Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

22 octobre 2019

La guerre des peluches

Messali_Guerre des peluchesAlbum jeunesse de Fatiha Messali et Johanna Crainmark. À paraître le 30 octobre.

Après le royaume des princesses, Okel décide d’aller jouer dans le monde des peluches avec Artik, son ourson. Hop, un tour dans le vortex magique et les voici au village des Nounours. Hélas, les lieux sont loin d’être tranquilles. « Hier, une soucoupe volante s’est écrasée à proximité du château, non loin du village des peluches. »  Et un alien peu sympathique, Frisbi, hypnotise les jouets tous doux pour prendre le contrôle du royaume. Seul le mage Zeusuifor pourrait le battre, mais il faut pour cela aller le chercher dans sa lointaine retraite. Avec l’aide d’Étoile du matin, une licorne en peluche, Okel et Artik se mettent en route pour ramener le mage qui a un petit air de chevalier Jedi.

Vous êtes fans d’une certaine saga cinématographique où gentils et méchants se battent à grand renfort de sabres lasers ? Vous serez enchanté par cette lecture qui multiplie les clins d’œil à une galaxie lointaine, très lointaine. Une fois encore, j’apprécie les références pop culturelles et le vocabulaire riche et précis. L’histoire est très sympathique, sans temps mort, et magnifiquement servie par des illustrations au pep's indéniable !

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18 octobre 2019

Princesse Tralala et la sorcière Pas-de-Bol

Messali_Princesse Tralala et la sorciere PasdeBolAlbum jeunesse de Fatiha Messali et Johanna Crainmark. À paraître le 30 octobre.

Okel est une petite fille bien entourée : peluches, robots et autres jouets, mais surtout sa poupée, Princesse Tralala. « Okel n’est pas une petite fille ordinaire. Elle possède le pouvoir de se transporter à tout moment dans les mondes fantastiques de ses jouets. » Et dans ce monde, la poupée devient une véritable princesse. Okel visite le royaume de son amie Tralala et fait de merveilleuses promenades à dos de poney ailé. Mais voilà que surgit la vilaine sorcière Pas-de-Bol qui porte bien son nom : pas besoin de chercher à se défendre de la méchante magicienne, cette dernière se débrouille très bien toute seule pour se mettre en fâcheuse posture.

Quel enfant n’a pas rêvé que ses jouets étaient animés ? De pouvoir plonger dans un monde fabuleux où toutes les fantaisies sont possibles ? C’est chose possible avec cet album ! Voilà une histoire au rythme enlevé et au ton très humoristique, avec de belles références culturelles et un lexique riche pour apprendre de nouveaux mots aux marmots. Les illustrations sont très pop, avec des couleurs vives et éclatantes. Voilà une jolie lecture à partager entre copains ou avec ses parents.

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15 octobre 2019

La nuit des temps

Barjavel_Nuit des tempsRoman de René Barjavel.

Une expédition française en Antarctique découvre les ruines d’une civilisation enfouie sous mille mètres de glace et de terre. D’après les mesures, les vestiges attendent depuis 900 000 ans, et ils émettent un signal. « Ça dépassait l’histoire et la préhistoire, ça démolissait tous les crédos scientifiques, ce n’était plus à l’échelle de ce que ces hommes savaient. »  (p.26) Grâce à une mobilisation internationale, une construction étonnante est mise au jour : un gigantesque œuf en or qui abrite un homme et une femme endormis depuis des millénaires. Les deux êtres sont d’une beauté presque parfaite et sont entourés d’objets qui attestent d’une technologie largement supérieure à celle que les explorateurs connaissent. Hélas, la décision de réveiller le couple ne sera pas sans entraîner de terribles conséquences. Chaque pays voudrait s’approprier les merveilles promises par cette civilisation perdue. « Devant l’énormité de l’enjeu, personne, bien que ne doutant de personne, ne sait faire confiance à personne – même pas à soi. » (p. 168) Mais le plus grand drame naîtra d’une douleur d’amour restée vivace pendant près d’un million d’années.

