Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

25 août 2016

Insomnie

King_InsomniesRoman de Stephen King.

Depuis la mort de sa femme, Ralph Roberts fait des insomnies : il se réveille de plus en plus tôt chaque matin et son sommeil se réduit à peau de chagrin. « Personne ne semblait savoir exactement ce qu’était le sommeil lui-même : ses mécanismes, son utilité. » (p. 31) Il a beau s’astreindre à de longues marches ou suivre tous les conseils qu’on lui donne, rien n’y fait, il ouvre les yeux en plein milieu de la nuit. À soixante-dix ans, ce n’est pas vraiment ce qu’il lui fallait pour rester en forme. « On ne se rend jamais compte de l’importance du sommeil que quand il se met à manquer. Parce qu’alors les planches commencent à tanguer et les angles des choses à s’arrondir. » (p. 37) Et voilà que Ralph se met à voir des choses étranges : des auras colorées autour des gens et des créatures bizarres armées de lames qui entrent et sortent des maisons sans passer par les portes. Sénilité ? Hallucinations ? Ou peut-être nouveau niveau de conscience… « C’était de loin le rêve le plus réaliste que Ralph ait jamais connu de sa vie, et le fait de savoir qu’il rêvait paraissait même renforcer cette impression de réalisme. De lucidité. » (p. 208) Tout cela a un lien avec Ed Deepneau, charmant voisin qui a visiblement perdu les pédales jusqu’à battre sauvagement son épouse et qui mène une guerre acharnée contre Susan Day, militante féministe, et l’avortement. Avec ses voisins et amis, Bill McGovern et Loïs Chassey, Ralph vient en aide à Helen et son bébé. Et il doit mener à bien une mystérieuse tâche qui lui a été confiée par des personnes bien étranges. Bref, voilà une drôle de mission pour les petits-vieux de Derry, dans le Maine !

Et hop, un excellent opus du maître de l’épouvante ! Parce que l’insomnie, moi, ça me terrorise depuis que j’y suis sujette. Tout autant que les cauchemars dans le demi-sommeil qui n’ont ni queue ni tête.  « Ralph ne doutait pas que certains rêves fussent assez puissants pour tuer. » (p. 212) Si l’insomnie est le sujet principal pendant le premier tiers du roman, elle ne disparaît pas quand se déroulent les autres pans de l’intrigue, entre surnaturel et angoisse. C’est avec plaisir que j’ai constaté que ce texte est une pièce du plan qui mène vers La tour sombre, avec ses personnes emblématiques et ses paysages inoubliables. Ah, ce fameux champ de fleurs si rouges que les couleurs semblent crier… J’ai véritablement apprécié la fin qui, après la victoire des gentils (évidemment, hein !), n’est pas une conclusion de conte de fées : la vie continue, avec ses petites joies et ses bobos, et la fin n’est jamais que le début d’autre chose.

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24 août 2016

Anne et la maison aux pignons verts

Montgomery_Anne et la maison aux pignons vertsRoman de Lucy Maud Montgomery.

Sur L’Île-du-Prince-Edouard, à Avonlea, Matthew et Marilla Cuthbert vivent paisiblement. Mais le frère et la sœur commencent à vieillir et il leur serait bien utile d’avoir de l’aide pour entretenir la propriété de Green Gables. Ils décident d’adopter un jeune garçon qu’ils pourront éduquer et former aux travaux de la ferme. Mais surprise, c’est une petite fille qui leur est confiée, la rousse et pétillante Anne Shirley. L’enfant est enthousiaste, expansive, bavarde et déterminée à prendre le meilleur de ce que la vie lui offre. « Ça me fait un petit mal bien agréable, […] rien que de penser que je vais arriver dans une vraie maison, un vrai foyer, pour de vrai. » (p. 26) D’abord désemparée devant cette gamine pleine d’imagination et de fantaisie, Marilla se laisse peu à peu aller à éprouver des sentiments maternels et à apprécier son incessant babil. « Cette enfant n’est pas facile à comprendre, je dois avouer, mais je suis persuadée qu’elle deviendra quelqu’un de bien. Et, en tout cas, chose certaine, il n’est pas possible de s’ennuyer en sa compagnie. » (p. 119) Quant au doux et timide Matthew, il est tombé sous le charme d’Anne dès les premiers instants. La vie à Green Gables est désormais plus animée et certainement moins monotone puisqu’Anne, sans le faire exprès, trouve toujours une mésaventure dans laquelle se fourrer. « Marilla, n’as-tu pas remarqué quelque chose d’encourageant ? Je ne fais jamais la même bêtise deux fois. / Je me demande où est l’avantage, puisque tu en inventes toujours de nouvelles. » (p. 196) Avec sa chère amie Diana, Anne grandit, découvre les joies et les rivalités de l’école, développe son caractère bien trempé, mais aussi son cœur d’or. Cette enfant-là n’a pas fini de faire parler d’elle.

