22 mai 2013
L'argent
Nous retrouvons Aristide Saccard qui avait brassé tant de millions dans La curée, largement cocu et en passe d’être ruiné à la fin du roman. Nous voici 12 ans plus tard : après de sérieux revers de fortune, Saccard a tout perdu et il a dû vendre son superbe hôtel de la rue Monceau pour payer ses créanciers. Mais la rage de réussir tenaille toujours l’ancien spéculateur immobilier et c’est vers la Bourse qu’il tourne des regards avides. Hélas, il se chuchote que l’Empire court à sa fin : de prochaines élections pourraient le renverser et la guerre menace. « Est-ce que cet empire qui l’avait fait, allait comme lui culbuter, croulant tout d’un coup de la destinée la plus haute à la plus misérable ? » (p. 12) Et la Bourse est très sensible au climat politique : y entrer demande des nerfs d’acier, une solide connaissance de l’actualité, mais aussi un goût pour le jeu et le pari, surtout s’il est fou, hors normes.
Sachant ne pouvoir compter que sur lui-même, et certainement pas sur Eugène Rougon, son ministre de frère, Saccard fait fi des menaces qui planent : il lance ses dernières économies et toute son énergie dans la création de la Banque universelle, société de crédit destinée à financer de grands projets en Orient. « Rien n’était possible sans l’argent, l’argent liquide qui coule, qui pénètre partout. » (p. 154) Pour constituer le capital, Aristide Saccard attire de pauvres gens aux maigres économies, des nobles déchus rêvant de gloire retrouvée et toute une traîne de profiteurs qui espèrent d’enrichir dans la juteuse affaire.
L’homme est convaincu de sa haute intelligence financière et persuadé de faire fortune, pour une fois de façon durable. Aux quelques amis qui lui recommandent la prudence, notamment parce qu’il joue avec l’argent des autres, il répond plein de morgue qu’il connaît son métier. « Non, vous pouvez être tranquille, la spéculation ne dévore que les maladroits. » (p. 166) Et les premiers temps, la Bourse semble lui donner raison : la valeur des actions de la Banque universelle ne cesse de monter et Saccard savoure sa victoire et sa domination retrouvée sur les autres financiers parisiens. Mais la fièvre le gagne : voulant sans cesse augmenter la valeur de ses actions, il achète ses propres titres en catimini pour faire croire à une demande incessante. La manipulation est habile, mais risquée puisque l’édifice bancaire risque alors de s’effondrer sur lui-même. À cela s’ajoute une sordide histoire d’enfant naturel qui ressurgir après des années de silence.
Après La curée qui dénonçait les pratiques frauduleuses des spéculateurs immobiliers et La terre qui peignait un tableau sans concession de l’avarice paysanne, L’argent est le point d’orgue d’une fièvre de possession. Nullement échaudé ou guéri après ses premiers échecs, Saccard se laisse dominer par une obsession de richesse sans mesure. « L’argent, l’argent roi, l’argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les vains scrupules humains, dans l’infini de sa présence. » (p. 274) Dans le milieu boursier où l’argent ne se compte qu’à millions, rares sont ceux qui semblent capables de se maîtriser. Parmi eux, il y a les juifs qui, tout au long du roman, sont accusés des pires malversations et à qui l’on prête les pires desseins. Voilà hélas un cliché qui a la vie dure.
J’avais un peu peiné sur Son excellence Eugène Rougon et les longues considérations politiques sur le clientélisme. Ma lecture de L’argent a été encore plus difficile. Il faut tout de même relativiser puisque j’ai lu les 500 pages de ce volume en 3 jours, mais les descriptions de la Bourse et autres mécanismes financiers m’ont parfaitement barbée ! Heureusement, toujours aussi puissante et aiguisée, la plume d’Émile Zola sait emmener son lecteur dans une histoire où le sordide se dissimule souvent derrière les rideaux. Je ne suis pas déçue de cette lecture, mais j’en sors soulagée. Émile, mon chéri, entre amis, il ne faudrait jamais parler d’argent.
