Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

13 août 2018

Le fléau

King_FleauRoman de Stephen King.

Au cœur de l’été 1990, une procédure tourne mal dans une base militaire américaine et voilà que se répand un virus mortel qui s’adapte à toute vitesse et décime 99,4 % de la population. « Puis il se mit à tousser, une série d’explosions qui catapultèrent hors de sa bouche de longs filets glaireux. » Les rares survivants, d’abord hagards, savent qu’ils doivent se regrouper et aller vers l’est, à la rencontre de Mère Abigaël, une vieille femme qui leur apparaît en songe et qui semble la seule capable de s’opposer à Randall Flagg dont le visage hante les cauchemars de chacun, « le visage d’un homme heureux dans la haine, un visage où rayonnait une chaleur horrible et belle. » Le terrible homme en noir recrute à l’ouest. Rapidement, il devient évident que deux principes vont s’opposer, le bien et le mal. « Des jours terribles attendent, des jours de mort et de terreur, de trahison et de larmes. Et nous ne serons pas tous là pour en voir la fin. »

C’est tout à fait volontairement que je ne donne pas plus de noms de personnages. En quelque 1475 pages, vous vous doutez qu’ils sont une flopée et surtout qu’ils sont nombreux à crever : inutile donc de trop s’y attacher ! Parmi eux, des fous de dieu, fous de feu, fous de peur, fous de pouvoir. « Parfois, j’ai l’impression que la super-grippe nous a peut-être épargnés, mais qu’elle nous a tous rendus dingues. » Dans cet énorme roman, Stephen King propose des portraits très touchants où le manichéisme n’a pas sa place. Les survivants sont des êtres abîmés, déjà marqués par leur passé et encore plus malmenés par le nouvel ordre qui s’installe. Tout est à rebâtir, car l’espoir ne meurt jamais, mais plus rien ne sera comme avant. « Je n’ai plus besoin de faire des cauchemars pour avoir peur. »

C’est avec Le fléau que Stephen King introduit Randall Flagg dans son œuvre, son antagoniste le plus puissant et le plus terrible, le plus terrifiant aussi. Il prend de l’ampleur dans le cycle de La tour sombre et on le retrouve dans Les yeux du dragon. « L’homme noir voyait des choses invisibles pour les yeux humains. Pour lui, tout était lent et rouge, comme si le monde entier était plongé dans un bain de sang. » Comme quoi, il faut toujours prendre au sérieux un nez qui coule et une gorge qui gratte.

Nouvelle participation au défi des 1000 de Fattorius avec les 1475 pages de l'édition numérique de cette lecture !

Défi des 1000

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12 août 2018

Potins #32

Catherine Poulain est une autrice française née en 1960.

POTIN - Pendant 10 ans, elle a exercé le métier de marin pêcheur en Alaska, mais a fini par être expulsée par l'administration américaine pour travail illégal.

Lisez : Le grand marin (qui est largement autobiographique).

Potins_Catherine Poulain

 

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10 août 2018

Les hirondelles de Kaboul

Khadra_Hirondelles de KaboulRoman de Yasmina Khadra.

« Les terres afghanes ne sont que champs de bataille, arènes et cimetières. Les prières s’émiettent dans la furie des mitrailles, les loups hurlent chaque soir à la mort, et le vent, lorsqu’il se lève, livre la complainte des mendiants au croassement des corbeaux. » (p. 6) Le roman s’ouvre sur la lapidation d’une prostituée et finit par le lynchage d’un homme rendu fou par la beauté d’une femme. Entre les deux, il y a un époux qui tente d’être juste envers la compagne qui l’a sauvé, même si elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Et il y a un autre époux qui perd toute dignité aux yeux de sa femme. Et tout autour, il y a Kaboul et l’Afghanistan, ravagés par la haine et la folie religieuse. « Kaboul est devenue l’antichambre de l’au-delà. Une antichambre obscure où les repères sont falsifiés ; un calvaire pudibond ; une insoutenable latence observée dans la plus stricte intimité. » (p. 12)

