences domestiques.

J’ai ouvert ce roman sans rien en savoir, seulement poussée par la recommandation d’une amie, et je suis tombée tout entière dans ce récit angoissant, halluciné, putride et désespéré. L’histoire d’amour est des plus dérangeantes, entre dégoût et obsession. Je suis surtout frappée par la boucle narrative, car tout s’achève par un retour au commencement, dans un douloureux écho. Avec ce roman, Albert Sanchez Pinol poursuit la même réflexion humaniste que celle à l’œuvre dansJe suis une légende de Richard Matheson. Il s’agit de savoir à quel moment c’est l’homme qui devient le monstre, l’anomalie. Et, au-delà des différences, il faut apprendre à identifier les ressemblances pour tenter la cohabitation. Attention, si vous vous lancez dans cette lecture, préparez-vous à des sueurs glacées !

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20 mai 2022

Le Panseur de mots

Aupy_Panseur de motsRoman d’Isabelle Aupy.

Le narrateur est un adjectif, l’adjectif belle. Il croise la route du L’Ouïe, Correcteur impitoyable connu pour traquer les Poètes. « Les Correcteurs signent leur présence par l’effacement qu’ils imposent. » (p. 107) Mais voilà qu’après un terrible combat, L’Ouïe décide d’épargner un de ces Souffleurs de Vers. Avec l’aide de belle, il le cache de Mohamed. Ce dernier, Sujet tout puissant du Livre, entend faire respecter sa position et, tout autour de lui, c’est l’œuvre qui se tord et se transforme selon ses volontés. belle devient Belle, puis elle, puis un palindrome parfait et enfin presque une simple lettre, proche de l’effacement. La sauver tiendra du miracle, mais nombreux sont ceux qui œuvreront en ce sens. « Je me sens comblée, emplie pour la première fois, sans doute parce que L’Ouïe me voit comme le sujet de mon verbe. » (p. 71 & 72)

Le texte s’achève sur l’autrice, littéralement. C’est Isabelle qui nous parle, qui nous parlait depuis le début et toute l’œuvre devient une sorte de métatexte autour de l’écriture elle-même. Le combat entre la prose et la poésie est l’acte même d’écrire réalisé par Isabelle Aupy. « Une histoire ne survit que si elle est entendue, et ne sera écoutée que si elle contient celui qui l’écoute, ne fût-ce qu’en partie, ne fût-ce que dans son mensonge. » (p. 111) Le roman est clairement un exercice de style. Entre ces pages, les signes de ponctuation sont incarnés et les protagonistes sont des mots : adverbe, adjectif, mode, etc. Le Livre n’est pas le support, il est le lieu des événements. « Cette marque est un saut de ligne… Notre refuge en cet instant de répit où le Livre se pose et le Lecteur prend le temps de penser ce qu’il vient de lire. Nous sommes où le Paragraphe se termine pour changer de Sujet. » (p. 145)

L’autrice joue avec et se joue de la mise en page, des mots, des sonorités et du sens des mots pour donner à ces derniers une signification nouvelle, plus profonde, parfois revenue à leur origine. « Nous sommes faits d’encre et soumis aux règles. Nous naissons d’une main commune, nous mourrons pareillement. Nous avons peur de l’oubli, de l’effacement, de ne servir à rien. Tous, nous espérons exister dans le regard de l’autre : le Lecteur. » (p. 58) Cette lecture est agréable, mais peut-être un peu trop longue. Après 150 pages, les jeux sur le texte surprennent moins et deviennent un peu artificiels. En resserrant son récit, l’autrice lui aurait donné plus de force et d’éclat.

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18 mai 2022

Mademoiselle Baudelaire

Yslaire_Mademoiselle BaudelaireRoman graphique d’Yslaire.

Charles Baudelaire est mort. Son amante et sa muse, Jeanne, réclame sa part d’héritage. « Quelle jeune femme n’aurait pas été séduite par ce jeune homme raffiné qui prétendait ne pouvoir écrire qu’entouré de luxe, de calme, de volupté et de ma sombre beauté ? » (p. 57) Dans une longue lettre qu’elle adresse à la mère du poète maudit, la Vénus noire raconte tout : la passion, l’alcool, la drogue, l’inspiration au cœur de la nuit, la syphilis, la bohème, le manque d’argent, la violence, la jalousie et ce Paris artistique qui voulait réinventer la façon de peindre et d’écrire. Cette lettre est un testament, celui qu’Yslaire invente pour la beauté métisse qui partagea la vie du poète aux ailes trop longues. Aussi flamboyante qu’elle fût de son vivant et aux côtés de Baudelaire, Jeanne aux multiples patronymes a presque disparu des mémoires et des archives. Ne reste d’elle que ce que l'écrivain a couché dans ses vers torturés et superbes.

