Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

10 août 2022

Usagi Yojimbo - 20

Sakai_Usagi Yojimbo 20Bande dessinée de Stan Sakai.

Miyamoto Usagi a laissé son fils Jotaro sans lui révéler qu’il est son père. Il a repris sa route, toujours prêt à faire le bien, même si c’est parfois contre son gré. Il croise de nouveau l’inspecteur Ishida qui a maille à partir avec Nezumi, bienfaiteur masqué qui agit pour les pauvres. Il accompagne une vieille femme acariâtre et rencontre un médecin inventeur. « Je méprise cette politique de nous séparer des étrangers. Pensez à tout ce qu’on pourrait savoir en plus si on pouvait échanger nos connaissances. » (p. 112) Pendant ce temps, le rhinocéros Gen continue de traquer Inazuma, la terrifiante guerrière possédée par un démon.

Au fil des épisodes de ce volume, l’auteur explore l’histoire du Japon féodal qui a fermé ses frontières au reste du monde, mais pourtant gagné par la diffusion du christianisme, tandis que les mythes et traditions millénaires restent présents dans le quotidien, avec des manifestations concrètes qui laissent le rationnel au placard. C’est toujours un doux bonheur de lecture de cheminer en compagnie du ronin aux lames prestes et aux longues oreilles.

Challenge Totem

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08 août 2022

Le cœur sur la table : pour une révolution romantique

Tuaillon_Coeur sur la tableOuvrage de Victoire Tuaillon.

Avec cet ouvrage, l’autrice se fonde sur les discussions et les témoignages enregistrés lors de son podcast Le cœur sur la table. Son grand sujet, ici, ce sont les sentiments. « L’amour, c’est un grand sujet politique. » (p. 10) L’autrice explore la diversité des relations humaines et interroge la place qu’on laisse à l’amour dans notre époque saturée d’images pornos et toujours infusée d’une culture patriarcale oppressive. « Je ne vois pas comment l’amour peut circuler si nous restons enfermé·es dans des rôles de genre étriqués – les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, les uns au-dessus, les autres en dessous. » (p. 10) Le bel amour – et c’est une évidence trop souvent négligée –, c’est celui qui se fonde sur et qui nourrit l’égalité, le partage et la liberté. Cela suppose évidemment de remettre en question, sans pour autant le détruire, le modèle que la société voudrait imposer. « Le couple, c’est la relation à laquelle on associe le sentiment amoureux dans notre société. » (p. 21) Rien n’interdit d’inventer autre chose : chacun·e peut trouver ce qui lui convient. Pourquoi pas un couple qui choisit de ne pas vivre sous le même toit, ou des amitiés aussi fortes que des histoires d’amour. Au-delà du sexe, ce qu’il faut trouver et donner pour être un humain complet, c’est la tendresse et le réconfort. Et cela est possible en dehors du couple traditionnel hétérosexuel. À titre strictement personnel, ce n’est pas la passion que je recherche en amour, c’est la complicité et la confiance.

Réinventer l’amour, c’est aussi questionner l’imaginaire amoureux qui prône la fusion avec sa moitié ou qui érotise les viols ou les prétendus crimes d’amour. Redisons-le clairement : personne ne tue ou ne blesse par amour, sinon ce n’est pas de l’amour. Pour comprendre ça, Tant pis pour l’amour de Sophie Lambda est parfait. De fait, il faut dénoncer le business immonde des coachs en séduction qui véhiculent un fantasme de l’homme tout puissant et de la femme en tant que proie. « Se comporter comme un homme, quand on écoute bien le discours de Winner, c’est avoir droit aux services sexuels des femmes, ces créatures trop coincées qu’il faut libérer de leurs blocages. » (p. 126) Valoriser l’amour plutôt que la conquête, c’est aussi rendre service aux hommes qui sont enfermés dans des schémas performatifs et enjoints d’ignorer leurs ressentis pour n’être que des collectionneurs de trophées. Non, la friend-zone n’est pas honteuse ni synonyme d’échec. Oui, l’amitié d’une femme vaut autant que les faveurs sexuelles qu’elle pourrait accepter de partager. « Il faut […] qu’on cesse de valoriser cette culture qui confond séduction et harcèlement ; il faut que les hommes changent. » (p. 130)