Dans ce roman bref, ramassé et dur comme un poing, on croise des hommes au cœur asséché et des femmes effacées sous des kilos de toile. « Hormis celui de son épouse, Atiq n’a pas vu un seul visage de femme depuis plusieurs années. Il a même appris à vivre sans. » (p. 101) Les rares velléités d’opposition résistent mal aux cravaches, à la charia aveugle et à l’injustice établie en système. Comme dans L’attentat et dans La dernière nuit du Raïs, Yasmina Khadra sait donner à voir un pays supplicié et faire entendre les voix de ses victimes.

Je vous laisse avec quelques extraits remarquables.

« Quand on passe ses nuits à veiller des condamnés à mort et ses jours à les livrer au bourreau, on n’attend plus grand-chose du temps vacant. » (p. 17)

« Le seul moyen de lutte qui nous reste, pour refuser l’arbitraire et la barbarie, est de ne pas renoncer à notre éducation. » (p. 57)

« Il n’est pire amour que le regard de l’on échange dans une gare lorsque les deux trains vont chacun de son côté. » (p. 84)

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08 août 2018

11 histoires de séduction

Collectif_11 histoires de séductionHors-série de l’été 2018 du magazine Le 1, recueil de nouvelles, collectif. Illustrations de Julie Guillem.

Je ne lis pas de magazine. Je suis incapable de me plier à leur fréquence, et mes quelques abonnements se sont accumulés sur une étagère sans que je les ouvre. Et j’ai tellement de livres à lire que j’ai l’impression de les trahir si j’ouvre autre chose. Ne cherchez pas à comprendre, c’est dans ma tête, tout est sous contrôle. Mais la première de couverture a su m’allécher : Philippe Claudel, Carole Martinez, Léonor de Récondo ou encore Lola Lafon. Impossible de résister.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • Un procès pour agression dans le métro,
  • Une personne ressurgie d’un passé qui reste obscur,
  • Une séduction méthodique et frénétique grâce à un livre,
  • Un rouge-gorge empaillé offert en menace d’amour,
  • Frida Kahlo, Diego Rivera et André Breton,
  • Un jeune pianiste timoré qui devient un séducteur de haut vol,
  • Une histoire d’amour pas comme dans les films ou les romans,
  • Une violoniste prisonnière de Versailles,
  • L’odieux engrenage judiciaire qui suit un viol conjugal,
  • Un couple adultère qui rêve d’échapper au mari brutal,
  • Un couple interdit entre Alger, Oran et Paris.

Les 11 textes sont ciselés et d’une qualité presque égale, mais tous ne m’ont pas séduite. « Mon objectif est de toucher à la séduction absolue. Je voudrais inventer la phrase qui m’ouvrirait toutes les femmes. Le sésame. » (p. 66) Je n’y peux rien, le style de David Foenkinos me tape sur les nerfs optiques… La nouvelle de Philippe Claudel, qui ouvre ce recueil, m’a beaucoup rappelé l’absurde inexorable qui se met en branle dans son roman L’enquête. « Il est tout de même plus sain de contractualiser le désir et l’amour avant leur émergence. » (p. 15) Se plaçant du point de vue du séduit ou du séducteur, chaque texte parle d’amour, de désir, mais aussi de peur. Car séduire ou être séduit, ça cache bien des angoisses. « Jeu cruel ou hasard miraculeux, la séduction tient ainsi à l’approche du mystère de l’autre, à cette volonté de le dénuder pour en apprécier la vérité. » (p. 7) Et la séduction prend bien des formes : on peut séduire honnêtement, par hasard, en groupe, en traître, sans le vouloir, en le regrettant. « Où se niche la frontière entre le charme et la provocation ? Doit-on défendre, au nom du droit à séduire, la liberté d’importuner ? » (p. 5) Où commence la fiction ? Où s’arrête la réalité, voire l’actualité ? Ce recueil n’est pas un vade-mecum de la séduction, mais en quelque sorte un inventaire à la Prévert que l’on pourrait intituler « Quel séducteur êtes-vous ? »

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06 août 2018

Trois jours et une vie

Lemaitre_Trois jours et une vieRoman de Pierre Lemaitre.