Achevé en 1968, ce roman n’est pas daté et la SF reste tout à fait convaincante, voire parfaitement pertinente dans ses mises en garde. Elle s’accompagne d’un pessimisme assez fort à l’encontre de l’évolution et du progrès. « Il ne faut pas trop demander à un cerveau automatique. » (p. 82) En opposant les pays imaginaires du Gondawa et d’Enisoraï, René Barjavel fustige évidemment la Guerre froide et dénonce l’ineptie de la course à l’armement qui débouche inévitablement sur des conflits. Il prône également le respect de toute vie, animale et végétale, dans une démarche antispéciste poussée à l’extrême et qui ne manque pas de me convaincre. L’auteur célèbre surtout l’amour absolu, supérieur à tout, même au temps.

J’ai découvert ce roman quand j’avais 10 ou 11 ans. De là était née ma grande admiration pour René Barjavel : en quelques années, j’ai tout lu de lui. Ma relecture n’a pas amoindri mon souvenir, et c’est heureux. René Barjavel est incontestablement un incontournable et un pilier de la science-fiction française. Je pense continuer à redécouvrir ses romans.

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11 octobre 2019

Fières d'être sorcières ! - Les filles qui ont marqué l'histoire du Monde des Sorciers

Calkhoven_Fieres detre sorcieresOuvrage de Laurie Calkhoven. Illustrations de Violet Tobacco. À paraître le 24 octobre 2019.

Si vous avez lu les sept tomes de la saga Harry Potter et vu les films de la franchise Les animaux fantastiques, vous avez forcément constaté que les sorcières ne comptent pas pour des prunes. « Sans ces jeunes filles et femmes d’action, le monde magique ne serait pas ce qu’il est. » Comme Ron Weasley le fait remarquer, sans Hermione Granger, lui et Harry Potter n’aurait pas tenu deux jours.

Laurie Calkhoven présente un panorama de ces femmes magiques. Chaque portrait commence par les qualités de la sorcière, avec une citation tirée d’un des livres/films. Suit une description détaillée des exploits (ou méfaits) de la femme présentée, avec une très belle illustration inspirée des actrices qui ont incarné ces personnages féminins inoubliables. Nos sorcières bien-aimées (bon, pas toutes…) sont courageuses, intelligentes, sportives, combatives, dévouées, aimantes, imprévisibles, aventurières ou encore déterminées.

Je n’en cite que quelques-unes : vous retrouverez évidemment Hermione Granger, Ginny Weasley, Minerva McGonagall et Tina Goldstein, mais aussi Bellatrix Lestrange, Dolores Ombrage ou encore Helga Pousoufle. « Les sorcières de J. K Rowling sont des mentors, des fondatrices, des résistantes, des mères, des inventrices, des criminelles, des professeures et des meneuses qui marquent ou ont marqué le monde magique de leur empreinte. »

C’est avec plaisir que j’ai replongé dans les deux sagas au travers de leurs personnages féminins. Si l’œuvre de J. K. Rowling souffre de quelques défauts, on peut lui accorder sans chicaner que les femmes n’y sont pas de simples faire-valoir ou de pauvres love interests pour les protagonistes masculins. Elles sont des personnages forts, des éléments centraux des différentes intrigues, voire des icônes modernes pour plusieurs générations de jeunes lecteurs devenus grands.

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08 octobre 2019

Le ciel par-dessus le toit

Appanah_Ciel par dessus le toitRoman de Nathacha Appanah.

Loup est un jeune homme sensible et un peu différent. Il vient d’être incarcéré et il ne veut voir que sa sœur, Paloma. Pas sa mère, Phénix. Surtout pas sa mère. Que sa sœur. Mais pour tout comprendre, il faut remonter à la jeunesse de Phénix, quand elle portait un autre prénom et qu’elle était trop jolie, trop enfermée, mais si mal protégée des autres et d’elle-même. C’est peut-être ça qui explique que Loup et Paloma sont des enfants aimés tant bien que mal, peut-être plus mal que bien, mais aimés quand même, en dépit des non-dits et des colères. « Il ne faut rien regretter parce qu’il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu’est l’enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés, il faut bien que cesse toute velléité du mieux, du magnifique, du meilleur, il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour, arracher à coups de dents sa place au monde. » (p. 31) La parenthèse carcérale, en séparant physiquement et administrativement les êtres, permettra-t-elle à une famille de renouer avec tous ses membres ?