Comme l’a si clairement démontré Mona Chollet, l’hétérosexualité enferme l’amour dans des schémas à remettre en perspective. S’y conformer n’est pas un tort, mais il faut le faire en pleine conscience et en comprendre les tenants et aboutissants. « Si on envisage toutes les relations comme une lutte de pouvoir, alors il ne peut pas y avoir d’amour. Si on n’envisage les autres que comme des moyens alors on ne les aime pas vraiment. » (p. 150) C’est aussi le patriarcat qu’il faut démonter, pierre par pierre, pour que chacun·e retrouve l’estime de soi et se réapproprie son corps loin des diktats et des attentes formulés par des millénaires d’oppression masculine. À chacun·e de se replacer au centre de sa propre existence, en tant que sujet et non en tant qu’objet à normer. L’autrice rappelle que l’écoute et l’empathie sont des qualités humaines, et non uniquement féminines, tout comme il n’existe pas de valeurs strictement masculines. Plutôt que d’érotiser l’inégalité, il faut valoriser la différence et en faire le terreau d’un amour riche et ouvert à la multiplicité. Ce qui compte, finalement, c’est d’aimer et être aimé·e beaucoup et pour les bonnes raisons.

La mise en page de cet ouvrage est un vrai plaisir pour les yeux. Certains propos sont passés en gras, d’autres en rouge et d’autres encore sont en italique. Tout est fait pour qu’on ne rate rien de ce que l’autrice veut nous dire. Il y a des pleines pages en camaïeu de rouge qui reprennent des verbatims du podcast. Chaque fin de chapitre offre une petite bibliographie constituée de livres, séries, films, œuvres d’art et podcasts pour continuer d’explorer le sujet évoqué et ouvrir d’autres réflexions. C’est exactement le genre de livres qui me plaît : il ne ferme rien et il reconnaît que le champ d’étude est immense et nourri par toutes les formes d’art et de pensée. Les 30 pages finales de ressources sont passionnantes et pertinentes. L’ouvrage de Victoire Tuaillon a déjà trouvé sa place parmi mes autres lectures féministes.

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05 août 2022

Gisèle Halimi - Non au viol

Magana_Gisele Halimi Non au violRoman de Jessie Magana.

Sarah est une jeune lycéenne effacée qui s’interroge sur son avenir. Elle a la chance de rencontrer Gisèle Halimi, avocate de renom. La vieille et grande dame raconte son enfance, son parcours et sa volonté de ne pas être cantonnée à un rôle de fille. « Au fond d’elle-même, elle ne se trouvait pas inférieure aux garçons. Pourtant, elle était traitée comme telle. C’était donc ça l’oppression. Elle était une victime. Mais une victime n’est pas forcément passive. L’oppression pouvait se combattre. C’est là qu’est née la vocation. » (p. 10) Dans chacun de ses mots, Gisèle Halimi évoque son indignation, chevillée au corps, devant toute forme d’injustice. Et surtout, son combat pour que le viol soit reconnu comme un crime à part entière. L’avocate a fait changer une loi injuste qui accablait les victimes au lieu de les défendre et de les protéger. « Avec le viol, c’était comme si on remettait en cause quelque chose de profondément ancré dans la tête de tous ces hommes : ils étaient des conquérants. Par nature la femme est soumission. Voir des femmes lutter contre cette idée leur est insupportable. » (p. 54) Sarah écoute. Elle entend parler d’Anne et Araceli en 1978, de Marie-Claire en 1972 et de Djamila en 1959. Et chaque parole de l’avocate fait trembler en elle une blessure à vif. Gisèle le sent : sa jeune interlocutrice a besoin de parler et d’être entendue.

Ce court roman publié par Actes Sud Junior est la preuve que les sujets graves ne sont pas réservés aux adultes, bien au contraire. Parler du pire avec les jeunes lecteurs, c’est aider ces derniers à y faire face et à s’en protéger. C’est aussi rappeler que les victimes ont droit à la parole et que le seul coupable est l’agresseur, toujours. Le texte souligne enfin que, malgré tout, ce dernier a droit à une défense honnête et juste qui ne lèse pas la victime.

L’ouvrage s’achève de façon très pertinente sur des ressources bibliographiques et des éléments historiques pour encourager les jeunes lecteurs à s’informer. Voilà un petit livre fort bien conçu et qui, au-delà de la fiction très vraisemblable, donne des informations indispensables. Il trouve sans attendre sa place sur mon étagère de lectures féministes.

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03 août 2022

Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi

Rufin_Immortelle randonneeTexte de Jean-Christophe Rufin.