Et pour cause, Lucy Maud Montgomery a écrit plusieurs suites à ce premier volume. Il y a fort à parier que la vieille querelle entre Anne et Gilbert se transforme en un sentiment bien plus doux et que l’intelligente jeune fille devienne une femme exceptionnelle.

Il y a un petit air de Jane Austen dans la peinture des caractères et dans la façon de pointer les ridicules ou les vertus des personnages. Impossible de ne pas penser à la jeune Sophie de la Comtesse de Ségur, tant cette pauvre Anne ne cesse de commettre de bourdes, jamais méchamment cependant. J’ai également beaucoup pensé à Pollyanna, cette gamine attachante à l’imagination fertile et à l’optimisme inébranlable. J’ai passé un moment délicieux avec cette jeune Anne et ses taches de rousseur. Pas étonnant que ce roman soit un classique de la littérature jeunesse et qu'il prenne sa place dans le jeune catalogue des éditions Zethel.

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23 août 2016

Pardonnable, impardonnable

Tong Cuong_Pardonnable impardonnableRoman de Valérie Tong Cuong.

Quand Milo est renversé par un véhicule, toute sa famille se met en suspens. Cet enfant miraculeux et tant aimé va-t-il mourir, comme un autre avant lui ? Va-t-il se réveiller de son coma ? Si oui, pourra-t-il encore marcher, parler, penser ? Céleste, sa mère, vit dans sa chair la douleur de son cher petit garçon. Lino, son père, encaisse à nouveau la souffrance de son épouse et le mépris de sa belle-mère. Jeanne, sa grand-mère, s’impose encore et toujours comme seul soutien de Céleste, sa fille préférée. Marguerite, sa tante mal-aimée, se ronge de remords et désespère que son si cher neveu lui soit arraché. « Qu’adviendrait-il de nous en son absence ? » (p. 15) Milo est le ciment entre les membres de cette famille qui cache tant de secrets, de mensonges et de trahisons. Chacun pense avoir un lien privilégié avec cet enfant supplicié. « Un fil invisible s’est tissé entre nous deux. Un fil d’amour invisible, pur, sans motif. » (p. 37) Chacun se donne raison et tort aux autres. Puis chacun s’accuse, se juge et se flagelle de cet accident si bête si imprévisible qui pourrait leur voler leur cher enfant. Il y a tant de fautes passées et présentes à pardonner : est-ce seulement possible ?

J’avais tant entendu parler de ce roman que je rechignais à le lire. Finalement, je ne regrette rien. C’est une histoire réussie et émouvante, même si elle a tendance à tirer un peu trop sur certaines cordes sensibles. Mais le résultat est là : le lecteur est suspendu au souffle du garçon dans le coma et il se passionne pour les révélations qui surgissent de cette grande douleur. La grande force de ce roman est sa construction qui alterne les points de vue d’un chapitre à l’autre et qui donne la parole aux quatre adultes. Ces différentes perspectives construisent un tableau d’ensemble qui semble honnête, autant que peut l’être la représentation que chacun se fait de sa vie. Il me manque peut-être un chapitre final où la parole aurait été donnée à Milo, comme une conclusion et un point d’orgue. Le jeune héros de cette intrigue ne prononce en effet que très peu de mots. Et si tout ramène toujours à lui, il aurait été intéressant d’entendre sa propre version de l’histoire. Mais je chipote ! Pardonnable, impardonnable est un très bon roman familial.

