Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

06 juillet 2020

La rose la plus rouge s'épanouit

Stromquist_Rose la plus rouge sepanouitEssai en bande dessinée de Liv Strömquist.

Quand on voit à quelle fréquence Leonardo DiCaprio change de petite amie, il est assez aisé de douter de la profondeur de ses sentiments amoureux envers les nombreuses mannequins de maillot de bain qui se succèdent à son bras ou à son guidon, l’homme étant amateur de balades citadines à vélo. Se pose alors une question simple : c’est quoi, être/tomber/rester amoureux ? « On sait qu’il n’y en a pas d’autres comme la personne dont on est amoureux – c’est ça d’être amoureux de quelqu’un. » Passé le constat liminaire selon lequel le beau (ça se discute…) Leo change de copine comme de chemise, l’autrice/dessinatrice s’interroge sur le bonheur en amour. Elle fonde sa réflexion sur divers essais relatifs à la masculinité et aux relations sentimentales/maritales. Elle démontre notamment qu’un renversement s’est opéré en quelques décennies entre les rôles sociologiques des hommes et des femmes. Au 19e siècle encore, c’était les premiers qui exprimaient intensément leurs sentiments et leur volonté de s’engager à vie avec une compagne au sein d’un foyer. « Tomber amoureux est une espérance surnaturelle/mystérieuse/indéfinissable. » À moins que cela ne relève que de la biologie évolutive ? Dans l’amour s’affrontent l’altérité chérie de l’autre et l’égoïsme porté à soi-même. Aimer est-il nécessaire pour vivre ? Survivre ? Perpétuer l’espèce ? Être heureux ?

Comme dans Les sentiments du Prince Charles, Liv Strömquist développe une pensée claire et pertinente sur la qualité des rapports entre femme et homme. Le graphisme a hélas été un vrai frein à ma lecture et il m’a fallu pas mal d’efforts pour surmonter mon peu d’attrait pour le caractère visuel de cette œuvre. Fort heureusement, le fond est suffisamment puissant et intéressant pour avoir su capter mon attention.

Stromquist_Rose la plus rouge sepanouit-1

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03 juillet 2020

Le Silmarillion

Tolkien_SilmarillionRoman de J. R. R. Tolkien.

Quatrième de couverture – Les Premiers Jours du Monde étaient à peine passés quand Fëanor, le plus doué des elfes, créa les trois Silmarils. Ces bijoux renfermaient la Lumière des Deux Arbres de Valinor. Morgoth, le premier Prince de la Nuit, était encore sur la Terre du Milieu, et il fut fâché d'apprendre que la Lumière allait se perpétuer. Alors il enleva les Silmarils, les fit sertir dans son diadème et garder dans la forteresse d'Angband. Les elfes prirent les armes pour reprendre les joyaux et ce fut la première de toutes les guerres. Longtemps, longtemps après, lors de la Guerre de l'Anneau, Elrond et Galadriel en parlaient encore.

Quand ça veut pas… Après avoir lu et relu Bilbo le Hobbit  quand j’étais toute môme et avoir dévoré Le seigneur des anneaux en moins d’une semaine quand j’avais 12 ans, j’ai voulu tenter, le même été, de lire Le Silmarillion. Déjà à l’époque, j’avais abandonné. Je pensais alors que c’était trop compliqué pour moi et que je comprendrais mieux en vieillissant.

Mauvais calcul ! Plus de 20 ans après, la sauce ne prend pas toujours pas. J’ai beau être passionnée par les mythologies en tout genre et les cosmogonies, là, c’est l’ennui. Mortel, déprimant, profond. Je n’accroche pas et je n’ai même pas envie de faire des efforts pour y arriver. Il me semble qu’il faut être véritablement passionné par l’univers de Tolkien pour arriver à rentrer dans cette lecture. Ce métatexte lent, long et complexe n’est pas pour moi.

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01 juillet 2020

Khalat

Pex_KhalatBande dessinée de Giulia Pex, d’après une histoire vraie transcrite par Davide Cottri.

