Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

23 novembre 2020

Dames du XIIe siècle

Duby_Dames du 12e siecle

Essai de Georges Duby.

« Résignons-nous : rien n’apparaît du féminin qu’à travers le regard des hommes. » (p. 14) C’est au terme d’un long travail de recherche et d’études de sources diverses que l’auteur présente une importante analyse de la place des femmes dans la société du Moyen-Âge. Les épouses, les aïeules, les maîtresses, les religieuses et les recluses, les veuves ou encore les sorcières, toutes fascinent leurs contemporains qui, bien que torturés de désir, sont contraints par les lois de la société et de l’Église. Les figures d’Aliénor, Marie-Madeleine, Héloïse, Ève, Juette et Iseut nourrissent les récits et les imaginations.

Georges Duby décrit la façon dont l’amour courtois a été inventé, ainsi que l’art de la séduction par et pour les chevaliers. Il dépeint toutes les méthodes de l’Église pour régir les relations entre les sexes et séparer les descendances officielles des bâtardes. Mais surtout, tout est fait pour garder le contrôle sur les femmes jugées licencieuses, insoumises et pécheresses par nature.

La démonstration est claire, facile et plaisante à suivre. Je découvre le travail de Georges Duby avec cette lecture et j’apprécie vraiment la simplicité de son écriture, au service d’une pensée pourtant riche et bien menée. Je vous laisse avec quelques extraits de ce très bon texte.

« De la Résurrection, la Madeleine dut le premier témoin, donc l’apôtre des Apôtres. » (p. 39)

« Tous les dirigeants de l’Église, en tout cas, étaient d’accord pour juger nécessaire d’empêcher la femme de nuire. Par conséquent de l’encadrer. En la mariant. » (p. 58)

« La littérature chevaleresque fut toute entière composée par des hommes et principalement pour les hommes. Tous ses héros sont masculins. Les femmes, indispensables au déplacement de l’intrigue, n’y tiennent cependant que des rôles secondaires. » (p. 98)

« Comme le corps des nouveau-nés, le corps des défunts appartient aux femmes. Leur tâche est de le laver, de la parer. » (p. 161)

« La paix sociale reposait sur le mariage. » (p. 211)

« Évitons de tomber dans le travers inverse, de concevoir une histoire des femmes qui ne se soucierait pas des mâles. Au XIIe siècle comme aujourd’hui, masculin et féminin ne vont pas l’un sans l’autre. » (p. 246)

« Toute dynastie procède en effet d’un accouplement. » (p. 284)

« L’une des vertus des dames est la clémence, l’une des fonctions des dames est d’introduire un peu de mansuétude dans l’exercice de la puissance. »(p. 299)

« Le mariage, garant de l’ordre social, subordonne la femme au robuste pouvoir masculin. Bien soumise, prosternée, docile, l’épouse devient ‘l’ornement’ de son maître. » (p. 353)

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20 novembre 2020

Lait et miel

Kaur_Lait et mielRecueil poétique de Rupi Kaur, avec ses illustrations. Traduction de Sabine Rolland.

Décomposé en quatre chapitres – souffrir, aimer, rompre, guérir –, ce recueil de poèmes en prose s’affranchit de la ponctuation et des majuscules pour se concentrer sur les mots bruts. Les mots immédiats. Les mots sans filtre et sans fard. Ceux qu’il ne faut plus retenir.

La poétesse parle de viol et de résilience, du manque d’amour paternel, d’amour et de désir, de la force qu’il faut pour s’aimer soi-même et s’imposer face au monde et aux exigences injustes des hommes, et du grand pouvoir de la sororité. Pour avoir grandi dans le silence, elle refuse désormais de se taire, même quand il faut parler de ce qui fait mal, surtout quand c’est douloureux. La narratrice évoque l’amour qui naît et qui meurt, le deuil qu’il faut faire des relations achevées.

En bas de certains textes, sous le dernier vers se trouve le titre du poème. Et il donne un sens tout différent à ce que l’on vient de lire, il faut refaire le chemin à l’envers, reprendre le travail de lecture et de compréhension pour lire au-delà des mots.