21 mai 2013
Les New-Yorkaises
Pauline Manford a la cinquante très active, voire survoltée. Pour tenir le rythme des journées effrénées qu’elle s’impose, entre œuvres de charité, réceptions mondaines et obligations familiales, elle a souvent recours à des guérisseurs et autres gourous pour trouver la paix de l’âme et du corps. Divorcée d’Arthur Wyant dont elle est restée proche et avec qui elle a eu un fils, Jim, elle a épousé en seconde noces l’avocat Dexter Manford. De cette union est née Nona, jeune femme qui regarde avec un peu de mépris la folle existence de sa mère. « Elle admirait le zèle de sa mère, tout en se demandant parfois s’il n’était pas un peu frivole. » (p. 9) Jim, est mariée à la belle et futile Lita : la jeune femme ne veut rien d’autre que danser et lire l’admiration dans les yeux de tous. Et voilà qu’elle laisse entendre qu’elle pense divorcer. Convaincue que cette séparation anéantirait son fils, Pauline décide de prendre les choses en main et d’emmener tout le monde dans la villégiature familiale pour apaiser les esprits.
De fait, Pauline est incapable de rester inactive et la perspective d’une heure d’oisiveté la plonge dans des abîmes d’angoisse. « Elle enviait les femmes qui n’avaient pas le sens des responsabilités. […] Car, en ce qui la concernait, le sort du monde – le seul qu’elle connaissait –, reposait sur ses épaules. » (p. 26) Elle aime par-dessus tout se sentir utile, voire indispensable. « Ah, comme elle aimait les gens qui lui disaient : « Si vous n’aviez pas été là… » ! » (p. 22) Pauline est clairement ce qu’on appelle une control freak, une obsédée du contrôle : elle est convaincue de ses qualités d’organisatrice et même si elle brasse beaucoup d’air, elle reste intimement pénétrée de son importance. De son côté, son époux est fatigué de cette vie sans repos et vide de sens. « Sa journée avait été ce qui étaient désormais toutes ses journées : un départ avec un sentiment d’urgence, d’importance et d’autorité, et une arrivée avec une impression de futilité, de faisandé. » (p. 51) Le ver est dans le fruit : est-il si étonnant que Dexter soit tellement fasciné par Lita puisque sa femme fait si peu cas de lui ? Et comment douter que toute cette histoire finira par un drame ?
À cela s’ajoute les délicates relations de Pauline avec un parent pauvre et envahissant et les amours malheureuses de Nona avec un homme marié. « On découvrait maintenant que la reconnaissance pouvait prendre des formes plus importantes que l’ingratitude. » (p. 227) Mais voyez la perversité du raisonnement : Pauline se gargarise de sa propre charité et fait mine de détester les importuns qui remercient trop fort, mais elle détesterait qu’on ne fasse pas état de sa générosité. Pauvre femme riche…
Quelle étrange expérience de lecture. J’avais découvert ce roman au début des années 2000 et je l’avais vraiment apprécié. Il ne m’en restait qu’un souvenir vague et je pensais retrouver le même plaisir avec cette relecture. Il n’en est rien : les personnages m’ont agacée et la frénésie à laquelle se livre Pauline Manford est tout à fait détestable. Aucun doute, il faut être riche, très riche, pour mener une telle existence. Lita, présentée comme futile, a au moins l’honnêteté de ne pas s’encombrer de responsabilités dont personne n’attend qu’elle les assume. Égoïste, peut-être, mais pas intrusive, au contraire de Pauline qui a fait de l’ingérence un art qui me l’a rendue odieuse.
Dernier point, je ne comprends pas le titre original Twilight Sleep, mais le titre français n’est pas vraiment plus éloquent. Il laisse à penser que Pauline, Nona et Lita incarnent les différentes facettes de la femme new-yorkaise. Mouais, pas convaincue ! D’Edith Wharton, j’ai préféré, et de loin, Chez les heureux du monde.
20 mai 2013
Les ruses du lièvre
Conte de Françoise Richard. Illustrations d’Anne Buguet.