Si vous cherchez un roman qui vous prend à la gorge et aux tripes dès les premières pages, vous avez trouvé. Ce court texte est une claque immense, un concentré d’émotion pure. Je ne connaissais pas Nathacha Appanah, mais je l’ajoute sans hésiter sur ma liste d’auteurs dont il faut que je lise tout. L’autrice a une voix qui dit tout en peu de mots, mais sans en oublier aucun. Chaque image frappe au cœur, chaque portrait est vivant et chaque sentiment hurle comme une craie sur un tableau noir.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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04 octobre 2019

Le bruit des tuiles

Giraud_Bruit des tuilesRoman de Thomas Giraud.

« Tout ce ciel, tout ce sable, cela a dû être simple d’avoir peur de vivre ici, d’avoir peur en vivant ici. » (p. 13) C’est l’histoire de Réunion, rêve d’une ville idéale qui a tourné au cauchemar dans les terres désertiques du Texas. Le projet est porté par Victor Considerant, polytechnicien et adepte de la doctrine de Charles Fourier. Pendant des semaines, l’homme harangue les foules pour convaincre du bien-fondé de son projet, « une réalisation grandiose dans le plus bel État du plus beau pays du monde » (p. 58). Finalement, une trentaine de colons français, belges et suisses se présentent au Havre. « Était-ce le manque de quelque chose qui les tenait prêts à tout quitter pour beaucoup de promesses ? » (p. 36) Après la longue traversée de l’Atlantique commence l’interminable périple à travers les jeunes États-Unis. Hélas, les terres que Considerant a achetées par correspondance ne valent rien. Stériles, brûlées par le soleil de l’été et le froid de l’hiver, elles ne produisent que pierres et poussière. Déconvenue, déception, désillusion, désespoir : voilà ce qui attend les colons. L’enthousiasme premier ne fait pas long feu et le beau projet s’effrite. Certains partent, d’autres meurent, et Réunion reste une illusion. « Au fond le langage lui fait défaut pour formuler le vide. Acculé à la honte, devant l’effondrement ou plutôt devant ce qui ne s’est jamais vraiment construit, il ne trouve rien d’autre que du vide à reformuler, de vieilles idées fades et collantes comme un vieux bonbon à ressasser. » (p. 196)

Avec cette chronique d’un échec annoncé, l’auteur brosse le portrait d’un maniaque du contrôle. « Il ne voulait pas vivre de l’improvisation, ne pas composer avec les aléas. » (p. 114) Victor Considerant est aussi complètement incapable de se remettre en question, car il estime que ses calculs sont bons, que l’erreur ne vient pas de là. Il ne comprend pas pourquoi ses plans ne tournent pas comme il l’imagine. « Ses dessins, il faudrait que, même si ça lui déplaît, il les ajuste pour tenir compte de la réalité. Pas l’inverse. » (p. 124) Sauf qu’en fait, le fouriériste n’a pas tout planifié : il reste une inconnue qu’il ne sait pas intégrer dans ses prévisions mathématiques. « Ce qui l’a le plus surpris, c’est que personne ne lui ait dit que le malheur devait se prévoir. » (p. 265)

Je ne connaissais pas l’épisode historico-géographique et socio-philosophique de Réunion. Il m’inspire autant d’admiration que de déception et de frustration. Le site a disparu, recouvert par Dallas qui n’était alors qu’un village, mais qui s’est prospèrement étendu sur des terres qui ont fait le malheur d’une poignée d’Européens. Preuve que le Far West est un monde plus cruel pour certains que pour d’autres. « Je ne veux pas recommencer à vivre là-bas comme j’ai vécu ici. Ailleurs sera mieux car ailleurs est toujours mieux. » (p. 78) La narration qui alterne sans cesse entre première et troisième personne rend le discours plus audible, plus direct, plus immédiat. C’est presque comme si on y était, les pieds dans la poussière et la tête étourdie par le soleil texan.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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01 octobre 2019

Histoire d'Adrián Silencio

Pourriat_Histoire dAdrian SilencioRoman d’Éléonore Pourriat.