Il n’y a parfois que 3 ou 4 lignes sur la page, mais l’immensité blanche qui s’ouvre en dessous n’est pas vide : elle est ouverte à tout ce que les quelques mots font naître chez les lecteurs, et dans mon cas, ce n’était pas loin de faire déborder la page…

Kaur_Lait et miel-1

J’aurais adoré lire ce texte en édition bilingue, autant pour goûter les mots de la poétesse que pour apprécier le travail de la traductrice. Je vous laisse avec quelques extraits superbes.

« c’est ton sang dans mes veines dis-moi comment je suis censée t’oublier » (p. 16)

« l’idée que nous sommes si capables d’amour mais choisissons pourtant d’être toxiques » (p. 25)

« une fille ne devrait pas mendier une relation à son père » (p. 30)

« il n’a pas commencé par me dire que j’étais belle mais que j’étais exquise » (p. 56)

« c’est là que tu dois comprendre la différence entre vouloir et avoir besoin de / tu peux vouloir ce garçon mais tu n’en as pas besoin » (p. 90)

« je suis un musée rempli d’œuvres d’art mais tu avais les yeux fermés » (p. 104)

« les gens s’en vont mais la façon dont ils sont partis reste » (p.130)

« nous sommes tous nés si beaux / la plus grande tragédie est d’être convaincus que nous ne le sommes pas » (p. 187)

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18 novembre 2020

La retraite de Monsieur Bougran

Huysmans_Retraite de monsieur BougranNouvelle de Joris-Karl Huysmans.

« Être déclaré gâteux ! c’est un peu fort ! » (p. 32) Son directeur ayant décidé qu’il souffrait d’invalidité morale – motif commode pour l’évincer au profit d’un autre –, Monsieur Bougran est mis à la retraite à 50 ans. Lui qui vouait son existence entière à son travail au Ministère, le voilà oisif et humilié. Il ressasse sa passion de l’administration et de son langage d’initiés, sans voir l’inutilité crasse et imbécile de son ancienne tâche. « L’on prenait un texte de droit administratif dont le sens était limpide, net, et aussitôt, à l’aide de circulaires troubles, à l’aide de précédents sans analogie […], l’on faisait de ce texte un embrouillamini, une littérature de Magot, aux phrases grimaçantes, rendant les arrêts les plus opposés à ceux que l’on pouvait prévoir. » (p. 42 & 43) Monsieur Bougran traîne son ennui lors de déambulations vaines dans Paris, pour s’occuper le corps et l’esprit. Obsédé par le souvenir de son bureau au Ministère, il est prêt à tout pour retrouver un peu de son bonheur perdu de fonctionnaire.

Courte et parfaitement menée, cette nouvelle est évidemment brillamment écrite. Et c’est un plaisir de voir comment Huysmans se moque un peu de lui-même et de ses propres angoisses, lui qui fût un fonctionnaire ponctuel et rigoureux. La situation absurde du retraité est traitée sur un mode tragi-comique rehaussé par l’antagonisme des deux personnages secondaires. Ce que l’on observe dans ce texte, c’est la folie croissante d’un homme et sa conclusion inéluctablement fatale.

Cette nouvelle inédite n’était pas inconnue. Elle a été refusée par une revue et Huysmans l’a ensuite oubliée dans un tiroir. Dans son avant-propos, Maurice Garçon raconte l’histoire de ce texte qui a manqué de peu d’être détruit. Il fait le parallèle entre Huysmans et son personnage, Monsieur Bougran. « Très tôt, il fut préoccupé par la crainte de l’oisiveté qu’apporte la retraite et par la transition de l’activité au désœuvrement : la retraite met un espace, souvent difficile à supporter, entre la vie et la mort. » (p. 9)

L’objet livre est superbe, servi par une mise en page soignée et originale (une reliure en fil rouge !) et un travail éditorial remarquable. Il offre des reproductions d’œuvres, dont une en couleurs ! Joris-Karl Huysmans cessera-t-il un jour de me surprendre et de m’émerveiller ? J’en doute, d’autant plus si des éditeurs aussi talentueux et orfèvres que les Éditions Cent pages s’en mêlent !