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22 août 2016

À tombeau ouvert

Chambaz_A tombeau ouvertTexte de Bernard Chambaz.

Le 1er mai 1994, des millions de téléspectateurs assistaient en direct et avec horreur à l’accident qui fut fatal à Ayrton Senna. Sur le circuit d’Imola, un des plus grands coureurs automobiles du monde sortait de la piste pour la dernière fois. Le narrateur revient sur la jeunesse de ce conducteur hors pair aux allures de héros grec, ce champion des courses de chars modernes. « Il a les moyens de courir deux lièvres à la fois, il va plus vite que les lièvres. » (p. 55) Il a suffi qu’il touche un volant pour devenir un prodige de la course automobile. « En course, il est exalté : il double à droite, il double à gauche ; il mène un train d’enfer, il donne l’impression qu’il vole. Sa précision et sa capacité de prévision font merveille. Et en matière de prévision, il fait déjà les temps qu’il annonce qu’il va faire. » (p. 47) Ayrton Senna s’impose au fil des saisons, sur tous les circuits et remporte tous les titres. Il fréquente, avec plus ou moins de bonheur, des femmes superbes et enflamme l’asphalte dans ses bolides. Pourtant, il y a comme des signes annonciateurs, des présages funestes sur sa route. « Au début de l’automne, c’est le souffle de la mort qu’il sent sur sa nuque. » (p. 113) Mais comment faire autrement que rouler, toujours plus vite, et vouloir atteindre les plus hauts sommets ? Ayrton Senna met les gaz. « La vitesse est la grande affaire de sa vie. Dieu aussi, mais la vitesse est d’essence divine. Avant le Dieu des chrétiens qui a repris l’éclair et la foudre à Zeus, c’est Hermès qui l’a incarnée. Hermès va à la vitesse du vent. » (p. 121) Même s’il a conscience des dangers de la course et qu’il œuvre pour la sécurité des coureurs, il ne peut pas lever le pied jusqu’au jour fatal que l’on sait.

En parlant d’Ayrton Senna, Bernard Chambaz convoque le souvenir de Martin, son fils décédé en 1992 dans un accident de voiture. Il évoque aussi l’accident bénin qu’il a eu avec sa compagne. La mort au volant est une peur puissante qui entre certainement dans ma décision de ne jamais passer le permis de conduire. J’avais neuf ans le jour tragique de la disparition d’Ayrton Senna. Et il me semble bien que mon papa regardait cette course. J’ai gardé de cet accident un souvenir puissant, sans doute parce que j’avais à l’époque le béguin pour Alain Prost et que j’avais bien peur qu’il lui arrive la même chose. D’une manière ou d’une autre, la disparition d’Ayrton Senna a probablement marqué tous ceux qui avaient entendu parler de lui. Et c’est avec tendresse et admiration que Bernard Chambaz rend hommage au sportif brésilien.

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Bronson

Sagnard_BronsonRoman d’Arnaud Sagnard.

Fils d’un immigré lituanien, Charles Bronson n’a pas toutes les cartes en main au début de son existence. Très tôt, il perd son père et plusieurs de ses frères. Il est contraint de travailler à la mine pour assurer la subsistance des siens, puis appelé à la guerre dont l’horreur le marquera profondément. Pas étonnant qu’il préfère le silence et la réserve. « Charles parle peu, il écoute à peine, on dirait qu’il a dans la bouche un trou où tombent les mots. » (p. 19) Pour réaliser le rêve d’un de ses frères, il part à New York, puis à Los Angeles pour devenir acteur. Sa jeune épouse, Harriett, le suit, et deux enfants couronneront bientôt le mariage. « Au cinéma, justement, je réalise qu’il n’élève jamais la voix. […] Si le cinéma est né pour faire taire le silence, pour l’habiter et l’occuper le plus possible, Buchinsky fait exactement le contraire. Le débutant joue à nu, sans aucun artifice. » (p. 88) Le succès tarde à venir, mais celui qui se fait désormais appeler Charles Bronson est déterminé à trouver sa place.