Le lièvre a un champ de mil qu’il faudrait cultiver, mais il n’a pas du tout envie de le faire lui-même. En promettant la moitié de sa récolte, il réussit à convaincre l’éléphant et l’hippopotame de travailler avec lui, l’un le matin et l’autre la nuit. « Le premier jour, l’hippopotame travaille dans le champ de mil, pour le lièvre. Il travaille dur, et le soir, il s’en va. La nuit à peine tombée, l’éléphant arrive à son tour dans le grand champ de mil. Il travaille dur, jusqu’au matin. » (p. 12)
Une fois que le champ est labouré et que le mil est sorti de terre, le lièvre cherche une autre ruse pour garder toute la récolte. Mais l’hippopotame et l’éléphant comprennent qu’ils ont été dupés et cherchent à se venger. Aie aie aie, comment le lièvre se sortira-t-il de cette situation épineuse ?
Voici un conte qui n’est pas du tout moral ! Comme le Jojo Lapin créé par Enid Blyton ou le médiéval Renart, ce lièvre issu de la mythologie africaine est rusé et roublard. Ne vous fiez pas à sa petite taille : l’animal a plus de jugeote que les deux plus gros animaux de la savane, alors pourquoi n’en profiterait-il pas ?
Les dessins sont superbes : d’inspiration africaine, il vibre des couleurs chaudes de cette terre abreuvée de soleil. Chaque image est encadrée et a des airs de cartouche, voire d’icône. Les ruses du lièvre est un très bel album pour initier les enfants à l’imaginaire africain et pour rire aux dépens des gros balourds.
Quelques albums avec des lapins
Album de Gaby Hansen et Jane Johnson. Adaptation en langue française de Sandrine Rogeon.
Maman Lapin a réussi à coucher ses cinq petits lapins et elle aimerait bien aller dormir. Mais il semble que le plus jeune des lapereaux n’a pas sommeil. Maman lui fait un gros câlin, lui donne un bon bain et lui prépare un lait chaud. « Un gros câlinou, oui, oui oui, dit petit Lapin, mais “bonne nuit”, ça, non non non ! Il veut profiter de sa maman, encore et encore… » Combien faudra-t-il de lapinoucâlins et de lapinoudoudous pour que petit Lapin retourne au lit et que Maman Lapin puisse enfin dormir ?
Cet album est idéal pour le coucher des tout petits. C’est presque un objet doudou tant sa couverture est douce sous les doigts. Les dessins sont tendres et ont le rendu délicat des peluches. Les couleurs sont tendres et chaleureuses. Entre aquarelles et teintes estompées, l’image est vraiment très jolie et l’histoire est charmante à souhait. Bonne nuit, petit lecteur !
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Album d’Antoon Krings.
C’est le printemps et Mireille la petite abeille est fort occupée à compter toutes les fleurs du jardin. Mais que voit-elle, entre deux pétales ? Un petit lapin en chocolat qui porte un joli nœud jaune autour du cou. Et ce n’est pas n’importe quel lapin : c’est le lapin de Pâques ! Il doit se cacher des monstres qui parcourent le jardin. « D’abord, ils nous attrapent en poussant des cris de joie, puis ils nous secouent dans tous les sens pour savoir ce que nous avons dans le ventre, et même s’ils nous couvrent de mille baisers, ils finissent toujours par nous croquer. » Mais il semble que le pauvre Adrien a plus à craindre de Benjamin, le nain de jardin…
On ne présente plus Antoon Krings qui a si bien su croquer les animaux et les insectes dans une collection de très jolis petits albums carrés. En entrant ici dans le monde des héros imaginaires de l’enfance, il fait d’une pierre deux coups. Adrien est un petit lapin fort appétissant, mais si vous le croquez, vous ne trouverez plus personne pour déposer des chocolats devant votre porte le jour de Pâques. Les dessins de Krings sont naïfs, très colorés et dynamiques : un régal pour les yeux, sans conséquence sur les quenottes, ni sur les poignées d’amour.