Deux jours avant Noël 1999, un chien meurt et, conséquence complexe, un petit garçon disparaît. Cela suffit à mettre la petite ville de Beauval sens dessus dessous pour longtemps, et les ravages de la terrible tempête hivernale ne sont presque rien au regard des dégâts causés dans les cœurs et dans les relations de bon voisinage. « On ne pouvait pas continuer de chercher cet enfant, on acceptait sa disparition. S’il s’était perdu et avait été vivant au cours des dernières heures, il ne l’était plus. On en était réduit à espérer qu’il avait été enlevé. » (p. 106) Il y a des rumeurs terribles, des accusations infâmes et des amours de jeunesse qui pourrissent pour longtemps, voire pour toujours, l’existence plate de provinciaux que rien ne destinait à de tels remous. « La ville entière était prise d’un mouvement continu qui la faisait ployer, fléchir, elle menaçait d’être arrachée à elle-même. » (p. 92) Douze ans plus tard, le coupable dont on connaît l’identité dès les premières pages est toujours tourmenté par son crime et le silence qu’il garde depuis si longtemps. « Ce qui épuisait […], ce n’était plus culpabilité, ni la peur d’être confondu, c’était l’attente, l’incertitude. » (p. 139) Pour ceux qui se posent la question, mes […] masquent le nom du coupable : même si l’intrigue ne laisse aucun doute sur son identité, il ne m’appartient pas de vous la donner.  

Après Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie, j’ai retrouvé l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre pour les portraits : avec des détails de rien du tout, il donne une profondeur remarquable à des personnages anodins et crée ainsi un microcosme complet et complexe. « Beauval, c’était un peu ça, une ville où les enfants ressemblaient à leurs parents et attendaient de prendre leur place. » (p. 119) La fin du roman est magistrale : en quelque sorte, elle est tonitruante dans un silence ouaté. C’est une montagne qui s’écroule sans que personne ne l’entende. Bref, c’est un sacré bon bouquin et je suis ravie d’avoir surmonté ma réticence face à Pierre Lemaitre l’auteur de polar pour découvrir son œuvre moins genrée. Mais dans un sens, Trois jours et une vie est un thriller où tout se joue dans l’âme agitée du criminel : le cœur du lecteur manque autant de battements que celui du coupable quand les gendarmes frappent à la porte, tant il est facile de s’attacher à ce personnage.

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05 août 2018

Potins #31

Gustave Flaubert est un auteur français né en 1821 et décédé en 1880.

POTIN - Il a été dispensé du service militaire grâce à un tirage au sort favorable.

Lisez : Salammbô, Madame Bovary, La tentation de Saint-Antoine, Trois contes, etc.

Potins_Gustave Flaubert

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02 août 2018

Putain de chat - 3

Lapuss_Putain de chat 3Bande dessinée de Lapuss’.

Moustique est de retour et il a une petite sœur, Grisbi, dont il apprécie plus ou moins la présence : plus s’il peut en faire une machine à dézinguer de l’humain, moins si la demie portion essaie d’empiéter sur son territoire. « Le but, c’est de le rendre cinglé ! Regarde-moi puis ça sera ton tour. » (p. 48) Grisbi prête ses grands beaux yeux à la première de couverture, mais il ne faut pas se méfier de cette innocence qui n’est que de façade… De toute façon, l'important est de toujours connaître son ennemi et d'anticiper son prochain coup !