Le théâtre ne lui réussissant pas, il se tourne vers le cinéma où il devient l’une des gueules les plus emblématiques d’Hollywood. « Il y a pourtant cette évidence, les similitudes entre ce visage et une paroi rocheuse ravinée ou une montagne, cette façon de ne pas laisser prise aux passions liquides ou inflammables telles que l’amour. Bronson est minéral mais ce n’est pas exactement cela. Sans l’avoir jamais vu, on le reconnaît, quelque chose de millénaire passe, il est de toutes les époques, de toutes les fois où un individu a pu penser en regardant le visage d’un autre : je suis face à un mystère et sa solution, face à un sphinx qui formule la question et sa réponse. » (p. 106) Bronson fascine, hommes et femmes. Ces dernières, justement, il en aura beaucoup, mais il se retranche sans cesse de la société. Dans sa gigantesque villa de Bel-Air, Bronson se terre, géant d’airain aux pieds d’argile. Bronson a toujours eu du mal à vivre : sa place n’était pas parmi les vivants. « La mort ne l’abandonne pas, peut-être parce qu’il la tutoie depuis son enfance ou parce qu’il a été son héraut et son interprète. » (p. 243)

On sent toute la fascination du narrateur qui effectue des recherches fiévreuses pour se rapprocher de l’acteur. « On ne mesure pas le pouvoir que confère la consultation d’archives et de témoignages à celui qui s’y adonne. » (p. 52) Comme lui, on n’en finit pas d’observer le visage de Charles Bronson pour comprendre quelque chose aux sillons qui le parcourent. La filmographie de l’acteur se déroule au fil des pages, mais un film en particulier hante le roman et, semble-t-il, l’existence de Charles Bronson, Le flingueur. Ah, profondes sont mes lacunes en cinéma, surtout ancien ! Mais Arnaud Sagnard a ouvert une porte dans laquelle je vais m’engouffrer avec plaisir et curiosité. De Charles Bronson, sans avoir jamais vu aucun de ses films, je connais la gueule brutale (mais tout à fait séduisante) et son corps massif. Ce monstre d’Hollywood appartient à l’imaginaire collectif et Arnaud Sagnard assoit encore un peu plus sa place en le faisant héros du roman de sa propre vie.

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Anthracite

Gras_AnthraciteRoman de Cédric Gras.

Quatrième de couverture : « À l’hiver 2014, dans une Ukraine survoltée, la foule furieuse se mit à dézinguer toutes les idoles communistes. Elle détruisait les plâtres, les granits, les bronzes, la fonte, les effigies, elle abattait les grands Lénine, les petits, les statues où il montrait la voie (sans issue). Elle cognait le spectre d’une URSS qui la hantait. Elle défoulait sa haine contre les fantômes soviétiques, taillant tout cela en pièces et veillant jusqu’à l’aube, comme si les sculptures avaient eu le pouvoir de se redresser à la faveur de la nuit. Et d’une certaine manière c’est ce qui arriva : l’empire fut ravivé. » Entre guerre civile et mines d’anthracite, deux amis d’enfance traversent leur Donbass natal dans un rond trip tragi-comique. Une grande épopée contemporaine

De ce roman, j’ai lu un gros tiers avant de rendre les armes. Ce n’est pas que le destin et l’actualité des anciens pays du bloc de l’Est ne m’intéressent pas, mais je n’ai pas réussi à m’attacher aux pas de Vladlen, narrateur et protagoniste de cette histoire. Ce musicien poursuivi par des séparatistes n’est pas antipathique, son amour pour sa chère Essénia est touchant et son retour au Donbass est empreint de souvenirs percutants, mais rien à faire, je me suis ennuyée dans ce voyage vers cette province ukrainienne. « Le Donbass étalait ses industries décaties et immuables, sa seule histoire. La sensibilité prorusse y était latente, la russophonie, exclusive et l’héritage, soviétique. […] La ville de Donetsk prospérait sur le butin de l’anthracite, la manne de la sidérurgie et le pactole de l’énergie. » (p. 26)

Ce n’est pas grave, j’ai bien d’autres livres à découvrir et je suis certaine que ce roman trouvera son public.