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Album d’Harry Horse.
Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Petit Lapin. Il reçoit plein de cadeaux, dont un superbe ballon rouge. Papa et Maman décident d’emmener toute la famille au parc d’attractions et Petit Lapin est fier d’ouvrir la marche. Il est un grand lapin aujourd’hui ! « Quand ils sont à l’intérieur du parc, Petit Lapin a du mal à se décider : par quoi commencer ? Il voudrait aller sur toutes les attractions en même temps. » Mais à force de gambader à toute allure dans le parc, il a perdu de vue sa maman. Le voilà tout penaud, seul avec son gros ballon rouge…
Cet album gronde gentiment les enfants qui voudraient grandir trop vite. Heureusement, tout est bien qui finit bien ! J’ai été subjuguée par la double page qui présente le parc d’attractions ! Rien ne manque : grande roue, montagnes russes, bateau pirate, manège à fusée, piscine, baraque à bonbons, etc. Pas étonnant que Petit Lapin ait eu envie de tout voir, au risque de lâcher la main de sa maman. C’est un bel album aux couleurs éclatantes, surtout le ballon rouge qui, présent à chaque page, permet de reconnaître Petit Lapin au milieu d’autres lapins.
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Album d’Olga Lecaye et Nadja.
Martin le lapin est le facteur de la forêt : sur son vélo rouge, il distribue le courrier à tous les habitants. Mais voilà qu’un matin, le courrier a disparu. Honteux, Martin décide de quitter la forêt et de disparaître. Hélas, son chemin croise celui de la Sorcière Blanche, réputée pour manger les petits animaux. C’est elle qui a dérobé tout le courrier des habitants de la forêt. Martin en est persuadé, il va se faire dévorer ! Et pourtant… si tout ce qu’on raconte sur la Sorcière Blanche n’était pas vrai ? Et s’il suffisait d’une lettre pour donner du bonheur ? « Chère sorcière, merci pour cette charmante soirée. Je fais une petite fête dimanche prochain et je vous écris pour vous demander s’il vous serait possible de venir dîner. Cela me ferait très plaisir. Martin le facteur. » (p. 34)
Que voilà un bel album sur la peur de l’étranger et la tolérance ! Moi qui adore écrire et recevoir du courrier, j’ai été conquise par ce lapin qui fait un des plus beaux métiers du monde : porter des lettres (pas des factures, hein !) aux gens, c’est plus qu’un service public, c’est un pont entre les êtres. De manière très classique, cet album alterne page de texte et page illustrée. J’ai trouvé les dessins un peu sombres, voire effrayants quand il est question de la sorcière, mais en relisant l’histoire à la lumière de sa conclusion, il se dégage plutôt des images une nostalgie tendre et douce. C’est une jolie histoire au message d’espoir.
19 mai 2013
Billevesée du dimanche #73
Je suis incapable de manger un yaourt non aromatisé : le petit goût aigrelet me déplaît fortement. Heureusement, il existe le sucre, la confiture ou encore le sirop d'érable. Depuis quelques temps, ma dernière tocade, c'est la vergeoise, emblématique des pâtisseries du Nord et de la Belgique.
Ce sucre est issu de l'affinage du sirop de betterave. Selon le nombre de cuissons, la vergeoise est blonde ou brune. Avec sa saveur caramélisée, elle a conquis mes papilles. Incomparable sur des gaufres ou des crêpes, elle fait aussi un malheur sur les fraises !
Alors, billevesée ?
C'est malin, j'ai envie d'une tarte au sucre maintenant...
17 mai 2013
Jours de colère
Dans les forêts du Morvan, le hameau du Leu-aux-Chênes est le théâtre de nombreuses folies. Ambroise Mauperthuis est fou d’amour pour Catherine Courvol, qu’il n’a vue et possédée que morte. Edmée Verselay est folle de dévotion mariale et folle d’amour pour sa fille, la monumentale Reine. La folie de Mauperthuis se double d’une colère sourde quand son aîné, Ephraïm, refuse d’épouser la fille Courvol et lui préfère Reine, avec qui il aura neuf fils. C’est au cadet des Mauperthuis d’achever le dessein paternel. De son union avec Claude Courvol, il aura une fille, Camille, qui est le portrait craché de Catherine, son aïeule. Ambroise Mauperthuis reporte sur cette enfant la passion qu’il a eu pour la morte, mais sa nature rageuse lui coûtera le précieux objet de sa folie.