Khalat est syrienne, d’origine kurde. Grâce au soutien de son frère Muhsen, elle part étudier à Damas au lieu de se marier. Mais ISIS progresse en Syrie et en Irak, et la famille de Khalat envisage l’exil. « Nous, les Kurdes, nous survivons en silence ou dans les mots murmurés entre les minces cloisons de nos maisons. Pour les maîtres d’école, pour les employés de l’état civil, pour l’État comme pour tout le monde, notre langue en revanche n’existait pas. De même que nous autres n’aurions pas dû exister. » (p. 258) Avec ses parents et son très jeune neveu, la jeune fille entame un long voyage vers l’Europe. Dans sa maigre valise, quelques vêtements et un livre de Prévert. Même l’espoir semble parfois trop encombrant quand il faut tout laisser pour se lancer vers l’inconnu afin de se reconstruire, peut-être, une autre vie ailleurs.

La douceur du crayonné et des couleurs contraste avec l’horreur des situations que vivent les personnages. Sur une page, un fil barbelé déchire le regard. Je suis restée sans voix devant une double page montrant la mer sous le ciel nocturne. Et je retiens surtout la beauté des visages auquel le crayon donne un grain poudré qu’une véritable peau ne renierait pas.

Le sujet des migrants – politiques, climatiques, sexuels, etc. – n’en finit pas d’être cruellement actuel. Je vous conseille la lecture de textes qui m’ont beaucoup émue récemment : L’archipel du chien de Philippe Claudel et L’opticien de Lampedusa d’Emma-Jane Kirby.

Pex_Khalat-2  Pex_Khalat-1

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29 juin 2020

Cerise rouge sur un carrelage blanc

Al-Masri_Cerise rouge sur un carrelage blancPoèmes de Maram al-Masri.

La voix qui s’élève est celle d’une femme mariée qui contemple l’usure que le temps impose à son couple. Et voilà qu’elle est prise d’une attirance folle pour un autre homme ! Que faire de ses rêves perdus et de ses désirs nouveaux ? Dans des phrases en prose poétique, hachées et saccadées comme un souffle affolé, il est question d’amours douloureuses et contrariées, non payées de retour. La femme cherche à combler le vide laissé par l’amour parti ou celui, fantasmé, qui ne s’incarnera jamais dans la peau et la chair. Tout est terriblement éphémère, et donc fantastiquement beau, sensuel et troublant.

Je vous laisse sur quelques extraits sublimes.

« Quelle sottise ! / Au moindre grattement à la porte de mon cœur, il s’ouvre. » (p. 12)

« Mon office est-il éternellement / d’être / une femme, / de te laver les pieds / et de me couronner de roses / chaque fois / que tu rentres ? » (p. 36)

« Elle, la mauvaise / qu’on appelle la mangeuse d’hommes, / sincère, / lui a donné son cœur / à manger. » (p. 63)

« Tu n’aurais pas dû / prendre mes mains, / pour les laisser/ rêver de te toucher. » (p. 72)

« Donne-moi tes mensonges / que je les lave / les fasse pénétrer dans l’innocence de mon cœur / et les transforme en vérités. » (p. 115)

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26 juin 2020

La vie princière

Pautrel_Vie princiereRoman de Marc Pautrel.

Dans une lettre d'amour, le narrateur s’adresse à L***, quelques jours après le départ de la belle Italienne. « Je sais que je ne t’ai pas rêvée, parce qu’il reste quelque part en moi une trace tangible, une empreinte profonde de ce bonheur d’avoir été près de toi. » (p. 12) Ils se sont rencontrés au Domaine. Lui est un auteur en résidence qui travaille sur son prochain roman. Elle est thésarde et poursuit des recherches sur la figure du Christ. Pendant une courte semaine, sur des chemins bordés d’oliviers et de cyprès ou sous des ciels étoilés finement voilés de la fumée des cigarettes, ils discutent, apprennent à se connaître, à apprécier la présence de l’autre. « Tout me semble plus facile et naturel avec toi, mon corps ne paraît plus avoir besoin de faire un quelconque effort, il suit ma tête qui discute avec toi, et tout simplement se tient à côté de toi, et cette seule proximité suffit à le stabiliser. » (p. 41) Hélas, point d’avenir pour cet homme et cette femme. La dernière a déjà un compagnon. Le premier ne peut que se résoudre à voir mourir la promesse ténue d’un bel amour. « Je ne connais rien de plus douloureux que se retrouver obligé de vivre à côté d’une vérité insupportable, et sans pouvoir ni s’en éloigner ni rien faire pour la modifier. » (p. 66)