Le dessin d’Yslaire est sombre, foisonnant, dense, profond et torturé. Il s’accorde parfaitement avec la poésie de Baudelaire, invitant la folie dans la veille et titillant le désir d’un simple trait. Cette œuvre lourde et épaisse est une réussite graphique et un très bel hommage rendu au poète sublime dont le talent a été reconnu trop tard.

 

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16 mai 2022

Albert Edelfelt - Lumières de Finlande

Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de FinlandeCatalogue d’exposition. Ouvrage collectif.

Après celles consacrées à Anders Zorn et Peder Severin Kroyer, j’avais hâte de visiter la nouvelle exposition parisienne consacrée à un peintre du nord de l’Europe. La façon dont ces artistes peignent la lumière et l’eau me bouleverse profondément. Alors, avoir partagé cette très belle exposition du Petit Palais – bien que curieusement agencée –, avec une personne que j’aime, c’était un double plaisir ! 

Avide de cette beauté picturale venue des régions septentrionales, je me prépare à visiter très bientôt l’exposition consacrée par le musée Jacquemart-André au peintre finlandais Akseli Gallen-Kallela. Encore de la neige, toujours de la lumière…

Albert Edelfelt est connu en France pour le portrait qu’il a fait de Louis Pasteur dans son laboratoire. Cette peinture lui a valu la Légion d’honneur et a été acquise par l’État. Et Louis Pasteur, depuis que je vs à Lille, il est difficile d'y échapper !

Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de Finlande_Portrait de Louis Pasteur

Portrait de Louis Pasteur

Mais plus que les portraits qu’il a faits du scientifique, je préfère les toiles où Albert Edelfelt représente sa famille, dans des décors intimes et simples. Évidemment, toutes ses œuvres de neige ou au bord de l’eau m’émeuvent au-delà du dicible.

« Voyageant beaucoup, très sollicité pour peindre aussi bien la famille impériale de Russie que les élégantes parisiennes, il n’en oublie pas pour autant son pays, la Finlande, dont il faisait aussi le portrait, à travers ses paysages d’une extrême subtilité et limpidité. Il parvient à rendre l’atmosphère incomparable de ces terres d’eau, où les hivers rigoureux laissent place, l’été, aux plaisirs simples des jeux en plein air. » (p. 7)

Je vais me garder de vous présenter la biographie de ce peintre attaché à son pays, luttant contre l’impérialisme russe et moteur du courant pictural du plein-airisme. Je vous laisse sur quelques reproductions de ses tableaux.

Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de Finlande_Service divin au bord de la mer

Service divin au bord de la mer, Finlande

Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de Finlande_Chagrin  Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de Finlande_Sous les bouleaux

Chagrin                                                                         Sous les bouleaux

Collectif_Albert Edelfelt Lumieres de Finlande_En mer golfe de Finlande

En mer, golfe de Finlande

 

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13 mai 2022

19h59

Dufresne_19h59Roman de David Dufresne.

La campagne présidentielle bat son plein. Mais voilà que 9 jours avant le deuxième tour, Philippe Rex, grand patron de la chaîne Rex News et magnat des médias, est enlevé par un survivaliste qui demande à participer au débat de l’entre-deux tours pour porter la voix de ceux qui n’en ont pas. « C’est commode votre discours : vous n’avez pas besoin d’être cohérent, simplement d’être constant. » (p. 144) Dans les plus hauts niveaux de la République, ça s’agite et ça réfléchit. Faut-il céder au chantage politique ? Comment protéger le président sortant de tout scandale et assurer sa réélection face à la candidate du mouvement identitaire ? Les jours passent et voilà qu’il ne reste que quelques minutes avant l’annonce du nouveau président de la République…

Avec cette uchronie politique, l’auteur joue à fond la carte du cynisme capitaliste. « Dans la ruée vers l’or, n’importe quelle école de commerce l’inculque : ce ne sont pas les chercheurs qui font fortune, mais les vendeurs de pioche. Rex News, c’est ça : le piolet de l’opinion publique. » (p. 15) Le seul vrai pouvoir, c’est l’information et la façon de la produire et de la diffuser. La véracité n’est plus la valeur suprême, supplantée par le temps d’attention que l’audience peut consacrer à un sujet.