Sylvie Germain s’y connaît pour dépeindre des familles fabuleuses. Son premier roman, Le livre des nuits, était une merveille. Ici, l’arbre familial se fonde sur un père despotique qui, sous le coup d’une colère aux accents d’évènement fondateur, chasse un fils qui repeuplera la terre. Mais entre le père originel et la descendance, il n’y a rien. « Les fils d’Ephraïm n’avaient en commun avec lui que leur nom. Il avait tranché trop violemment tout lien de parenté avec eux avant leur naissance pour qu’ils puissent le considérer comme leur aïeul. » (p. 93 & 94) Et à la folie courroucée d’Ambroise s’oppose le culte de la Vierge, mère adorée et toute puissance qui comble de sa douceur les êtres repoussés.
Le jour de colère, dans le culte catholique, c’est le Dies irae qui ouvre la liturgie des défunts. Du haut de sa folie, Ambroise Mauperthuis n’est pas un dieu miséricordieux et il entend que son courroux soit retentissant, à tel point que le sentiment qu’il porte à son adorée petite-fille ressemble surtout à un anathème d’amour : c’est l’amour d’Ambroise qui maudit Camille. « Lui, qui depuis toujours et à jamais revendiquait le droit exclusif d’amour autour de Camille, – lui qui se considérait comme le destin de Camille. » (p. 242)
Ce qui frappe également dans le texte de Sylvie Germain, c’est la propension des êtres à s’affubler ou à se faire affubler de surnoms qui prolongent leur identité et qui les ancrent dans le réel en accentuant leurs singularités. On flirte avec le merveilleux, mais ce roman n’entre pas dans le genre du réaliste magique même s’il a beaucoup du conte et de la légende. Une légende sombre et noire comme les profondes forêts du Morvan et qui raconte la malédiction née d’un bien mal acquis.
La langue de Sylvie Germain est riche et ciselée comme un joyau, superbe sans être jamais ostentatoire. Les phrases se déploient comme les ailes d’un papillon fantastiquement chatoyant et nous racontent des amours monstrueuses à force d’emportement et d’exclusivité. Il est question de beauté rude et de folie sublime. Sylvie Germain est une reine de l’oxymore et des unions contradictoires. Le plaisir de lire un roman de cette auteure est intense et durable.
16 mai 2013
Fuck America
Jakob Bronsky est un juif allemand, rescapé des ghettos, arrivé en Amérique au début des années 1950. Sans le sou, il vit de petits boulots et de combines plus ou moins légales. Au milieu des prostituées et des clochards des bas quartiers de New York, il ne pense qu’à écrire son roman sur son expérience de la guerre. « Quelque part dans mes souvenirs, il y a un trou. Un grand trou noir. Et c’est par l’écriture que j’essaie de le combler. » (p. 63) Outre sa plume, son sexe l’obsède et on le suit dans ses déambulations noctambules à la recherche d’une femme complaisante. « Mon besoin de sexe est directement lié à ma puissance créatrice, à la foi en mon génie artistique. » (p. 99)
Le roman s’ouvre sur la correspondance entre Nathan Bronsky, le père de Jakob, et le consul général des États-Unis d’Amérique en 1938. En quelques lettres très protocolaires, mais particulièrement grossières, on fait comprendre au père de famille juif qu’il n’y aura de la place aux USA pour lui et les siens qu’en 1953 et que, après tout, on se moque bien de ses problèmes avec les nazis. Amérique, terre d’accueil ? Mon cul, oui ! « À l’époque où nous avions besoin de l’Amérique, les portes étaient fermées. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin d’elle. » (p. 33) Pour Jakob, finalement accueilli légalement outre-Atlantique, le ressentiment est un mode de pensée. Il n’y a pas de rêve américain pour les juifs émigrés et l’Holocauste est loin de leur avoir ouvert toutes les portes et attiré toutes les sympathies. « J’ai compris qu’il ne suffit pas de survivre. Survivre ce n’est pas assez. » (p. 271) Encore et toujours, on attend des juifs qu’ils gagnent leur place au soleil, plus durement que les autres.