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Les visages pâles

Bied-Charreton_Visages palesRoman de Solange Bied-Charreton.

À la mort de Raoul Estienne, industriel qui a fait fortune dans les brosses à dents, son fils Jean-Michel envisage de vendre la Banéra, grande maison familiale. Mais ses propres enfants se braquent contre son projet. Pourtant, ils vivent tous à Paris. Hortense est à la tête d’une start-up performante, Lucile est graphiste à la Défense et Alexandre s’investit passionnément dans la Manif pour tous. Pour eux, liquider cet héritage bourgeois, c’est signer la fin d’une époque, perspective tout à fait insupportable. « Tous conclurent mentalement qu’il était regrettable que la perte des principes atteigne jusqu’aux élites, que c’était là le signe d’une dégénérescence. La fin des traditions était entérinée. » (p. 23) Les enfants de Jean-Michel se raccrochent à un passé glorieux et voudraient, en quelque sorte, arrêter le temps et nier une certaine forme de progrès social. Étrangement, c’est la jeune génération qui est la plus acharnée quand il s’agit de préserver le vieil empire familial pourtant décrépi et menaçant ruine. En fait, ce qu’il reste à protéger, c’est plus un souvenir qu’un véritable patrimoine industriel ou bourgeois.

Pour Jean-Michel, ses rejetons souffrent d’un excès de confort. « Le problème de ses enfants et des gens de la génération de ses enfants, c’est qu’ils étaient malheureux de n’avoir pas suffisamment souffert. Alors, ils se créaient des contraintes. Il n’y avait qu’à voir Alexandre qui avait demandé à passer son lycée dans un pensionnat de curés, et se laissait séduire par des pensées rétrogrades. En d’autres termes, ils ne supportaient pas que leur vie soit agréable. Paradoxalement, la moindre contrariété les bouleversait durablement. […] Il leur manquait vraiment cette colonne vertébrale que seule la frustration vient prodiguer aux hommes. » (p. 124) Finalement, Hortense, Lucile et Alexandre vont apprendre le tumulte et quitter la quiétude tiède de leur existence pour commencer à vivre comme tout le monde. Face aux peines de cœur et au désarroi professionnel, il n’y a pas de bourgeoisie : la société est enfin égalitaire. « Ce tas de cendres, c’était eux-mêmes, et ils se regardaient bien en face dans le miroir, et longuement chacun, Hortense, Lucile, Alex, avec l’effroi de vivre, l’effroi d’être finis, décombres parmi les décombres. » (p. 269)

Si j’ai lu ce roman avec intérêt, je n’ai pas éprouvé beaucoup de compassion pour les protagonistes, probablement parce que l’univers bourgeois m’est inconnu. Je retiens surtout la plume forte et affirmée de Solange Bied-Charreton dont le style moderne est tout à fait intéressant.

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Ce qui reste de la nuit

Sotiropoulos_Ce qui reste de la nuitRoman d’Ersi Sotiropoulos.

Constantin Cavafy et son frère John ont quitté Alexandrie et leur famille pour faire un tour d’Europe. Alors que l’affaire Dreyfus secoue encore Paris, Constantin essaie de faire publier ses poèmes par Jean Moréas. Mais ce dernier, en trois mots, prononce une sentence douloureuse que le poète ressasse jusqu’à la nausée. Ses efforts et son acharnement ne semblent pas porter de fruits. « Ça faisait si longtemps qu’il travaillait sur ce poème et voilà qu’il lui fallait de nouveau se pencher dessus. Non, il ne pouvait pas le jeter. Il y avait de la force là-dedans. Il était remarquablement conçu. » (p. 33) Pendant des nuits entières, dans sa petite chambre et à la lueur des bougies, il reprend les mêmes vers, les mêmes mots et travaille avec obsession. « Il aspirait plus que tout à s’affranchir du lyrisme et des fioritures, à extirper le superflu, à trancher dans le gras pour aller droit à l’os. » (p. 63)