Lapuss_Putain de chat 3_1

Le schéma du comic strip fonctionne toujours autant (voir le tome 2) et l’humour reste potache et vachard. Ça me rappelle la façon dont Bowie me parle sur Twitter : une vraie teigne obnubilée par les croquettes ! « Je t’ai fait installer une chatière, alors apprends à l’utiliser, bon sang ! / Tu me prends pour un singe savant ? Ouvre-moi cette putain de porte ! Tout de suite ! » (p. 4) Il y a quelques pages très tristes devant lesquelles tout humain attaché à son animal de compagnie versera une larme ou deux, mais qu’on se le dise, la relève est assurée !

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31 juillet 2018

Acceptation

Vandermeer_AcceptationRoman de Jeff VanderMeer.

Après Annihilation et Autorité, il est temps d’achever la trilogie du Rempart Sud et de tenter une fois pour toutes d’élucider le mystère de la Zone X. « À quoi ressemble la frontière ? Une question puérile. Une question dont la réponse n’a aucune signification. Il n’y a rien à part la frontière. Il n’y a pas de frontière. » (p. 7) Il semble que chaque réponse soulève plus de questions et trouble encore plus la perception. En suivant les pas de Saul Evans, gardien du phare, de Control, dernier directeur du Rempart Sud, d’Oiseau Fantôme, de la biologiste et de la psychologue de la 12e expédition, de Grace, directrice adjointe du Rempart Sud, le lecteur est invité à pénétrer plus avant dans les méandres de l’île, dans les profondeurs de la tour ou vers les hauteurs des phares, et à se plonger dans la luminosité qui émane de la Zone X. Reste à savoir s’il est possible de quitter l’anomalie topographique. « Et s’il n’y avait pas de monde, dehors ? De monde tel que nous le connaissons ? Ou pas de sortie pour aller dans le monde ? » (p. 279)

Je ne peux pas vous promettre que vous trouverez toutes les réponses que vous attendez dans ce tome final. Moi-même, j’ai lu Acceptation avec l’attitude que suggère le titre : paisiblement résignée à ne pas tout comprendre, mais heureuse d’entrapercevoir les merveilles mystérieuses d’un univers complexe et chiffré. Agréablement bercée par les passages entre trois temporalités narratives, j’ai pioché quelques explications dans l’époque qui a tout précédé, d’autres dans les instants qui ont précédé la préparation de la 12e expédition et d’autres encore ailleurs dans le temps. « Elle examina aussi la sensation que ses souvenirs ne lui appartenaient pas, qu’ils lui venaient en seconde main et qu’elle ne pouvait pas trop savoir si c’était le résultat d’une expérience du Rempart Sud ou un effet provoqué par la Zone X. » (p. 27) La trilogie du Rempart Sud est clairement une œuvre qui mérite des relectures attentives et patientes : face à elle, le lecteur doit accepter que sa compréhension soit annihilée, soumise à une autorité omnipotente, jusqu’à accepter que le sens n’est pas le but ultime. « Êtes-vous réel ? / Je ne sais pas ce que ça veut dire. » (p. 118) Il me semble aussi que cette œuvre doit être lue à plusieurs, discutée, partagée, pour que chacun se nourrisse de la compréhension de l’autre et surtout de ses interrogations. Mais attention à ne pas se laisser consumer... « D’autres gens vous donnaient leur lumière, et peut-être avaient-ils l’air d’en perdre, de ne plus être qu’à peine visibles, si personne ne prenait soin d’eux. Parce qu’ils vous en avaient trop donné et qu’il ne leur en restait aucune pour eux. » (p. 51)

Vous trouvez que j’en dis bien peu sur le roman lui-même ? Sachez que vous croiserez à nouveau d’innombrables lapins blancs, mais aussi un hibou majestueux et une petite souris. Et que toujours, toujours, le Rampeur continue d’écrire des mots vivants sur les murs profonds de la tour. « Il y a d’autres frontières à l’intérieur de la Zone X, d’autres épreuves, et tu en as traversé une pour arriver à l’anomalie topographique. » (p. 46) N’hésitez pas, traversez la frontière et osez ne pas tout comprendre !