Jakob est un sympathique baratineur et un charmant looser dont il est diablement agréable de suivre les errances malchanceuses dans la Grosse Pomme. Très solitaire, l’homme s’admoneste régulièrement et entretient des discussions imaginaires avec des personnalités réelles ou inventées. Du fond de sa misère, il rêve à sa réussite en tant qu’homme de lettres et bête de sexe. Les dialogues sont percutants, du tac au tac, avec un aspect profondément théâtral. J’ai particulièrement apprécié l’originalité de la typographie, notamment l’emploi du haut de casse qui rythme le texte de phrases plus puissantes.
Largement autobiographique, ce roman est cynique et porte un regard dérangeant et iconoclaste sur la question juive. Comme son titre le laisse supposer, Fuck America est un texte qui ne s’embarrasse pas de pudeur ou de politiquement correct. Foutraque, mais particulièrement bien foutu, le roman se grignote avec un plaisir glouton. N’oubliez pas de lâcher un rot sonore à la fin de votre lecture, vous ferez plaisir à l’auteur !
14 mai 2013
Nous étions les Mulvaney
« Longtemps vous nous avez enviés, puis vous nous avez plaints. » (p. 13) Dans la petite ville de Mont-Ephraim, les Mulvaney sont connus pour être une famille heureuse, dynamique et dont les membres sont profondément soudés. Jusqu’à un soir de février où un bal de la Saint-Valentin se termine mal pour Marianne, la fille de la famille. Le drame reste un moment secret parce que personne ne le remarque et que Marianne ne dit rien. « Dans une famille, le non-dit est ce que l’on guette. Mais le bruit d’une famille consiste à le noyer. « (p. 145)
Marianne était une jeune fille parfaite, la fille idéale : douce, lumineuse, charitable et populaire. Et les Mulvaney semblaient au-dessus de la honte. Après le drame, la famille est mise à l’index. « Allez tous au diable ! Vous n’avez donc pas pitié de nous ! Nous sommes les Mulvaney. » (p. 396) C’en est fini de l’insolent bonheur qui unissait Corinne, Michael Mulvaney et leurs quatre enfants. L’harmonie est brisée et chacun part de son côté, portant un souvenir dont personne n’ose parler, mais qui obsède les esprits et pourrit les relations familiales. « Quels mots peuvent résumer une vie entière, un bonheur aussi brouillon et foisonnant se terminant par une souffrance aussi profonde et aussi prolongée ? » (p. 666) Il faudra des années pour oublier la colère, la honte et les trahisons familiales.
Le récit est porté par Judd, le petit dernier de la famille qui, des décennies après le drame fait la lumière sur les non-dits et les douleurs qui ne cicatrisent pas. « Mais ce document n’est pas une confession. Absolument pas. J’y verrais plutôt un album de famille. » (p. 18) L’histoire de Mulvaney s’étend de 1955 à 1980 et le récit explore l’avant et l’après du drame. Ce roman est comme une photo de famille encadrée dont le verre s’étoile : à mesure que les fissures s’étendent, l’image se morcelle et la famille se décompose. Joyce Carol Oates utilise à plaisir les prétéritions elliptiques et sibyllines qui annoncent, l’air de rien, toutes les conséquences d’une funeste nuit d’hiver.