« En partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé. » (p. 182) En 2011, l’auteur a marché sur plus de 800 kilomètres sur le chemin du Nord jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle. Jacquet solitaire, mais ouvert à toutes les rencontres, il a pendant plusieurs semaines fait l’expérience du dénuement qu’occasionne la longue marche dans des paysages grandioses et des environnements plus moroses. Gagné par la clochardisation du marcheur, endurant sans broncher la pluie, la fatigue et les douleurs aux pieds, cet ancien ambassadeur et (alors) nouvel académicien a trouvé dans ce cheminement patient et têtu une humilité salutaire. « Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel. Ce premier soir, je mesurais la folie de l’entreprise autant que sa nécessité et je me dis que, tout bien considéré, j’avais bien fait de me mettre en route. » (p. 55)

Avec une autodérision bienveillante et très lucide, Jean-Christophe Rufin pratique une ascèse en marche qui renvoie au long cheminement des premiers pèlerins, ceux qui avançaient vers Jérusalem et ceux qui, plus tard, ont choisi une marche vers l’Ouest. « Le pèlerinage donne la possibilité unique non seulement de retrouver des vestiges du monde disparu de la chrétienté triomphante, mais de faire l’expérience de ce qu’il était. » (p. 160) L’auteur le dit très bien, son expérience du Chemin est très personnelle et non représentative de tout ce que le pèlerinage peut être. Pour autant, l’envie de le suivre s’est faite de plus en plus forte à mesure que je lisais ce texte. « Le Chemin m’attendait. Je sentais en moi son appel irritant. […] J’avais clairement conscience qu’il faisait sa loi et qu’il était inutile de lui résister. » (p. 113)

C’est une plume simple, presque dépouillée par endroit, que Jean-Christophe Rufin manie pour parler de sa longue marche sur les routes espagnoles. Mais ses mots sont forts, inspirants et ils parlent à ceux, dont je fais partie, en qui résonne l’appel de Saint-Jacques. « Le Chemin est une alchimie du temps sur l’âme. » (p. 18) Avant même d’être partie ou d’avoir mis en place un quelconque projet de départ, je sens que le Chemin m’appelle. Il m’a fallu le texte de Rufin pour l’entendre un peu plus clairement. Cette lecture me hante et fait naître d’autres désirs. Peut-être est-il enfin temps pour moi de faire mon sac et de chausser mes godillots. « Le Chemin est dur, mais il a parfois la bonté d’exaucer les vœux les plus intimes. Il faut savoir persévérer. » (p. 33)

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01 août 2022

Les secrets du yoga

Erpicum_Secrets du yogaOuvrage de Clémentine Erpicum et Cäät.

Quatrième de couverture – D’où vient la salutation au soleil ? Faut-il joindre le pouce et l’index pour méditer ? Que fait-on dans un ashram ? Pourquoi se mettre la tête à l’envers ? Comment devient-on un gourou ? Histoire, philosophie, us et coutumes des yogis… Trouvez les réponses aux questions que vous vous êtes toujours posées sur le yoga.

J’approche de ma quatrième année de pratique du yoga. Yogini (femme pratiquant le yoga) amatrice et débutante, j’ai lu La bible du yoga de B.K.S. Iyengar dont j’ai choisi l’enseignement. L’ouvrage illustré que voici m’a appris peu de choses, mais il est sympathique et plutôt bien pensé pour approcher le yoga et en savoir un peu plus sur cette pratique physique qui oscille entre sport et spiritualité. « Il n’existe pas de yoga sans conscience du souffle » (p. 21)

Les explications passent par des mises en situation avec divers personnages, une professeure de yoga et ses élèves qui ont un rapport différent à la pratique, du simple exercice relaxant au suivi strict de certaines règles. C’est globalement assez drôle, mais je reproche un regard un peu moralisateur sur les yogis qui choisissent de s’en tenir à la seule pratique physique, ou encore un positionnement assez moqueur envers ceux qui intègrent le yoga dans tous les aspects de leur quotidien. Certaines scènes manquent de bienveillance à mon sens.

Toutefois, les conseils strictement pratiques sont pertinents. « Mieux vaut pratiquer une posture correctement en utilisant un accessoire que prendre l’habitude de la faire de façon incorrecte avec le risque de blessure que cela comporte. » (p.29) Et je ne peux que valider cette recommandation puisque je pratique le yoga iyengar qui accorde une grande importance aux supports, comme les sangles, les briques ou les polochons. Je salue également les sources citées à chaque fin de chapitre : cela permet aux curieux·ses – dont je suis – d’approfondir leurs recherches et leur compréhension du yoga.