Autre chose l’obsède et le tourmente, la beauté des hommes. De cet homme surtout, si jeune, si lumineux, aperçu un soir et jamais oublié. L’évocation de ce souvenir est alors puissamment érotique et sensuelle. « On pourrait les mordre ces lèvres et elles pourraient vous le rendre passionnément, et ensuite comme on se retirerait pour les contempler, repérer un infime soupçon de débauche se dessiner aux commissures, les marques invisibles d’un probable vice. » (p. 128) Constantin passe d’un extrême à l’autre, entre morosité trouble et exaltation dangereuse, à la fois poussé et freiné par ses désirs. « Qui sait s’il ne se promenait pas dans le même quartier. Si leurs trajectoires ne les rapprochaient pas l’un de l’autre à chaque instant. Une si douce nuit. Les poèmes pouvaient attendre. » (p. 159) Mais le beau garçon a été avalé par Paris et le poète reste seul avec son désir qui est tellement lié au souvenir de sa mère, image horrifique de femme vieillissante en quête d’affection.

Constantin maudit les maîtres qui l’écrasent par leur talent, comme si leur présence tutélaire bloquait son inspiration. Mais il ne cesse jamais de chercher, même quand le désespoir guette et s’insinue dans chaque instant. « Et cependant il y avait des poèmes qui se concentraient simplement sur un infime détail, songea-t-il. Ils attrapaient un fil, une petite trame du cycle de la vie. Une chose presque inexistante dans le fatras général des passions et des évènements. Ils l’attrapaient et le décortiquaient. Et ces compositions qui s’inspiraient d’un rien s’avéraient être parfois des chefs-d’œuvre. Ils l’attiraient, ces poèmes-là. » (p. 155) Il est souvent pris d’une envie de tout détruire, de faire table rase et d’annihiler son œuvre. Éternellement insatisfait, Constantin est près de céder la tentation du néant pour ne pas subir la douleur du rejet, aujourd’hui ou demain. « Que l’œil de quelqu’un tombât sur un vers inachevé, un poème en cours d’écriture, l’eût fait bondir hors du tombeau. » (p. 230) Finalement, que retiendra l’histoire de Constantin Cavafy ?

Je ne connaissais pas ce poète largement reconnu en Grèce. Le portrait qu’en fait Ersi Sotiropoulos est tourmenté, flamboyant, digne des poètes maudits français. Je regrette un peu qu’il n’y ait pas plus de ses poèmes dans le roman. Les quelques vers qui sont présentés montrent une inspiration familiale profonde, une sorte de mythologie des origines. Tant que ça ne tombe pas dans l’autofiction qui me déplaît tant, ce substrat littéraire m’intéresse beaucoup. Je vais chercher à en savoir un peu plus sur le poète et je vous laisse avec le sublime incipit de ce texte.

« La Terre semblait encore plate alors et la nuit tombait d’un coup jusqu’aux confins du monde, là où quelqu’un de penché vers la lumière de la lampe pouvait voir des siècles plus tard le soleil rouge s’éteindre sur des ruines, pouvait voir, au-delà des mers et de ports dévastés, ces pays qui vivent oubliés du temps dans l’éclat du triomphe, dans la lente agonie de la défaite. » (p. 13)

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L'éveil

Papin_EveilPremier roman de Line Papin.

À Hanoï, des filles et des garçons se croisent, s’aiment et se blessent. Juliet, fille du consul australien, s’amourache de ce jeune Français croisé dans une soirée. « C’était étrange, cette fascination qu’elle avait, comme si… je ne sais pas… comme si j’étais l’élu ou une connerie de ce genre. » (p. 36) Après des années à y vivre, Juliet découvre Hanoï, au-delà des murs et de la climatisation du consulat. S’autorisant enfin cette soif de nouveauté, elle s’éveille, embellit et s’épanouit. « C’était moi, il fallait me voir, ce soir-là, j’étais folle et merveilleuse d’être aimée, d’aimer… » (p. 87) Hélas, ce garçon qu’elle aime tant a un passé et des blessures d’amour non cicatrisées. Ces blessures ont un nom, Laura. Laura était tellement vive, trop vive. « C’était une petite fille ; elle a dû se tordre quelque chose à l’intérieur, qui ne se répare pas. Elle a l’air folle, oui, d’une folie cinglante, agressive, qui produit de la joie et le bruit mat d’une pierre cognée contre une autre. » (p. 103) Le jeune homme et Laura se comprenaient sans se parler, réunis dans l’exclusion commune de la lecture. Quand Laura se meurt, le jeune Français ne peut plus vivre. Et Juliet ne sait comment le garder.