Un grand merci à Fabienne, ma chère libraire de Place Ronde, pour si bien connaître ses clients. Je ne savais pas que ce livre existait, mais elle l’a commandé et l’a simplement mis sur sa table centrale. Sans me forcer la main, s’en m’en parler. Mais c’était une évidence : dès que j’ai vu le petit ouvrage noir, j’ai compris que je voulais sans même le connaître. Voilà pourquoi je défendrai toujours les librairies de proximité et la qualité de leur service.

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16 novembre 2020

Bowie

Allred_BowieComics de Michael Allred.

Dans son avant-propos, Neil Gaiman résume parfaitement l’ouvrage. « C’est la vie de Bowie sous forme de paraboles et d’histoires imaginaires, une reconstitution magnifiquement documentée, sans doute meilleure que d’authentiques reportages d’époque. C’est la rétrospective fantasmée de la vie d’une personnalité fantasmatique, inspirée par la vie de son interprète, un certain David Jones, qui vécut jadis à Bromley et naquit à Brixton. »

J’ai lu plusieurs biographies de David Bowie, notamment celles de Jérôme Soligny qui a connu intimement l’artiste et sait parfaitement parler de lui. Je vous conseille donc vivement David Bowie et Rainbow Man 1967-1980.

Pour en revenir à ce comics, il ne m’a rien appris de nouveau, mais il a une façon très originale de présenter la vie de l’artiste caméléon, sous forme de reportage ou revue de presse. Et pour me faire lire un comics, il fallait vraiment David Bowie, car je ne suis vraiment pas à l’aise avec ces pages saturées d’images et de couleurs, qui ne laissent à l’œil aucun espace vierge pour se reposer un instant. Mais ce format colle plutôt bien à l’artiste protéiforme et extravagant qu’était Bowie. « À chaque étape, il ne considère rien comme requis, et sème les graines d’une future carrière florissante, tout en se gavant de culture pop américaine. »

Toujours en bande dessinée, j’avais beaucoup aimé Haddon Hall de Nejib, dans un style radicalement différent ! De toute façon, toute production littéraire ou artistique qui parle de Bowie a droit à mon attention la plus soutenue.

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15 novembre 2020

La chair des rêves - Tome 1 : Lucyloo et les arpenteurs de songe

Debien_Lucyloo et les arpenteurs de songe

Bande dessinée de Chris Debien (scénario) et Ysha (dessins).

Lucyloo est une doll, machine qui arpente les songes pour collecter les perles d’Œniria, indispensable à la production de l’Absenthe qui lutte contre les terreurs qui pourraient détruire le monde. « Oubliez vos cauchemars, vos rêves pollués par Lady Mare et ses armées immondes. » Entre chaque mission, Lucyloo reste enfermée dans le laboratoire où elle a été créée, avec ses compagnes Lou-Ann et Adell-Ash, mais elle rêve de Grand-Extérieur et de cet homme qui lui laisse des messages. Dans le confort aseptisé de sa prison, elle ignore tout de la vraie menace qui approche. À moins que le danger soit plus proche d’elle qu’elle ne le pense…

Après des passages très dynamiques et chargés de détails, le dessinateur a l’intelligence de laisser la page respirer pour que son propos se déploie plus clairement. Je découvre le travail d’Ysha avec cette bande dessinée et je suis conquise par le mélange entre manga et Art Nouveau ! Mais surtout, je viens de trouver une nouvelle passion dans le genre dreampunk, qui interroge la réalité et le sens des choses. La fin suspensive de ce premier tome est des plus alléchantes et des plus frustrantes, et j’ai hâte de me replonger dans l’univers des arpenteurs et des maraudeurs !

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13 novembre 2020

L'homme qui n'est jamais mort

Margot_Homme qui nest jamais mortRoman d’Olivier Margot.