David Dufresne balance par paquets des noms réels, tant de personnalités politiques que journalistiques. Pour les besoins de sa fiction, il invente des personnages, mais il est très facile de les associer à des individus de notre société. Chacun a d’ailleurs son chapitre, celui au centre duquel il est le héros, vers qui convergent toutes les décisions à prendre et qui semble le/la seul·e homme/femme de la situation. Mais dès le chapitre suivant, la caméra a dézoomé et s’est fixée sur un autre visage. C’est la société du spectacle ou les 15 minutes de gloire dont parlait Andy Warhol. Comme lors du débat de l’entre-deux tours, tous les participants veulent attirer la lumière, mais finalement le seul protagoniste, c’est le show. Et peu importe finalement le nom de la personne qui dirigera le pays pour les 5 années suivantes : le véritable gagnant, c’est la politique-spectacle, également très bien critiquée dans le premier épisode de la série Black Mirror.

Je découvre David Dufresne avec ce roman que j’ai dévoré en moins de deux heures. Sa plume m’a happée et j’ai hâte d’en lire plus !

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11 mai 2022

Goat Mountain

Carol_Goat MountainRoman graphique de O. Carol (scénario) et Georges Van Linthout (dessins). D’après le roman de David Vann.

Nous sommes en 1978, au nord de la Californie. Un gamin accompagne son père, son grand-père et un ami de la famille pour l’annuelle partie de chasse. Pour ses 11 ans, le môme aura le droit de tirer son premier cerf. « Une part de moi n’aspirait qu’à tuer, constamment et indéfiniment. » (p. 26) Mais alors qu’il aperçoit dans son viseur un braconnier sur les terres familiales, il commet l’irréparable et n’en ressent aucune honte. « C’est injuste… si ça avait été un cerf, tout le monde me féliciterait. » (p. 37) Après la sidération, les adultes doivent décider de la suite : reporter l’accident aux autorités ou laisser la loi de la nature reprendre le dessus. « Ce qui était instinctif porte soudain le poids d’une conséquence, notre nature animale trahie par la conscience. » (p. 87) Les jours passent dans ce coin de montagne et de forêt perdu. Faire semblant est impossible : il faut affronter l’affreuse réalité. Les 4 protagonistes pressentent que l’un d’eux ne redescendra jamais dans la vallée.

Voilà une adaptation à la hauteur de l’original ! Par la maîtrise parfaite des couleurs, le rouge en touches magnifiquement dosées, les auteurs montrent l’horreur, la mort, la putréfaction du corps et de l’âme. Le texte de David Vann m’avait submergée d’émotion : c’était le quatrième texte de cet auteur que je lisais et c’est avec celui-là que j’ai complètement compris l’immense talent de Vann. La bande dessinée reprend avec une remarquable économie de mots les grands thèmes du livre : la disparition des grands troupeaux, la décrépitude des valeurs morales et la pulsion de mort nichée au creux de chaque humain. « Nous aurions pu être n’importe quel groupe d’hommes, à n’importe quelle époque. La chasse, une manière de revenir en arrière pour atteindre un millier de générations passées. La première raison de nous regrouper, pour tuer. » (p. 8)

Je vous recommande autant cette bande dessinée que l’œuvre de David Vann en général.

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09 mai 2022

La gameuse et son chat - 1

Nadatani_Gameuse et son chatManga de Wataru Nadatani.

Kozakura est une jeune employée de bureau modèle. À presque 30 ans, elle est célibataire et cela lui convient très bien, car elle peut ainsi consacrer tout son temps libre à sa passion : les jeux vidéo. Mais voilà qu’un jour, elle accepte de prendre soin d’un chaton abandonné. « J’ai beau faire des efforts, je crois que la logique féline m’échappe totalement. » Face à cette boule de poils aux réactions parfois imprévisibles, Kozakura décide d’agir comme dans un jeu vidéo : c’est une quête, avec des épreuves à surmonter, et elle fera son possible pour rendre son petit Omusubi le plus heureux possible !

