Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

03 décembre 2021

La cité des saints et des fous

Vandermeer_Cite des saints et des fousRecueil de textes de Jeff Vandermeer.

Dans la métropole d’Ambregris se croisent le meilleur et le pire de l’humanité. Le missionnaire Dradin, encore souffrant des fièvres de la jungle, s’éprend éperdument d’une femme dont il a simplement aperçu l’image à la fenêtre. « Désormais, il était en vérité un missionnaire, qui se convertissait lui-même à la cause de l’amour, et il ne pouvait pas s’arrêter. » (p. 44) On découvre l’histoire de Jean Mazikert, fondateur d’Ambregris, de ses descendants et des mystères légendaires de la cité. « Comment réagir, à notre époque moderne, lorsqu’on nous affirme que 25 000 personnes ont tout simplement disparu, sans laisser la moindre trace de lutte ? Arrive-t-on simplement à le croire ? » (p. 156) Découvrez Martin Lac, peintre estropié, dont l’œuvre la plus connue traduit son obsession pour la décapitation à laquelle il a assisté. « Parfois, Martin, une personne fortunée a une vilaine petite idée dans un vilain petit coin de sa tête… Une vilaine petite idée qui consiste à faire réaliser par un peintre une œuvre pornographique à son goût. » (p. 201) Enfin, vous ferez la connaissance de X, patient d’un hôpital psychiatrique de Chicago, interrogé sur sa curieuse névrose. Et là, c’est l’activité même d’imagination qui devient une maladie, une infirmité, presque une déviance mentale. « Je crois maintenant fermement qu’Ambregris, et tout ce qui lui est associé, est un produit de mon imagination. Je ne crois plus qu’Ambregris existe. » (p. 256)

Suit un nombre impressionnant d’annexes, d’archives inventées, de ressources créées de toutes pièces pour donner vie au monde étrange d’Ambregris. Cela va du rapport médical à une monographie sur le calmar royal en passant par des publicités et un récit biographique de la famille Hoegbotton. Chaque texte a des liens avec les autres et tous composent une carte géographique et temporelle d’Ambregris, cité de sinistre réputation. Certains textes m’ont rappelé les contes d’Hoffmann et évidemment les histoires d’Edgar Allan Poe, le tout richement illustré de gravures épatantes ! Ce qui est vraiment stupéfiant dans ce recueil, c’est que Jeff Vandermeer se fait personnage de son œuvre, qu’il se transforme en matière créative de son propre livre, allant jusqu’à donner son patronyme à un personnage. D’autres avant lui l’ont fait, mais Jeff Vandermeer apporte un je-ne-sais-quoi plus frappant, plus efficace. Et en fin d’ouvrage, il fantasme sa biographie d’écrivain. Ce n’est certainement pas de l’autofiction, mais plutôt une métafiction si j’ose inventer le terme. Sous la plume de l’auteur, tout devient sujet à la création et à la transformation en fiction.

Du même auteur, je vous recommande évidemment La trilogie du rempart Sud : Annihilation, Autorité et Acceptation, et Borne.

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01 décembre 2021

Blanc autour

Lupano_Blanc autourBande dessinée de Wilfrid Lupano (scénario) et Stéphane Fort (dessins et couleurs).

En 1832, dans une petite ville du Connecticut, Prudence Crandall décide que son école de jeunes filles accueillera désormais des élèves noires. La première est Sarah, suivie de plusieurs dizaines de jeunes noires venues de villes et d’états différents. Mais l’accueil dans la ville est plus que glacial : personne ne veut de ces Noires qui se piquent d’apprentissage. « Je préfère les nègres qui rejettent notre société à ceux qui cherchent à s’y glisser par tous les moyens. » (p. 116) L’affaire fait tant de bruit qu’elle aboutit à des procès et à une loi édictée par l’état du Connecticut. L’objectif est toujours d’empêcher ces jeunes filles de s’éduquer et de fermer l’école Crandall. Les élèves sont lucides, mais surtout déterminées et courageuses. Apprendre, elles en rêvent et elles le méritent : personne ne les en privera ! « Des femmes noires instruites auront des enfants instruits, qui auront des enfants plus instruits encore. Ils ne veulent pas que ça commence. Et ça commence ici. » (p. 86)

Très fortement inspirée de faits réels, cette histoire se déroule 30 ans avant l’abolition de l’esclavage : dans les états où les Noirs sont libres, les anciens esclaves n’ont cependant pas de droits, dont celui de fréquenter l’école. « Éduquer quelques noirs, bon, à la limite… Mais pourquoi justement ICI, dans notre ville ? […] Et d’ailleurs, pourquoi des filles ? En quoi cela va-t-il les aider dans leurs tâches quotidiennes ? Ça n’a pas de sens ! Ça risque de laisser penser à ces négresses qu’elles valent les blanches. » (p. 25) À la fin de l’ouvrage, des portraits courts des jeunes élèves racontent leur existence après leur passage dans l’école. Toutes ont mené une vie faite d’engagement dans la cause abolitionniste et leur lutte en faveur de l’enseignement des Afro-Américains. Les dessins sont très doux, avec des traits peu appuyés qui laissent beaucoup à l’imagination. Les couleurs et les ombres sont parfaitement maîtrisées et rendent à merveille l’époque et ce que l’on imagine être l’ambiance d’alors.