La brièveté de ce texte si délicat est sa plus grande beauté. Le narrateur écrit ce qui a été, le souvenir des quelques jours partagés et intensément vécus avec l’Italienne si chaleureuse, sans rien de plus intime qu’un frôlement de joue, contact pourtant tellement sensuel et enivrant. « Se quitter pour se retrouver, encore, encore et encore, c’est sans doute une des multiples formes que peut prendre le paradis ici-bas. » (p. 71) Sans l’écrire, l’homme dit aussi ce qui n’a pas été et ne peut pas être. Chaque regret est marqué du sceau d’un bonheur trop fugace et d’un espoir déçu, comme tant d’autres avant lui. Et ce qui semble terriblement évidemment à la fin de la lettre, c’est que le narrateur n’enverra pas son courrier…

Je découvre Marc Pautrel avec ce texte et je souhaite désormais tout lire de lui !

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24 juin 2020

Optimiser son score au Certificat Voltaire

Claerebout_Optimiser son score au certificat VoltaireManuel de Marie-France Claerebout.

À des fins professionnelles, j’ai décidé de passer l’épreuve du Certificat Voltaire. Cet examen évalue le niveau orthographique des candidats. Sans fausse modestie, je pense maîtriser plutôt bien la langue française, mais une remise à jour de quelques règles ne peut pas me faire de mal. Et en travaillant cette épreuve, je ne peux que m’améliorer.

« Prouver sa connaissance de l’orthographe, c’est certes prouver que l’on connaît l’écriture et le sens des mots courants tels que le dictionnaire nous les propose, et indépendamment de l’usage qu’on en fera. C’est aussi montrer que l’on sait conjuguer correctement les verbes usuels, que l’on maîtrise l’accord des mots entre eux. Connaître la langue française implique également de pouvoir exprimer sa pensée avec précision, en trouvant le mot juste. » (p. 1) Le dernier point est fondamental dans mon travail.

Ce manuel est très clair, très intelligemment conçu, avec explication des règles, présentation des exceptions et illustration avec des exemples. Des points d’étape réguliers permettent de vérifier si les règles sont acquises ou doivent être revues.

En travaillant, j’ai constaté un phénomène étrange. Il y a des difficultés que je maîtrise par habitude et non parce que je connais la règle. Et face à cette dernière, j’ai le sentiment de ne plus savoir surmonter la difficulté. Preuve que plutôt qu’imiter ou recopier, il est toujours préférable de maîtriser la technique…

L’épreuve est notée sur 1000. Il n’y a pas de note éliminatoire. « Dépasser 900 points sur 1000 n’est pas facile. […] Obtenir plus de 700 points n’est pas courant non plus, et atteste déjà une parfaite maîtrise de la langue. » (p. 2) Suis-je trop ambitieuse d’espérer un total entre 650 et 750 ? Nous verrons cela après la session !

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22 juin 2020

La vie secrète des arbres - Découvertes d'un monde caché

Wohlleben_Vie secrete des arbresEssai de Peter Wohlleben.

L’auteur est forestier et travaille depuis des années dans une forêt allemande. À force de fréquenter les espaces boisés et d’observer les espèces végétales qui s’y développent, il est devenu de plus en plus curieux. Son livre présente ses découvertes, certaines étant véritablement surprenantes. On apprend ainsi que la forêt est un super organisme et qu’il existe des solidarités nutritives entre individus d’une même espèce. « Chaque arbre est donc utile à la communauté et mérite d’être maintenu en vie aussi longtemps que possible. Même les individus malades sont soutenus et approvisionnés en éléments nutritifs jusqu’à ce qu’ils aillent mieux. »(p. 8)

Saviez-vous que les arbres communiquent par leurs racines, mais aussi en envoyant des messages chimiques dans l’air et en émettant des sons sur des fréquences particulières ? Leur forme et leurs couleurs sont également des informations. Il existe une hiérarchie liée à l’âge : en gros, chacun son tour ! Et la reproduction aussi, c’est toute une histoire… Et si je vous dis que les forêts se déplacent, vous me croyez ? Vous devriez, c’est tout à fait vrai ! Les arbres développent des stratégies de défense et de survie, notamment en s’associant à des champignons et en ayant appris, au fil des millénaires, à se défendre contre les parasites animaux et végétaux. Enfin, évidemment, personne n’ignore le rôle fondamental des arbres dans la production d’oxygène et la régulation du climat. Peter Wohlleben le rappelle ici en quelques chapitres simples et clairs. « Si nous voulons que les forêts jouent plus pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir. » (p. 84)