Impossible de ne pas penser à la brûlure que m’a laissée L’amant de Marguerite Duras. J’ai trouvé dans le premier roman de Line Papin un peu de cette fièvre de vivre et de ressentir, mêlée de désespoir et de douleur. Dans la moiteur chaude de Hanoï, les amours croisées et douloureuses sont forcément plus exotiques pour le lecteur qui ne connaît pas la ville.

Sans en abuser, Line Papin manie avec talent les points de suspension. En ne disant pas tout, l’auteure permet beaucoup, mais dans des limites qui ne sont jamais loin. La grâce des points de suspension n’est pas inachèvement, mais ouverture vers un ailleurs qu’il appartient au lecteur d’imaginer. En un sens, ces trois petits signes concluent bien mieux certaines phrases qu’un point franc et massif.

L’éveil est un roman troublant, étonnant, puissant et profond. Aucun doute, une voix vient de naître et je pense qu’on entendra encore parler de Line Papin.

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Au commencement du septième jour

Lang_Commencement du septieme jourRoman de Luc Lang.

Quatrième de couverture : 4 h du matin, dans une belle maison à l’orée du bois de Vincennes, le téléphone sonne. Thomas, 37 ans, informaticien, père de deux jeunes enfants, apprend par un appel de la gendarmerie que sa femme vient d’avoir un très grave accident, sur une route où elle n’aurait pas dû se trouver. Commence une enquête sans répit alors que Camille lutte entre la vie et la mort. Puis une quête durant laquelle chacun des rôles qu’il incarne : époux, père, fils et frère devient un combat. Jour après jour, il découvre des secrets de famille qui sont autant d’abîmes sous ses pas. De Paris au Havre, des Pyrénées à l’Afrique noire, Thomas se trouve emporté par une course dans les tempêtes, une traversée des territoires intimes et des géographies lointaines. Un roman d’une ambition rare.

Quand je me cache derrière une quatrième de couverture au lieu de proposer un résumé de mon cru, c’est soit parce que je ne veux pas déflorer l’intrigue, soit parce que je n’ai pas suffisamment progressé dans le livre pour prétendre le synthétiser. Ici, deuxième cas et abandon page 230, en plein milieu d’une phrase.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre. Lors de la présentation de la rentrée littéraire des éditions Stock, Luc Lang m’avait envoûtée par sa présence, sa prestance, son regard profond. Hélas, je me suis heurtée de plein fouet à l’écriture de l’auteur : dense, étouffante, omniprésente. Faites un test si vous croisez ce livre : ouvrez-le n’importe quelle page et vous verrez un espace saturé d’écriture, sans presque aucun saut de ligne. À croire que le texte reflète l’état d’esprit de Thomas, protagoniste perdu. « C’était simplement un brouillard de plus en épais autour de Camille depuis cet accident. » (p. 79) Heureusement qu’il y a des retours à la ligne pour reprendre un peu son souffle ! Ici, tout est au même niveau, discours ou récit.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre, de découvrir les mystères qui entourent Thomas, son frère et sa sœur, de comprendre ce qui se passait dans la vie de Camille. « Je sens comme une malédiction qui pèse sur la famille, sur nous… » (p. 216) Mais il y a trop d’histoires dans cette histoire : des affaires professionnelles, des magouilles politiques, des secrets de famille, des cheminements personnels, etc.

J’avais pourtant terriblement envie d’apprécier ce livre. Pas réussi. La faute à qui ? Certainement pas à Luc Lang dont le travail est remarquable. Sans doute à mon esprit un peu fatigué. Mais ce n’est pas un adieu : je range Au commencement du septième jour pour un dimanche où mes neurones, mieux entraînés à la brasse coulée, accepteront de plonger dans sa masse textuelle.

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