Je n’ai qu’une seule chose à dire en matière de yoga : pratiquez-le comme il vous convient et trouvez-y ce que vous venez y chercher, en vous moquant bien des diktats. Le yoga, pour moi, c’est l’équilibre et la douceur exigeante d’une pratique sportive qui ne maltraite pas mon corps et permet à mon esprit de s’apaiser.

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29 juillet 2022

Le regard féminin : une révolution à l'écran

Brey_Regard femininEssai d’Iris Brey.

Le regard féminin, ou female gaze, qu’est-ce que c’est ? Est-ce simplement et mécaniquement l’opposé du male gaze ? Iris Brey explique qu’il s’agit de filmer les femmes sans en faire des objets sexuels destinés à exciter le seul désir des hommes spectateurs. Voilà pour la première étape. Mais le regard féminin, c’est bien plus que cela. « Ce n’est pas un regard créé par des artistes femmes, c’est un regard qui adopte le point de vue d’un personnage féminin pour épouser son expérience. » (p. 9) Cette façon de filmer s’attache à montrer les différences et à proposer une nouvelle forme d’écriture cinématographique ou, plus simplement, une autre façon de raconter des histoires. Évidemment, c’est une opposition au male gaze qui a ancré dans nos imaginaires une certaine représentation de la femme et de son désir et qui refuse/moque/invisibilise toute autre façon de faire. « La manière dont le corps des femmes est filmé n’est pas questionnée, et le fait de prendre du plaisir en objectifiant les corps jamais remise en question. » (p. 33) À plus large échelle, au-delà du seul corps féminin, c’est tous les corps et toutes les représentations que le female gaze veut interroger, en remettant les personnages féminins ou masculins en situation d’agir, sans subir le regard ou l’action. Il s’agit avant tout de s’affranchir du regard dominant de l’homme blanc hétérosexuel. « Le male gaze est mortifère. Le regard féminin, lui, est un regard vivant qui produit des images inédites, nos images manquantes. » (p. 235)

« Un film avec une héroïne est une condition nécessaire, mais non suffisante pour qu’un regard féminin puisse advenir. » (p. 83) De même, un réalisateur peut porter un female gaze sur ses actrices et ses personnages féminins : il suffit qu’il le souhaite et qu’il réfléchisse en ce sens pour créer son œuvre cinématographique. Le regard féminin n’est pas et n’a pas à être l’apanage des seules réalisatrices. C’est un procédé filmique au même titre que le travelling ou la contre-plongée : c’est une façon de montrer et de filmer. « Il faut toujours partir de la mise en scène pour déterminer si une œuvre recourt ou non au female gaze. » (p. 79) Et comme tout est signifiant au cinéma, de la musique à la lumière, le regard que la caméra force le spectateur à adopter est lourd de sens. Iris Brey rappelle qu’au-delà des corps féminins qu’il faut montrer sans les sexualiser, le cinéma doit s’emparer de sujets féminins qui sont cachés ou jugés peu dignes d’intérêt, voire tabous. Le grand et le petit écran doivent montrer le désir et le plaisir des femmes, mais aussi les fluides féminins, des menstrues à la cyprine, ou encore l’accouchement ou le viol, sans jamais érotiser ce dernier. « Le female gaze permet de ne plus faire d’un viol un spectacle et de le donner à voir comme une expérience qui laisse des traces dans notre chair. » (p. 137)

Comme dans Sex and the Series, Iris Brey ne se gêne pas pour reprocher à une certaine critique ses œillères et sa complaisante envers la culture du viol et le patriarcat en général. « Le regard féminin propose une autre manière de désirer, qui ne se base plus sur une asymétrie dans les rapports de pouvoir, mais plus sur l’idée d’égalité et de partage. » (p. 19) Ses textes sont salutaires et empouvoirants. Ils rendent hommage à des réalisatrices au talent immense, au premier rang desquelles je place Jane Campion dont je ne cesse d’apprécier et revoir le travail. « Le regard féminin n’est pas le fruit du hasard, c’est une manière de penser. » (p. 20)

Cet essai passionnant, aux démonstrations parfaitement menées, prend évidemment place sur mon étagère de lectures féministes ! « Le female gaze est inclusif, il n’exclut personne. » (p. 39)

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27 juillet 2022

Écotopia

Callenbach_EcotopiaRoman d’Ernest Callenbach.