Entre chaque chapitre, l’autrice propose des apartés où c’est le chaton qui prend la parole et s’étonne des comportements de cette nouvelle maman tellement grande et sans poil. C’est évidemment irrésistiblement drôle ! Tous les comportements absolument adorables des chatons sont décrits à la perfection. Et comme la jeune héroïne, on passe de l’agacement léger à l’envie incontrôlable de plonger le visage dans la fourrure si douce et si chaude de ces bestioles. « C’est quoi cette façon toute mignonne de m’embêter ? » Est-ce que cette phrase n’est pas la plus exacte réaction de tous les propriétaires de chat ? Nous sommes un peu énervés, mais en même temps complètement gaga ! Je vais très rapidement lire les 5 autres tomes de cette courte série de mangas félins !

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06 mai 2022

Nevernight - 1: N'oublie jamais

Kristoff_Nevernight_Noublie jamaisRoman de Jay Kristoff.

Quatrième de couverture – Dans un pays où trois soleils ne se couchent presque jamais, une tueuse débutante rejoint une école d'assassins, cherchant à se venger des forces qui ont détruit sa famille. Fille d'un traître dont la rébellion a échoué, Mia Corvere parvient de justesse à échapper à l'anéantissement des siens. Livrée à elle-même et sans amis, elle erre dans une ville construite sur les ossements d'un dieu mort, recherchée par le Sénat et les anciens camarades de son père. Elle possède un don pour parler avec les ténèbres et celui-ci va la mener tout droit vers un tueur à la retraite et un futur qu'elle n'a jamais imaginé. À 16 ans, elle va devenir l'une des apprentis du groupe d'assassins le plus dangereux de toute la République : L'Église rouge. La trahison et des épreuves l'attendent dans les murs de cet établissement où l'échec est puni par la mort. Mais si elle survit à cette initiation, elle fera partie des élus de Notre-Dame du Saint-Meurtre, et elle se rapprochera un peu plus de la seule chose qu'elle désire : la vengeance.

Abandon pur et simple après 90 pages ! La fantasy échevelée, ce n’est plus pour moi : je n’ai plus la patience de comprendre comment fonctionne un univers, quelles sont ses règles et ses interdits. Je préfère la science-fiction, car je peux me raccrocher à du concret, à savoir la science. Mais ce qui m’a fait reposer ce livre, c’est surtout mon incapacité complète à éprouver de la sympathie pour l’héroïne. « Tu seras une rumeur. Un murmure. La pensée qui réveille en sueur tous les salauds de ce monde au beau milieu de la non-nuit. […] Tu seras une fille que même les héros craindront. » (p. 24) J’apprécie les personnages féminins forts et qui sortent des stéréotypes de genre, mais c’est quand même bien si le protagoniste reste un minimum agréable à suivre.

La double scène liminaire, construite en miroir, fait couler beaucoup de premier sang : l’idée était intéressante, mais la réalisation est bancale, et cet élément qui aurait dû être fondateur pour caractériser le personnage est finalement très anecdotique. Autre bémol, les notes de bas de page. Leur longueur n’est pas un problème : c’est le ton du narrateur qui m’a agacée. L’homme se veut désinvolte, parfois vulgaire, souvent mystérieux : la complicité forcée qu’il cherche à établir avec le lecteur est artificielle et sans fondement. Peut-être aurais-je mieux apprécié cette lecture quand j’étais jeune. Là, c’est un non complet et définitif.

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04 mai 2022

Les déracinés

Bardon_DeracinesRoman de Catherine Bardon.

Wilhelm Rosenheck est jeune et heureux. Le début des années 30 en Autriche est une période fabuleuse pour ce journaliste. « J’aimais éperdument cette Vienne qui m’avait vu naître. J’étais fier d’appartenir à cette ville de culture, d’art, de musique et d’érudition. » (p. 20) Wil épouse la belle Almah et tous deux pensent que leur bonheur sera éternel. Mais l’Histoire suit son cours en se moquant des tourtereaux : l’Allemagne nazie projette son ombre sur Vienne et les Juifs sont en danger. « Nous dansons sur un volcan qui va exploser d’un jour à l’autre. » (p. 92) La famille Rosenheck choisit de quitter l’Autriche pour les États-Unis, mais le chemin à travers l’Europe est long et semé de tracas administratifs. C’est finalement en République dominicaine que Wil et les siens trouveront refuge, profitant des milliers de visas que le dictateur Trujillo offre aux Juifs du Reich. Avec d’autres exilés, Wil et Almah participent à la construction d’une colonie agricole. Ils suivent de loin la guerre qui ravage l’Europe, tout en continuant à rêver d’Amérique et, plus tard, peut-être d’Israël.