Voilà un ouvrage qui prend évidemment place sur mon étagère de lectures féministes !

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29 novembre 2021

FESSES, suivi de AbaTToir et La Femme de l’Ogre

Gruson_FessesPièces de Bernadette Gruson (autrice, comédienne et metteuse en scène).

FESSES, ou comment prendre du recul grâce à la fissure

La femme seule en scène nous interpelle. Oui, on va parler de fesses. Non, on ne va pas parler que de ça. « Le cul c’est ce qu’on voit des fesses quand on est habillé / les fesses sont les fesses parce qu’elles sont nues / le cul ne se met pas à poil / le cul se cache / Il n’est pas direct le cul / le cul c’est les fesses habillées / Et l’habit ne fait pas le moine : L’habit fait le cul » (p. 10) Non, les fesses, ce n’est pas vulgaire, ce n’est pas sale, ce n’est pas anecdotique : c’est poétique ! « L’éloge des fesses commence par l’éloge de la césure. » (p. 15) Et la césure, ça s’écrit même sans ponctuation. Peut-être même d’autant mieux : c’est l’une des grandes qualités de ce texte, il n’abuse pas de la ponctuation, ce qui invite le spectateur/lecteur à s’accorder au souffle déclamatoire de la comédienne. Ah, et si vous pensiez qu’on ne parlerait que de fesses, ce n’est pas le cas… Il y a d’autres choses à découvrir dans cette pièce, alors profitez-en jusqu’au bout !

De cabrioles sur le langage en jeu subtil avec les homophones, l’autrice/comédienne nous entraîne dans son univers. Les très généreuses indications scéniques sont bien plus que des didascalies : ce sont des invitations à pénétrer dans l’espace mental de Bernadette Gruson. C’est un espace qu’elle donne à voir sur la scène, mais aussi qu’elle invite à parcourir au gré de notre imagination.

L’autrice a écrit ce texte en 2015, donc avant #MeToo. Pas étonnant qu’elle ait pris de plein fouet le mur patriarcal de l’incompréhension et de la moquerie ! Cette pièce reste toute brûlante d’actualité et mérite d’être vue et jouée.

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AbaTToir, ou comment échapper au conditionnement quand on naît poule

Le rideau s’ouvre sur des photos de famille, d’enfance et des souvenirs. La comédienne, toujours seule en scène, raconte son enfance à Courrières et le métier de ses parents dans une usine d’abattage de volaille. « Deux mille poules à l’heure / Deux mille poules à l’heure /Quand on aime, on ne compte pas / Quand on tue, on compte, c’est comme ça / Deux mille poules à l’heure / Savoir tuer d’un coup / D’un coup sûr / Sans s’acharner / C’est la règle / Sinon ça met à l’aise. » (p. 55) Ici, il n’est pas seulement question de pauvres volatiles suppliciés, mais bien de sentiments. Parce que l’amour est un dépeçage et les normes sociales sont un écartèlement pour les personnes différentes, celles qui sont plus sensibles.

Ce texte vu sur scène doit être un régal pour les oreilles tant la virtuosité déclamatoire se ressent déjà sur le papier. Toutefois, j’y ai été moins sensible, écorchée dès le début par la description de la mise à mort des poules.

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La Femme de l’Ogre, ou la lumière sur l’histoire de l’ombre

Le Petit Poucet, vous connaissez ? Les sept petits garçons abandonnés dans la forêt par leurs parents trop pauvres pour les nourrir, les petits cailloux et les miettes de pain, l’ogre qui se trompe et dévore ses propres filles, tout ça, bien sûr, vous connaissez ! Il y a cependant un personnage dont on parle trop peu : l’épouse de celui qui sent la chair fraîche à des lieues à la ronde. La femme de l’Ogre prend la parole, enfin, et vous, prenez garde, parce qu’elle se libère de siècles de soumission à l’homme et à la maternité ! « Je vous donne tout et vous prenez tout / Vous me mangez » (p. 82)

Moi qui suis friande de réécritures de contes, de légendes et de mythes littéraires, je ne boude pas mon plaisir devant cette pièce audacieuse et résolument féministe. Si le personnage principal a de grandes dents, ce n’est pas pour vous manger, c’est pour déchirer le patriarcat !

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Bernadette Gruson est ma voisine, mais surtout et avant tout mon amie. Je m’estime très chanceuse de la confiance qu’elle place en moi en me laissant donner mon avis sur ses textes.

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26 novembre 2021

Bride Stories - 6

Mori_Bride Stories 6Manga de Kaoru Mori.