Depuis 20 ans, l’Oregon, la Californie et l’état de Washington ont fait sécession pour fonder l’Écotopia, un pays fondé sur le principe d’équilibre avec la nature : ne pas prendre plus que ce qu’on lui donne, et lui rendre tout ce qui est possible. Pour la première fois depuis la fermeture des frontières entre les États-Unis et l’Écotopia et la rupture de toutes relations, le journaliste William Weston est autorisé à entrer dans le nouveau pays pour effectuer une série de reportages. C’est un premier pas vers une éventuelle reprise des relations diplomatiques et commerciales. D’abord déstabilisé par le mode de vie simple, voire spartiate des Écotopiens, le journaliste comprend progressivement le bien-fondé d’une société tournée vers la santé de ses habitants et de son environnement. Rien n’est laissé au hasard et tous les aspects du quotidien ont été revus et transformés pour créer un monde meilleur où tout concourt au bien commun. « Ils ont une manière bien à eux d’introduire les coûts sociaux qui incluent forcément une dose invérifiable d’optimisme. » (p. 42 & 43) Dans cette utopie/uchronie tournée vers la décroissance et résolument convaincue des bienfaits économiques et écologiques du recyclage, tout est finalement critique des États-Unis des années 1970, alors engagés dans une course effrénée vers l’équipement des ménages et la consommation à outrance de biens mal pensés. L’Écotopia rationalise tous les usages pour qu’ils coûtent le moins possible à la nature et aux habitants. Le pays invite aussi ses citoyens à penser par eux-mêmes. « Les Écotopiens semblent se servir de la télé plutôt que de la laisser se servir d’eux. » (p. 87)

Le sous-titre indique clairement le contenu de l’ouvrage : Notes personnelles et articles de William Weston. Le procédé littéraire consistant à retrouver/publier des écrits ou des sources perdus n’est pas nouveau, mais il est efficace dans cette fiction. Les articles montrent une analyse documentée d’un pays quasi inconnu et de ses mœurs, tandis que le carnet de Weston permet de suivre son changement de mentalité, notamment au contact de Marissa qui lui fait repenser ses attentes et ses désirs. « Suis-je pour elle une sorte de mystérieux étranger, un être exotique malgré moi ? » (p. 147) Finalement, le journaliste observe autant qu’il est observé et son exploration de l’Écotopia le transforme. Dès lors, comment revenir aux États-Unis et y retrouver sa place ? Ce roman de 1975 n’a pas vraiment vieilli, sauf peut-être au niveau des technologies présentées, mais le mode de vie qu’il propose est plus que jamais un exemple à appliquer : consommer moins, consommer mieux, retrouver le sens de la communauté pour combattre les individualismes et les exclusions, et enfin replacer la nature au centre de la vie quotidienne. Voilà de la science-fiction sociale comme je l’aime ! Enfin, avec son gouvernement mené par des femmes, l’Écotopia m’a rappelé Herland ou La république des femmes, deux excellentes utopies féministes.

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25 juillet 2022

Petit pays

Faye_Petit paysRoman de Gaël Faye.

Les parents de Gabriel et Ana forment un couple mixte : Michel est français et Yvonne est rwandaise, de l’ethnie des Tutsis. La famille vit au Burundi. Nombre des voisins sont des réfugiés rwandais. Pour le jeune Gaby, tout cela n’a pas beaucoup de sens. « Pourquoi se font-ils la guerre ? / Parce qu’ils n’ont pas le même nez. » (p. 5) Michel n’envisage pas de retourner en Europe : rien ne l’attend là-bas, tandis que sa vie d’expatrié est très confortable. Il refuse d’entendre la peur d’Yvonne à mesure que la tension monte dans la région. « Le fond de l’air avait changé. Peu importe le nez qu’on avait, on pouvait le sentir. » (p. 5) C’est l’année 1993, et alors que la vie de Gaby se limite à l’impasse où il joue avec ses copains et aux lettres de sa correspondante française, les tensions politiques explosent. « La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. » (p. 104)

Le récit est fait par un Gabriel adulte qui envisage de retourner dans son pays d’origine, loin de la France où il trouve difficilement sa place. Il se souvient de la peur omniprésente, des proches qu’il a perdus et de la liberté qu’il tentait de trouver dans les livres que sa voisine lui prêtait. Avec son court et percutant roman, Gaël Faye rappelle que personne n’échappe à la guerre, et surtout pas les enfants qui, même sans la comprendre, sont parfois contraints d’y participer. J’ai attendu plusieurs années pour lire ce roman qui, je le savais, me bouleverserait. Ayant récemment vu le très beau film Hôtel Rwanda, je me suis décidée, et l’émotion attendue est au rendez-vous.