Cléo s’interroge depuis toujours sur son grand-père espagnol, Adrián Silencio. « Il y a ce que je sais, ce que je crois, ce que je crois savoir, et évidemment tout ce que je ne sais pas et tout ce que je ne saurai jamais. Quelques photos aussi. » (p. 13) Musicien dans des orchestres de tango, l’aïeul a fui l’Espagne franquiste et s’est installé en France où il a fondé une deuxième famille. Sur le point de s’installer aux États-Unis, Cléo sent qu’il est temps pour elle d’écrire l’histoire de cet homme et de renouer avec ses origines. « J’ai la sensation déjà de me défaire d’un carcan, d’opérer ma mue grâce à l’histoire ébauchée d’Adrián Silencio. » (p. 99) En quête d’informations, elle interroge sa grand-tante, son oncle, la mère, Google et les archives. Et elle fouille le cartable dans lequel son grand-père a accumulé toute une vie de paperasse et de lettres. « Ai-je le droit de déterrer les souvenirs qu’un homme a mis une vie à ensevelir ? » (p. 130) Des lieux et des noms inconnus surgissent. Le puzzle est immense et tant de pièces manquent. Lançant des messages à travers l’Atlantique, Cléo est déterminée à retrouver sa famille d’Espagne et à établir sa filiation ascendante pour mieux la transmettre à ses contemporains.

Ce roman m’a beaucoup rappelé le Madeleine Project de Clara Beaudoux. Entre travail de mémoire et travail d’archives, la lente reconstitution du passé par Cléo tient de la quête identitaire et du voyage initiatique. Il n’est pas anodin que l’orthographe du prénom de l’aïeul change à mesure que Cléo rend à l’homme toute sa dimension espagnole : Adrien devient Adrian et enfin Adrián. En rendant à l’immigré son identité originelle, Cléo corrige son arbre généalogique en même temps qu’elle le complète de toutes les branches qu’elle découvre. Certains liens sont impossibles à tisser et des portes restent closes parce que la mort est passée avant et a éteint à tout jamais de précieuses mémoires. « N’est-il pas déjà trop tard ? Les grands-parents ne sont plus là pour témoigner et les parents sont à court de mots. » (p. 46) Portée par le fantasme d’une grande famille, Cléo n’a de cesse de rechercher les vivants pour faire parler les morts.

À la dictature de Franco répondent les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, chaque époque étant marquée par sa terreur propre. Si les bourreaux changent, aucune génération n’échappe aux blessures. Avec cette fresque familiale vibrante d’espoir, Éléonore Pourrait signe un très beau premier roman où sa narratrice reprend en main sa vie en écrivant celle de celui dont elle ignorait presque tout.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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27 septembre 2019

Opus 77

Ragougneau_Opus 77Roman d’Alexis Ragougneau.

Chez les Claessens, il y a le père, ancien pianiste et chef d’orchestre, la mère Yaël, soprano qui ne chante plus, le fils David qui a choisi le violon et s’est enfermé dans un bunker, et la fille Ariane, pianiste de renommée internationale qui se fait la voix d’une famille tout autant unie qu’éclatée par la musique. Paradoxalement, le point de départ se situe au moment des funérailles du père où seule Ariane, la fille, est présente. Elle joue l’Opus 77 de Chostakovitch dont on comprend très vite qu’il rythme les nombreux drames de la famille Claessens. « Jamais peut-être musique n’a davantage symbolisé le combat de la lumière face aux forces obscures. » (p. 164) À mesure que la partition se déroule pendant l’office funèbre, Ariane remonte ses souvenirs. Elle parle de son admiration sans bornes pour son père et de son amour inconditionnel pour son frère. Après la disparition volontaire de ce dernier, elle a tout fait pour attirer son attention, le faire sortir de sa retraite. Dans cette famille d’artistes, on ne sait que jouer à en mourir parce que c’est la seule façon de vivre. « Le vrai virtuose mondial, c’est celui qui a peur à s’en pisser dessus et qui avance seul devant trois mille spectateurs pour jouer du Ravel, Chopin, Rachmaninov, sans ciller. » (p. 23)