Cet essai de vulgarisation botanique est très intéressant et je peux comprendre l’engouement qu’il a suscité après sa parution. Toutefois, il faut le prendre pour ce qu’il est : une porte d’entrée dans un univers extraordinaire complexe. C’est simple et facile d’accès, et également très plaisant à lire, sauf pour les nombreuses fautes syntaxiques et typographiques, mais là, c’est ma déformation professionnelle qui parle…

Je ne peux m’empêcher de vous inviter à écouter la très belle chanson de Maxime Le Forestier, Comme un arbre dans la ville. Et aussi à lire The End de Zep, bande dessinée où la fin du monde est menée par les arbres…

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19 juin 2020

Le vicomte pourfendu

Calvino_Vicomte pourfenduRoman d’Italo Calvino.

Le vicomte Médard de Terralba revient de la guerre contre les Turcs, mais amputé. Un boulet de canon l’a coupé en deux et a emporté la partie gauche. « C’est l’avantage d’être pourfendu que de comprendre dans chaque tête et dans toute chose la peine que chaque être et toute chose ressentent d’être incomplets. » (p. 60) Hélas, la partie droite restée intacte est la mauvaise moitié, celle d’un homme méchant et qui prend plaisir à tourmenter ses semblables. Au château de Terralba, on ne sait s’il faut se réjouir du retour du vicomte ou déplorer que la trajectoire du boulet n’ait pas dévié de quelques centimètres. « Pour beaucoup d’hommes valeureux […], leurs ordures d’hier sont encore sur la terre alors qu’eux sont déjà au ciel. » (p. 8) Après quelque temps, quelle joie de voir finalement revenir la deuxième moitié de Médard, celle qui est bonne et généreuse. Mais les deux parties sont hélas extrêmes dans leur comportement : le vice et la bonté poussés à leur paroxysme sont finalement aussi intolérables l’un que l’autre ! « Nos sentiments devenaient incolores et obtus parce que nous nous sentions comme perdus entre une vertu et une perversité également inhumaines. » (p. 74) Ah, si seulement il était possible de réconcilier les deux moitiés du vicomte…

J’achève la trilogie Nos ancêtres par le premier texte. Après Le baron perché et Le chevalier inexistant, je peux affirmer que je n’ai pas pris autant de plaisir à des lectures depuis longtemps. Ces trois textes sont courts, mais riches d’une réflexion intelligente sur les caractères et ce qui fonde la nature de l’homme. Italo Calvino exploite avec talent le genre du merveilleux pour délivrer des contes aux allures de paraboles et d’allégories. En le lisant, on rit autant qu’on s’interroge, et c’est assez rare pour être souligné.

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17 juin 2020

Les fêlés laissent passer la lumière

Deneu_Feles laissent passer la lumiereRecueil de nouvelles de Camille Deneu.

Dans ce livre, vous trouverez :

  • Des êtres en mal d’amour(s),
  • Des êtres en mal de deuil,
  • Des êtres en mal de vie,
  • Des êtres en mal d’humanité,
  • Des êtres en mal d’eux-mêmes,
  • Des ratés, des losers, des aigris, des perdus, des tristes, des cassés, des bancals, etc.

L’autrice a une tendresse indéniable pour les personnages qu’elle développe, surtout les plus déglingués. « Ça fait dix ans que je fréquente des hommes et que je m’acharne à me trouer le cœur sans réagir. » (p. 118) Son talent pour les portraits et le rythme ne fait aucun doute, avec la qualité principale d’aller à l’essentiel, sans plus de détails que nécessaire. « Dans un monde de contenus quasi illimités, nous sommes constamment soumis à la possibilité d’une meilleure option. L’excès de possibilités nous paralyse. Ou comment l’abondance conduit à une impasse. » (p. 136) Chaque individu expérimente la perte et la solitude, mais aussi la résilience, le plus douloureux étant souvent d’assumer ses décisions et de se pardonner ses propres erreurs. Les histoires développent une science-fiction médicale ou médico-sociale, ainsi qu’une conception suprahumaine de la justice, souvent de l’ordre du Talion et selon des lois non écrites, mais intransigeantes. « John, tu es reconnu coupable d’avoir raté ta vie. » (p. 46)

Si vous appréciez la série Black Mirror ou les drames sociaux, vous êtes bien tombés, car Camille Deneu propose un habile mélange de ces deux genres. La science-fiction qu'elle développe n'est pas un prétexte creux : c'est une manière de réfléchir à ce qui fonde l'humanité, ce qui la justifie et, sans doute, ce qui la rend vivable et supportable. Et l'autrice ne se laisse pas non plus aller à un pathos incontrôlé : les sentiments puissants que ses personnages éprouvent ne sont pas des poses, mais bien des vibrations primales et universelles.