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22 juillet 2022

La confession d'un enfant du siècle

Musset_Confession dun enfant du siecleRoman d’Alfred de Musset.

Quatrième de couvertureTout commence par une trahison amoureuse. Octave, trompé par sa maîtresse, se jette à cœur perdu dans les bras de la débauche. Mais quand survient un nouvel amour, la passion prend le goût amer de la jalousie : pour Octave, marqué au fer rouge de la désillusion, aimer, c'est souffrir, et surtout faire souffrir... Autel de douleur dressé par Musset à George Sand au lendemain de leur rupture, La Confession (1836) dépasse pourtant le seul cadre de l'expérience personnelle. Cherchant à toucher du doigt ses blessures et à trouver dans la fiction une vérité consolatrice, Musset, enfant du siècle, chante la désespérance de toute une génération en proie au mal de vivre.

Bon. C’est un abandon en page 101. J’ai retrouvé dans ce texte tout ce que j’ai détesté dans l’Adolphe de Benjamin Constant ou dans Les souffrances du jeune Werther de Johann Goethe. L’autoapitoiement ne m’émeut pas et, pire, m’agace. Et ici, l’obstination amère d’Octave à faire souffrir pour se venger d’une ancienne maîtresse me hérisse le poil. Mes lunettes féministes me font sans aucun doute projeter sur ce texte une interprétation anachronique, mais ce que je vois, c’est un personnage toxique, dont la fragile virilité blessée devient la justification aux pires comportements. Non, décidément, aucune compassion et aucune patience, même en replaçant le roman dans son contexte. De toute façon, le romantisme n’a jamais été ma tasse de thé littéraire… Et je n’aime pas beaucoup plus les textes de George Sand. Donc la vraie question : pourquoi m’entêté-je à lire ces classiques-là ? Il y en a bien d’autres qui me plairont davantage !

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20 juillet 2022

Toutes les histoires d'amour ont été écrites, sauf une

Benacquista_Toutes les histoires du monde ont ete racontees sauf uneRoman de Tonino Benacquista.

Léo était indolent, rêveur et, par son objectif, capable de capturer la beauté dans l’incessante valse du monde. « Il tient obstinément à rester un petit illustrateur qui arrête son regard sur des sujets banals et quotidiens, qu’il s’efforce de rendre charmants et uniques. » (p. 21) Puis est survenu l’accident, et Léo a perdu son grand talent. L’œil paralysé, le cœur brisé et l’âme amère, Léo s’est retranché de l’existence et se soule désormais de séries télévisées. Il se perd dans d’autres imaginaires que le sien, dans des époques et des géographies différentes. « Il arrive que l’effet hypnotique de l’écran libère les archives cachées de sa mémoire, sous forme d’instantanés et de réminiscences, sans lien avec la situation qui défile sous ses yeux. » (p. 59) Pendant des mois, Léo squatte dans le salon du narrateur et il s’investit dans des vies fictives pour fuir la sienne : il sait tout des péripéties de ses personnages de pixel et, même, finit par participer à leur destin. « Je réalise tout à coup que Léo mène une double vie, dans mon canapé, à mon insu. La nuit, pendant que je l’imagine affronter ses démons, monsieur se promène de Tolède à San Diego, très préoccupé de la destinée d’une poignée d’inconnus dont les mésaventures ont le mérite de lui faire oublier les siennes. » (p. 101) Le narrateur cherche surtout à savoir ce qu’est devenu Léo depuis sa disparition. « Où il se trouve, je me plais à l’imaginer à la recherche de son innocence perdue. » (p. 9)

Le texte se construit entre le récit à la première personne du narrateur et les différentes séries que Léo regarde. Saurons-nous la fin de ces intrigues rocambolesques ? Peu importe, ce qui compte est de retrouver Léo, s’il veut se laisser approcher. Avec Saga, Tonino Benacquista nous a fait suivre l’aventure d’une équipe de scénaristes dépassée par le succès de la série qu’elle produit. Avec ce roman, l’auteur nous emmène de l’autre côté de l’écran et interroge notre rapport addictif à la série. Et surtout, il magnifie le pouvoir qu’a la fiction sur nos âmes assoiffées d’imaginaire et d’échappatoire. Parce que, parfois, s’abîmer dans une image, c’est la seule façon de revenir au réel.

De Tonino Benacquita, je vous recommande également l’excellent Quelqu’un d’autre qui explorait les limites infinies de l’identité.

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