Quatrième de couverture – Matthias Sindelar fut l’avant-centre génial de la Wunderteam, la grande équipe historique de l’Autriche. Il fut surnommé l’« homme de papier », pour son physique chétif et son art de franchir les murs de défenseurs, là où ne pouvait passer qu’un bout de papier. La Vienne du début du XXe siècle est la métropole intellectuelle du monde. Sindelar côtoie les cercles ouvriers et les cafés peuplés d’intellectuels. Il joue au football dans un pays qu’écrase la montée des organisations fascistes, les grognements d’une guerre civile à venir et les tensions avec l’Allemagne. Sa popularité a fait de lui le représentant adulé du football, cet art collectif qui se crée et s’abolit dans l’instant. Il personnifie le jeu et chacun comprend que dorénavant la beauté a une durée : une heure trente, le temps d’un match. Après l’invasion allemande, pour un match de gala auquel assiste Hitler, Sindelar porte la Wunderteam qui domine la Mannschaft, l’équipe nationale allemande, 2-0. C’est une humiliation et un acte de résistance. Le 23 janvier 1939, on retrouve son corps inanimé avec celui de sa compagne, juive, apparemment asphyxiés par une cheminée défectueuse.

« Matthias Sindelar ne peut pas savoir qu’il inventera un autre vocabulaire, celui du football, ce jeu universel, mais qu’il n’apprendra jamais la syntaxe de l’amour. » (p. 12) Je n’avais jamais entendu parler de Matthias Sindelar. Olivier Margot raconte joliment l’histoire de cet artiste du football, au jeu novateur et élégant. De sa jeunesse à sa mort très suspecte, le sportif a mené une vie simple auprès des siens, toujours fidèle à sa famille et à ses amis, même juifs. Surtout juifs. « Cet enfant du Lumpenprolétariat a fasciné l’élite viennoise, les écrivains, les acteurs, les architectes par sa prestance, son charisme, sa curiosité, sa créativité, au point d’entrer malgré lui dans cette aristocratie intellectuelle. Et il a résisté aux nazis. Et son refus de l’exil l’a conduit à la mort. » (p. 277)

J’aurais voulu apprécier autant cette biographie que celle de Takeichi Nishi, Briller pour les vivants. Hélas, la plume d’Olivier Margot m’a moins séduite que celle de Jérôme Hallier. Des répétitions étranges, parfois au mot près, brisent le rythme de lecture et donnent l’impression d’un texte qui ne progresse pas, qui revient sur ses pas sans raison valable. Dommage !

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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11 novembre 2020

Deux pieds sur terre

De Bure_Deux pieds sur terreOuvrage de Basile de Bure.

« Pour les quelques génies que nous connaissons, combien de sacrifiés ? Qu’est-ce qui peut bien faire la différence ? Le talent ? Le travail ? La chance ? Probablement un peu des trois. » (p. 26) Pour répondre à cette question, le journaliste décide de suivre pendant un an l’équipe des moins de 15 ans d’un club de football en région parisienne, le Red Star de Saint-Ouen. De vestiaires en entraînements en passant par tous les week-ends de matches, Basile de Bure s’attache à Jhon, Nadir, Esaïe, Mahamadou, Sean, Anis et à tous ces gamins qui vivent pour le football. Leur scolarité est rarement réussie et leur vie familiale rarement simple, mais avec pudeur et acharnement, ces petits prodiges du ballon rond donnent tout sur le terrain. Ils écoutent leur entraîneur, Foued, et acceptent ses règles, sa discipline et sa rigueur. « Je commence à comprendre l’exigence de Foued : à ses yeux, son équipe est la meilleure d’Île-de-France, et c’est avec les meilleurs qu’il faut être le plus dur. » (p. 127)

Ces jeunes s’accrochent à leur objectif et à leurs crampons : les deux pieds sur terre, oui, mais la tête déjà dans les nuages. Pourquoi ne seraient-ils pas le nouveau Zidane ou le nouveau Mbappé ? Ils donnent le meilleur face aux recruteurs des grands clubs qui écument les matches pour alimenter leurs centres de formation et composer leurs futures équipes. « Grâce à la densité des populations, à la diversité de ses origines et à un tissu de clubs amateurs sans équivalents, l’Île-de-France a la réputation d’être le plus grand vivier de jeunes joueurs au monde, au même titre que la mégalopole Rio – Sao Paulo. » (p. 35) Les jeunes du Red Star sont en compétition, mais ils sont amis, soudés et comprennent les sacrifices qu’ils font au nom du ballon rond. Pour eux, le football, c’est au-delà du jeu et du sport. « Je veux en faire mon métier. Jamais je ne pourrai jouer pour le simple plaisir. » (p. 260)