J’ai été fascinée par la première partie jusqu’à la révélation du malheur qui a frappé Marianne et, par ricochet, toute la famille Mulvaney. La suite m’a beaucoup plu, mais un peu moins tout de même : sur quelques chapitres, on suit les trajectoires particulières des quatre enfants et des parents Mulvaney. J’ai trouvé quelques longueurs vers le deuxième tiers du récit, mais ce roman de Joyce Carol Oates est passionnant, riche en émotions et en réflexions sur la famille, la réputation, les rapports sociaux et la rédemption.
12 mai 2013
Billevesée du dimanche #72
Depuis longtemps, j'aime découvrir des gentilés insolites ou tarabiscotés. Tout a commencé quand j'avais une dizaine d'années et que j'ai découvert que les Germanopratins étaient les habitants de Saint-Germain-des-Près. Et j'ai une tendresse particulière pour les Malgaches de Madagascar, les Séquano-Dyonisiens de Seine-Saint-Denis, les Mahorais de Mayotte ou encore les Clodoaldiens de Saint-Cloud.
Ma dernière découverte incrédule est que les habitants de Besançon sont les Bisontins. Sont-ils futés pour autant ? Les deux spécimens que j'ai récemment rencontrés me laissent à penser que c'est le cas, en plus d'être très sympathiques.
Alors, billevesée ?
10 mai 2013
Les successions
Pascal Klein est un marchand d’art cynique, un rien amer de ne pas être devenu peintre, à l’instar de son célèbre père dont c’était le domaine réservé. Ne pouvant créer, il a choisi de vendre les créations des autres et il se positionne surtout sur l’art moderne, très abstrait et fortement conceptuel. « Une fois la beauté considérée comme ringarde, le support avait sombré au profit de son explication. Duchamp, en rejetant la responsabilité esthétique sur le spectateur, avait mené le monde au relativisme absolu qui conduit invariablement au cynisme. On vendait désormais des modes d’emploi. » (p. 35) Pascal considère l’art comme un bien de consommation courante, certes de luxe, mais qui est régi par les règles du marché, de l’offre et de la demande.
À Tokyo, il cherche un tableau intitulé L’Amazone, peint par Chagall, et qui a déterminé la vocation de son père. La toile a disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, butin noyé dans la masse des spoliations nazies. Assis dans un restaurant, Pascal attend un mystérieux interlocuteur qui doit lui en apprendre plus sur le tableau. Seul dans cette ville nippone inconnue, il laisse défiler ses souvenirs et ses rêves avortés. Son esprit vagabonde aussi vers Ferdinand de Sastres, un collectionneur du 20° siècle dont les conceptions de l’art étaient plutôt originales.
Ce voyage au bout du monde relève de la quête existentielle et Pascal s’évertue à trouver du sens et des filiations entre toutes choses, notamment entre les différents possesseurs d’une œuvre d’art et de l’influence de cette dernière sur ses détenteurs. « Lorsque Pascal regardait un tableau, il voyait, avant tout, une succession. » (p. 25) La relation tourmentée entre Pascal et son père est à la source de cette quête et de ses questions identitaires. A-t-il réellement gâché sa vie ou en a-t-il fait ce qu’il devait ? « La ressemblance véritable ne consistait donc pas à susciter l’approbation paternelle, mais bien au contraire à provoquer la rupture. » (p. 112) La réponse n’est pas certaine, mais le plus important semble bien de commencer la réflexion.
Ce récit est décousu, mais passionnant et addictif. Chaque fois que l’on retrouve Pascal à Tokyo, c’est comme si l’on sortait la tête de l’eau pour reprendre notre souffle, alors que Pascal lui-même étouffe dans cette ville japonaise dont il ne comprend pas les messages et les images. J’ai particulièrement apprécié la réflexion sur l’image – artistique ou non –, sa véracité, sa transmission, sa dégradation et son rapport au réel. Dans un monde saturé d’images, la communication devient périlleuse, incertaine et sans cesse mouvante.
Les successions est un roman qui interroge, voire qui dérange. Mais il gratte là où ça fait du bien, sur les relations parents/enfants et les héritages qui sont parfois trop lourds à porter, mais aussi trop précieux à abandonner.

