Je découvre Alexis Ragougneau avec ce texte et je suis immédiatement sous le charme. Immense violence, intense souffrance, entre silence et démence, chaque mot sonne juste et compose un opéra tragique d’excellente facture. En faisant de l’Opus 77 une œuvre maudite à plus d’un titre, l’auteur donne à la partition une nouvelle profondeur : on l’écoute différemment, peut-être plus intensément. On la ressent au cœur et on voudrait la vivre. Mais pour rien au monde je ne voudrais être à la place du soliste. Le roman d’Alexis Ragougneau est sans aucun doute un de mes chouchous de la rentrée littéraire.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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25 septembre 2019

Chroniques d'une station-service

Labruffe_Chroniques dune station serviceRoman d’Alexandre Labruffe.

« Je suis au sommet de la pyramide de la mobilité en quelque sorte : le rouage essentiel de la mondialisation. (Sans moi, la mondialisation n’est rien.) » (p. 7) Beauvoire est pompiste dans une station-service de la région parisienne. En courtes phrases, il raconte son quotidien. Les automobiles qui s’arrêtent le temps d’un plein, d’un café, d’un sandwiche ou d’une miction. Les habitués qui viennent partager une partie de dames ou un verre. « Rares sont les clients qui me voient ou me parlent. Je suis transparent pour la plupart des gens. Certains se demandent sans doute pourquoi j’existe encore, pourquoi je n’ai pas été remplacé par un automate. Des fois, je me le demande aussi. » (p. 6 & 7)  Beauvoire est un observateur essentiellement passif, mais qui parfois, de bon gré ou à contrecœur, se retrouve acteur. Sans savoir pour qui ni dans quel but, il fait passer des messages. Il ose aussi aborder la sublime cliente japonaise qui passe une fois par semaine. Il se rebelle contre son patron en organisant des expositions sauvages sur les murs de la station. Quant au temps qui coule, poisseux comme l’essence, le pompiste le trompe en lisant, en regardant des films ou en pensant à Jean Baudrillard, philosophe qui semble donner à toute chose un sens plus profond, pour peu qu’on accepte de renoncer aux évidences. Avec la lueur vacillante des néons et des enseignes pour seules étoiles, Beauvoire rêve à plus grand, plus loin, mais pour quitter sa station-service, il faudrait un éclat, un coup de tonnerre qui peut-être jamais ne viendra.

Non-lieu par excellence, la station-service est un espace étrange : on ne s’y arrête que pour mieux repartir, regonflé, rempli, reposé. Ce lieu de passage où l’on ne laisse rien porte un nom trompeur. Une station, c’est là où l’on s’arrête, mais la finalité de la station-service n’est pas l’arrêt, c’est le renouvellement du mouvement. De fait, produire des chroniques sur l’impermanence, c’est paradoxal, c’est un pari pris sur l’éphémère. C’est vouloir écrire la répétition là où rien ne revient ni ne perdure. C’est parfaitement vain. Et donc tout à fait sublime. À l’image du premier roman d’Alexandre Labruffe.

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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23 septembre 2019

Ceux qui partent

Benameur_Ceux qui partentRoman de Jeanne Benameur.