C’est avec beaucoup d’émotion et de tendresse que j’ai lu ce reportage au long cours. Basile de Bure offre un ouvrage très humain et très touchant. Comme lui, on s’attache à ces petits gars, à cette génération 2004 qui, comme d’autres avant et après elle, espère une meilleure vie grâce au football et au stade. « En fait, si je ne signe pas, je pense que j’arrêterai le foot. » (p. 203)

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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09 novembre 2020

Les Tragiques

Montaignac_TragiquesOuvrage de Christian Montaignac. Illustrations de Bertrand Vivès.

L’auteur présente des portraits de sportifs, illustres ou obscurs, fauchés en pleine gloire, en plein effort ou dans la plus totale des ignorances. Qu’ils soient morts sur le stade, la route et le ring ou loin des podiums, ils ont marqué la pratique sportive de leur fulgurance. Ils sont partis sur un score ou un échec définitif. « Les sportifs, destinés à mourir de leur vivant, sont appelés à faire de leur jeunesse l’œuvre d’une vie, leur chef-d’œuvre aussi. » (p. 7) Petites figures, anonymes ou héros installés, ce n’est pas leur renommée qui compte, mais leur dévouement sans faille au sport. Ils sont morts pour lui ou par lui. « On estime à plus de cinq cents le nombre de boxeurs morts à la suite de combats depuis les règles fixées en 1884. » (p. 61)

Christian Montaignac explore les rubriques nécrologiques du cyclisme, du rugby, des courses automobiles, du fleuret, de l’athlétisme et d’autres sports que l’on n’aurait pas imaginé meurtriers. Parce que parfois, ce sont la politique ou la pègre qui se mêlent d’écourter les carrières de certains sportifs. Dans cette galerie, seuls 4 portraits de femmes, alors je ne peux m’empêcher de citer leurs noms : Georgette Gagneux, Lillian Board, Régine Cavagnoud et Thaïs Meheust.

Voilà une lecture belle, mais triste. Très triste. Le titre donne une dimension presque mythologique à ces athlètes disparus trop tôt, et la certitude têtue qu’ils ne seront pas oubliés.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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06 novembre 2020

J'aime le sport de petit niveau

Cyrulnik_Jaime le sport de petit niveauEntretien de Boris Cyrulnik et François L’Yvonnet.

« Le jeu est apparu dès que les êtres vivants ont pu échapper aux contraintes de l’immédiat. » (p. 13) C’est une évidence : pour se livrer à l’effort supplémentaire librement consenti que demande le sport, il faut jouir d’une totale disponibilité de corps et d’esprit.

« C’est pour cela que j’aime le sport de petit niveau, parce que, lui, il socialise. Lui, il moralise. Cela n’empêche pas la compétition, mais, après la compétition, même si on a perdu, on ira au restaurant ensemble. » (p. 87 & 88) Psychanalyste et éthologue, Boris Cyrulnik professe son amour pour le sport pratiqué pour le bien-être et le plaisir, notamment celui de se retrouver en petit comité, loin des ors hurlants des compétitions mondiales. « On a quitté la dimension relationnelle pour entrer dans le monde de la réussite financière. Le prix humain n’a plus grande importance. » (p. 17) Il rappelle la valeur adaptative du jeu, son importance dans les mécanismes d’apprentissage sociaux et sexuels des animaux et, par extension, des hommes au travers du sport.

Boris Cyrulnik répond aux questions avec une parole claire et bien construite. C’est un plaisir de suivre ses raisonnements. Il semble surtout valoriser le sport/jeu collectif, celui qui rassemble dans l’affrontement. Le sport individuel isole, place le sportif seul face à soi-même, chaque compétiteur n’affrontant ses adversaires que dans le tableau des scores.