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29 juillet 2018

Potins #30

Herbjørg Wassmo est une autrice norvégienne née en 1942.

POTIN - Elle vit dans une petite île au nord du Cercle polaire.

Lisez : Le livre de Dina.

Potins_Herbjørg Wassmo

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26 juillet 2018

Le prince des marées

Conroy_Prince des mareesRoman de Pat Conroy.

Tom, Savannah et Luke Wingo ont grandi sur l’île Melrose, dans le comté de Colleton en Caroline du Sud. Entre un père autoritaire et brutal et une mère manipulatrice et amère, les gamins sont devenus adultes et ont gardé au cœur de nombreuses blessures qui saignent encore des années plus tard. Tom est le narrateur de cette triste histoire. Alors que son mariage bat de l’aile, il part passer un été à New York pour aider Savannah qui a une nouvelle fois tenté de mourir. « Je crois aux liens des jumeaux, à l’attache parfaite, surhumaine, entre les jumeaux. » (p. 43) Tom raconte au Dr Lowenstein, qui tente de soigner Savannah, ce qu’a été l’enfance des Wingo, les grands évènements familiaux, entre drame et folie. « Nous sommes une famille aux secrets bien gardés, mais tous finissent presque par nous tuer. » (p. 101) En aidant sa jumelle, c’est lui-même que Tom tente de sauver et de retrouver, pour faire la paix avec l’homme qu’il est devenu, voire devenir celui qui survivra au passé. « J’essaye de comprendre comment je m’y suis pris pour gâcher ma vie. […] Je veux connaître le moment exact où il fut entendu que je mènerai une vie de malheur absolu dans lequel j’engloutirai tous ceux que j’aime. » (p. 27)

Dans le récit de Tom et dans les poèmes de Savannah, l’histoire des Wingo devient mythologie : il y a le père caché par un prêtre allemand dans un clocher pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a les enfants nés par une nuit de tempête où la rivière menaçait de tout emporter, il y a le géant assassin obsédé par la beauté de la mère, il y a la grand-mère globe-trotter et libérée. Et il y a tout un bestiaire étrange : des veuves noires en bocal, un marsouin blanc solitaire, un tigre du Bengale antisudiste, une tortue coiffée d’un bonnet de nuit. Mais derrière ces éléments quasi magiques, il y a une réalité dure et étouffante, celles de parents qui n’ont pas su aimer leurs enfants sans les détruire durablement. « Ma vie ne commença réellement qu’à dater du jour où je trouvais en moi la force de pardonner à mon père d’avoir fait de mon enfance une longue marche de la terreur. Passer l’éponge sur un simple larcin est chose aisée, tant que l’objet du délit n’est pas votre enfance. » (p. 293) Mais c’est bien à leur mère que les enfants Wingo en veulent le plus, non pas parce qu’elle n’a pas su les protéger de la tyrannie paternelle, mais parce qu’à sa façon, elle a durablement perverti la vision du monde de trois gamins qui n’aspiraient qu’à une vie simple. « Enfant, je n’eus jamais d’elle une perception limpide ; devenu homme, je ne reçus jamais d’elle un message clair. » (p. 258)

Le prince des marées est un roman monumental durant lequel j’ai plusieurs fois dû reprendre mon souffle. L’histoire est pleine d’une grâce qui est sans cesse entachée par des regains de cruauté. « À l’enfance, il n’y a pas de verdict, seulement des conséquences, le feu brillant de la mémoire. » (p. 79) Sous la plume de Pat Conroy, la phrase d’André Gide prend tout son sens : Famille, je vous hais. Ou ici, je vous haime. (Non, ce n’est pas une faute de frappe) Superbe roman où chaque personnage s’appuie sur les autres pour tenter de sortir la tête de l’eau. Et heureusement, certains y parviennent. Il ne me reste qu’à voir l’adaptation produite par Barbra Streisand en 1991.

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