  • Donato Scarpa, veuf inconsolé et acteur passionné par l’Énéide, et sa fille Emilia, artiste éprise d’indépendance, ont choisi de quitter l’Italie pour tenter une vie meilleure.
  • Andrew Jonsson appartient à la deuxième génération des immigrés. Son père, venu d’Islande quand il était enfant, s’est construit une belle affaire à New York. Mais Andrew ne s’intéresse qu’à la photographie et passe des heures à capturer les visages des déracinés qui débarquent à Ellis Island. Celui d’Emilia le marque au cœur pour toujours.
  • Esther Agakian, couturière qui sait habiller les corps pour protéger et sublimer les âmes, a quitté une Arménie où le sang de tous les siens a imbibé la terre.
  • Gabor le bohémien ne s’exprime qu’avec son violon. Mais pour Emilia qui a dénoué ses cheveux pendant un instant de pure extase, il pourrait quitter la route et utiliser des mots.
  • Lucile Lenbow a été élevée pour épouser un bon parti. Ce pourrait être Andrew, mais il faudrait accepter que le cœur du jeune homme batte plus fort pour une autre qu'elle.
  • Sigmundur Jonsson est fier de l’empire qu’il a construit. Il lui suffit d’un repas pour comprendre que son plus bel accomplissement est son fils. Et que son héritage n’est pas économique, mais islandais, et qu’il est indispensable qu’il le transmette enfin à Andrew.
  • Hazel, la prostituée qui a refusé d’être épousée par un client, s’est toujours réfugiée dans les livres. Après une dernière nuit de passe, elle décide d’accomplir enfin le projet pour lequel elle a quitté son île bleue et chaude de la Méditerranée.

D’un côté ou de l’autre de l’Hudson, ils sont une foule. Ils sont une poignée.

Après des jours de traversée, l’attente se poursuit sur le paquebot avant le débarquement, puis dans les immenses salles d’Ellis Island. L’Amérique est là, de l’autre côté de l’Hudson, mais encore inatteignable pour les débarqués qui attendent le précieux sésame. Ellis Island, ce n’est pas encore New York, et la grande ville semble aussi lointaine que ses immeubles sont hauts. Cette île d’où l’on voit la grande statue de la Liberté, c’est un peu le purgatoire des Européens déracinés : leurs péchés leur seront-ils remis ? L’Amérique sera-t-elle leur enfer ou leur paradis ?

« Que devient l’espoir lorsqu’on est parqué en longues files d’attente à l’intérieur d’un bâtiment ? » (p. 77) Une journée, une nuit et enfin un matin, c’est l’unité de temps pendant laquelle on s’attache aux personnages. En si peu de moments, on vit d’intenses éclairs de désirs, des passions fulgurantes qui hurlent des promesses d’impermanence. Chacun nourrit en son cœur des aspirations et des ambitions. Ce qui se joue en une nuit décidera de toute une vie.

Avec les personnages qu’elle tisse tout en finesse et en profondeur, Jeanne Benameur interroge l’identité de celui qui laisse tout derrière lui. « Les hommes cherchent leur vie ailleurs quand leur territoire ne peut plus rien pour eux, c’est comme ça. Il faut savoir préparer les bateaux et partir quand le vent souffle et que les présages sont bons. Tarder, c’est renoncer. » (p. 19) Quand cesse-t-on d’être un émigré pour appartenir à la terre où l’on a décidé de poser sa vie ? Existe-t-il une aristocratie des immigrés, héritée des passagers du Mayflower ? Une hiérarchie tacite et implacable ? Comment expliquer qu’une grande nation faite d’anciens immigrés méprise les nouveaux venus, les redoute et les trie ?

De Jeanne Benameur, je n’ai lu que Otages intimes qui, déjà, m’avait bouleversée. Cette nouvelle lecture confirme que j’ai rencontré une autrice à la plume inoubliable. Je vous laisse avec quelques extraits de ce superbe roman qui couronne la rentrée littéraire.

« On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. Rien. » (p. 6)

« Chacun se blottit encore dans sa langue maternelle comme dans le premier vêtement du monde. La peau est livrée au ciel nouveau, à l’air nouveau. La parole, on la préserve. » (p. 7)

« Sera-t-elle toujours quelqu’un qui ne fait pas complètement partie ? » (p. 11)

 « Attendre, c’est mourir salement. Ça tue l’espérance. » (p. 50)

 « La liberté, ces deux-là, sont venus la chercher ici. Mais ce n’est pas al même pour l’un et pour l’autre. » (p. 213)

Lu dans le cadre du prix Au coin de la Place Ronde 2019.

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