Étudiante, j’ai lu plusieurs ouvrages de cet auteur et j’avais déjà apprécié la clarté de ses propos. Le sujet ici discuté avec François L’Yvonnet est moins anodin qu’il y paraît. Il y a bien des choses à décoder dans la pratique sportive.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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04 novembre 2020

Éloge de la défaite

Samama_Eloge de la défaiteDialogue entre Laurent-David Samama et Jérémie Peltier.

« Ne nous voilons pas la face : perdre fait mal, fâche et abîme. C’est une claque. Le surgissement du réel dans un scénario que l’on imaginait idéal. » (p. 12) En sport comme en politique, la défaite interroge tout un parcours, un processus finalement non payant. Entraînement et campagne électorale sont revus et commentés selon que le challenger/candidat remporte ou perd le titre. Si le sport permet une certaine résilience et un retour sur les podiums, la politique des dernières années a prouvé qu’elle n’aime pas les perdants. Celui qui n’est pas élu ou réélu est désormais un loser, tandis que son adversaire plus chanceux n’a que peu de temps pour imposer sa réussite. « La victoire, en politique, constitue de plus en plus une fin en soi. L’alpha et l’oméga, c’est gagner, pas tant de construire l’avenir. Car après la victoire, on ne pense pas à l’après. On gère le courant. À l’inverse, la défaite nous oblige à voir plus loin, à établir une nouvelle stratégie, à penser au ‘rebond’ du lendemain. » (p. 21)

La mémoire commune se souvient des victoires, notamment celles que personne n’attendait : les Bleus en 1998 ou François Hollande en 2012. Mais elle épingle tout aussi durablement les défaites, car elles en disent souvent plus long que les succès. « La défaite m’intéresse particulièrement, car tout le monde perd dans la vie. Dès lors, la question est de savoir ce que l’on fait de ses déconvenues, faillites et autres drames personnels. Comment on les convertit en expérience. Car même s’il y a souvent de la souffrance dans l’affaire, il y a aussi du positif : échouer nous complexifie… » (p. 8 & 9) Les deux interlocuteurs discutent de l’humilité dans la défaite et de la crainte du non-retour. Terreau de futures victoires ou immédiate mise à pied, la défaite n’en finit pas de questionner l’injonction de la performance dans laquelle le monde libéral oppose tous les individus.

Il est bien facile d’inviter le perdant à l’élégance quand on n’est pas soi-même arrêté à quelques mètres de la ligne d’arrivée, mâchant et crachant la poussière que le premier nous envoie dans les narines. « Parfois, la défaite n’apporte rien, elle fait juste beaucoup de dégâts. L’enjeu, c’est donc de savoir perdre, d’apprendre à perdre avec élégance. C’est perdre mieux. Perdre avec autorité. Perdre avec dignité. » (p. 74)

De cet entretien mené à bâtons rompus, je retiens surtout le fameux exemple de Raymond Poulidor, si souvent cité par un de mes grands-pères. Je n’ai jamais vu courir ce cycliste, mais je me souviens du chagrin que j’ai eu pour cet inconnu quand j’ai appris qu’il n’avait jamais gagné. « C’est aussi cela, Poulidor ! Un perdant magnifique, un sempiternel vaincu qui n’abandonne jamais. Peut-être un surhomme, quelque part… En tout cas, un héros du quotidien ! Voilà l’origine de la ‘poupoularité’ de l’Éternel Second sur les routes du Tour de France. Il ne survole jamais. Rien ne lui est acquis. Il n’a pas de don. Son expérience quotidienne est celle du travail. C’est la France qui se lève tôt, celle qui va au turbin. C’est le pays qui, par l’effort, tire un bénéfice de son labeur. » (p. 39) La défaite, d’accord, mais pas sans s’être battu jusqu’au bout !

Cet échange est intéressant par de nombreux aspects, mais j’y ai parfois trouvé la lourdeur d’une discussion de comptoir. Dommage, car le sujet mérite d’être exploité plus précisément, au-delà des seuls exemples sportifs et politiques.

Lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2020.

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