Le style de l’autrice m’a semblé à première vue simple et scolaire. Au fil des pages, il s’est révélé lourd, parfois ampoulé et souvent encombré d’expressions toutes faites déjà lues mille fois ailleurs. Sérieusement, il faut arrêter avec la cascade de cheveux des protagonistes féminines !!! Quant à la manie feuilletonnesque qui consiste à finir un chapitre sur une prétérition et un effet d’annonce qui se veut retentissant, elle passe quand on doit attendre une semaine pour lire l’épisode suivant, pas quand on n’a qu’à tourner la page pour savoir la suite. Et c’est un artifice plutôt paresseux pour retenir l’attention du lecteur. Autre bizarrerie, la plupart des chapitres sont racontés par Wil, mais certains passent à la 3e personne du pluriel. Pourquoi ? Peut-être pour montrer à quel point l’Histoire l’entraîne et le malmène, mais c’est fait tellement maladroitement que l’effet est manqué. Enfin, les ruptures de niveaux de langue sont fréquentes, agaçantes et parfaitement injustifiées. Bref, le style est si mauvais qu’il m’a sorti de ma lecture à plusieurs reprises, ce qui n’est jamais bon signe.

J’ai eu le sentiment de lire une frise chronologique de l’histoire juive des années 1930 à 1960, illustrée par le cas particulier des Rosenheck. Rien ne manque, pas une mesure antijuive, pas un événement depuis l’Anschluss au procès Eichmann. L’histoire de Wil et des siens n’a pas su m’intéresser et m’a à plusieurs reprises fait pousser de longs soupirs d’agacement. Elle séduira sans doute les lecteurs qui aiment les longues histoires familiales sur fond historique. Je suis de ceux-là d’habitude, mais la pauvreté de la forme m’a laissée sur le carreau.

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02 mai 2022

Les chroniques de l'érable et du cerisier, tome 1 : Le masque de No

Monceaux_Chroniques de lerable et du cerisier_1-Le masque de NoRoman de Camille Monceaux.

Ichirô a été recueilli par un maître du sabre qui vit dans des montagnes reculées. Son enfance est heureuse entre l’homme et une vieille servante. Même le dur apprentissage de la voie du sabre et l’instruction complète que lui donne son bienfaiteur sont des bonheurs. « Un sabre fait maître mille sabres. » (p. 18) Un soir, tout bascule quand des hommes tuent son maître pour s’emparer d’un sabre magnifique. Ichirô est encore un enfant, mais il jure de venger l’homme qui l’a élevé et aimé, mais surtout d’empêcher le shogun de mettre la main sur cette arme. Il commence une longue errance solitaire qui le mène à Edo. Dans les rues de la capitale, il n’est qu’un jeune vagabond de plus jusqu’au jour où il rencontre le poète Daichi et découvre le jeune théâtre Kabuki. Auprès des actrices et des courtisanes, la vie est plus douce et Ichirô semble oublier sa promesse. « Je devais me rendre à l’évidence : je n’étais pas plus prêt de retrouver l’assassin de mon maître qu’au jour de mon arrivée à Edo, trois ans plus tôt. » (p. 282) Sa rencontre avec la mystérieuse Hinahime lui rappelle le serment qu’il a prêté devant la maison de son enfance ravagée par les flammes.

Que ce roman est long… et ce n’est qu’un premier tome ! Le héros passe d’aventure en aventure sans que cela semble avoir de sens. Il est jeté en prison, en est libéré, affronte des voyous des rues, manque d’être vendu comme esclave, devient vendeur de saké, puis acteur. Tout ça sur fond historique de répression des catholiques et de souvenirs traumatiques de guerre menée par le shogun des années auparavant. Le caractère rocambolesque, presque feuilletonnesque, du roman ne me dérangerait pas si j’arrivais à m’attacher au personnage, à éprouver de la compassion pour lui. Hélas, il m’a agacée la majorité du temps. Je vais m’en tenir là pour ce roman, sans lire les tomes suivants.

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