C'est toujours une expérience étrange de lire le roman d'une personne que je connais, côtoie et apprécie. Entre certitude que je vais la retrouver entre les lignes et peur d'être trop indulgente, et tendance à être encore plus intransigeante pour compenser le biais de sympathie, difficile de ne pas basculer d’un côté ou de l’autre… Je n’ai pas pu m’empêcher de relever les nombreuses erreurs typographiques présentes dans cet ouvrage : ma déformation professionnelle est toujours là quand il ne faut pas… Je déplore également chez Camille Deneu une tendance quasi maniaque au name-dropping, procédé narratif qui me hérisse le poil : c’est tout à fait personnel, évidemment, et cela a du sens pour ancrer un récit dans son époque.

Mais le gros défaut de ce recueil, ce sont surtout des incohérences et des répétitions d’un paragraphe à un autre, et c’est vraiment dommage, car il y a un potentiel énorme dans les écrits de Camille Deneu. J’en veux pour preuve le manuscrit qu’elle m’a fait lire dans le cadre d’un appel à textes : c’est percutant, intelligent, avec une forme au service du fond. Dans ce recueil, que l’on peut qualifier d’œuvre de jeunesse, bien que l’autrice est encore une jeune femme, il y a les défauts d’un premier roman, et sans doute également la précipitation sincère et impatiente d’être publiée. Je gage qu’en prenant le temps de mieux retravailler ses textes, Camille Deneu produira prochainement des écrits d’une grande qualité, en connexion directe et vibrante avec les préoccupations de notre époque.

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15 juin 2020

La transparence selon Irina

Fogel_Transparence selon IrinaRoman de Benjamin Fogel.

Sur le Réseau, la transparence est une évidence : plus de pseudo, plus de secret. Tout le monde a accès aux données complètes de tout le monde. Pour se cacher, il faut désormais se retrouver hors connexion. « L’anonymat dans la réalité ne permet pas d’être soi. Il offre seulement un espace de liberté temporaire. Des vacances en apnée. » (p. 8) Camille dissocie strictement ses deux identités : sur le Réseau, elle est l’assistante de la célèbre et virulente essayiste, Irina Loubovsky ; dans le monde réel, elle est une « nonyme » sous le pseudo de Dyna Rogne. Sa relation avec Irina est étrange : sans l’avoir jamais rencontrée, Camille sait qu’Irina est son âme sœur. « Je canalise Irina tandis qu’elle m’exhorte à donner le meilleur de moi-même. » (p. 76) Mais en dehors du Réseau, elle rencontre Lukas, et c’est une autre passion qui commence. « Je réalise qu’on peut aimer deux personnes simultanément. Il suffit que la barrière entre leurs mondes reste étanche. » (p. 148)

Je passe sur la plume très plate de l’auteur. Le principal reproche que j’adresse à ce roman est son manque d’aboutissement. De nombreuses intrigues se croisent et s’achèvent à la va-vite. « Il faut alimenter la machine en données. » (p. 19) Là, la machine, c’est moi lectrice… Beaucoup de personnages traversent le roman sans être vraiment développés, comme des PNJ de jeux vidéo, à peine des silhouettes interchangeables. « Voilà votre problème à vous les rienacas, vous confondez les gens et les informations que vous avez sur les gens. Vous aimez des faits, pas des personnalités. » (p. 20) J’aurais aimé que l’intrigue relative aux Obscuranets soit traitée plus longuement, et non pas expédiée, voire noyée dans une autre, devenant de fait un prétexte assez inutile pour différer la révélation finale. J’avais d’ailleurs anticipé celle-ci à la page 73. La transparence selon Irina n’est pas un mauvais roman, c’est un texte qui, à mon sens, n’est pas fini. Il y a beaucoup de La zone du dehors, d’Alain Damasio dans ce texte, et l’auteur ne s’en cache. Mais la comparaison n’est hélas pas à l’avantage du roman de Benjamin Fogel.

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