Amir Hargal et Karluk Eyhon grandissent et leur couple se renforce. Si la différence d’âge reste la même, elle perd en importance à mesure que le garçon devient un homme. Hélas, la quiétude ne dure pas. Le clan Hargal s’est vu retirer des terres par Numaji, il est difficile de faire paître les chevaux et le bétail. « Nous manquons de terre, et si nous ne voulons pas en acheter, nous devons nous en emparer par la force ! La guerre est déclarée. » (p. 50) Le père d’Amir s’allie au clan Berdan pour attaquer les Eyhon. Les Berdan ont reçu des armes russes, le pays du tsar trouvant son compte dans les batailles entre clans. Et pour la famille Hargal, il ne s’agit plus vraiment de récupérer Amir pour la marier à Numaji, mais bien de reconstituer son patrimoine et retrouver des terres d’élevage.

La quasi-totalité de ce volume est dédiée à des batailles dont le dessin est très dynamique et fluide. Dans chaque scène, on comprend qui frappe qui et d’où partent les flèches et les balles. Même en noir et blanc, les blessures et le sang répandu sont impressionnants. Et comme dans toute guerre, il faut autant se méfier de ses ennemis que de ses alliés opportunistes, peut-être plus. La fin de cet album s’achève sur un retournement de situation autour d’Azher, le frère d’Amir. Il me faut le tome 7 sans attendre !

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24 novembre 2021

Le grand saut

Dely_Grand saut

Texte de Renaud Dély.

« La victoire, ça doit être léger comme une plume, ça soulage, ça ôte d’un poids, ça élève. Et la perche, plus encore, c’est magique. » (p. 72) L’été 1983, le jeune Renaud Dély passe ses journées devant son téléviseur, fasciné par les exploits des sportifs aux Jeux olympiques de Los Angeles. Un athlète, surtout, nourrit son admiration. C’est Pierre Quinon, perchiste qui obtient la médaille d’or. « Sauter, c’est ta vie, ton oxygène, ta raison d’être. » (p. 14) Pendant que le gamin grandit, moins plus qu’heureux auprès d’une mère gravement dépressive, il ne sait pas encore que son héros est également tourmenté. La victoire olympique lui laisse un goût amer, car il n’a pas pu affronter le véritable champion de la discipline. Et puis, Pierre Quinon n’aime pas le devant de la scène et les questions des journalistes. « Tout ce cirque l’agace. Pierre sait mieux que quiconque que la victoire ne tient qu’à un fil. » (p. 77)

Renaud Dély propose une double histoire : d’une part celle de l’adolescent qu’il a été, marqué par le divorce de ses parents et la maladie de sa mère ; de l’autre celle de l’athlète hanté par de nombreux démons et qui pratique la fuite en avant. « Pierre a gagné et il s’en veut. Tant d’autres perdent un peu partout dans le monde sans qu’il ne puisse rien y faire, sans même qu’il essaye. » (p. 80) De ces portraits croisés ressort un touchant récit sur la douleur terrible de la dépression pour ceux qui en souffrent. L’auteur porte aussi un regard très humain sur le suicide qui, lui, blesse ceux qui restent.

J’ai beaucoup apprécié la progression parallèle des deux histoires, de l’enfance à l’âge adulte. Un destin sportif se mêle à une existence tranquille, et ce sont finalement les deux lignes de vie qui en ressortent enrichies.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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22 novembre 2021

Judoka

Fremaux_JudokaTexte de Thierry Frémaux.

« Ce qu’on vous enseigne avant tout, ça n’est pas comment gagner, mais comment tomber. Ce qui ne signifie pas perdre. Mais cette évidence n’arrive qu’après. » (p. 11) Invité à prononcer les vœux de la Fédération française de Judo, l’auteur revient sur l’importance de cet art martial dans son existence, depuis l’enfance aux Minguettes jusqu’aux tapis rouges des festivals de cinéma. « Dans une carrière de judoka, on tombera beaucoup. Mais on aura appris d’emblée qu’une chute n’est pas un effondrement. Elle est un avènement. »(p. 17)

Les références au cinéma sont évidemment nombreuses, mais l’auteur, directeur général du Festival de Cannes, convoque aussi des œuvres littéraires et picturales. Mises en regard avec le judo, elles prennent une autre dimension et, par échange de bons procédés, enrichissent la vision que l’on a du sport japonais. Outre le récit que fait l’auteur de son parcours de judoka, l’ouvrage est une mine de renseignements sur cet art martial. À mon goût, ce traité historique, cette encyclopédie, voire ce dictionnaire amoureux du judo sont à réserver à des amateurs ou à des curieux intéressés par la discipline. J’ai lu ce texte sans déplaisir, mais avec un ennui vaguement croissant. J’aurais préféré plus de Thierry Frémaux et moins de technique sportive. « Nous n’avons pas été enfants, nous n’avons pas été adolescents, nous avons été judokas. Nous sommes devenus adultes sans nous en apercevoir. » (p. 209) Il reste que le livre est remarquablement écrit et a fait s’allonger ma liste d’œuvres cinématographiques à découvrir.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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19 novembre 2021

Ne t'arrête pas de courir

Palain_Ne tarrete pas de courirTexte de Mathieu Palain.

Pendant deux ans, chaque mercredi, Mathieu Palain s’est rendu à la prison de Réau pour discuter avec Toumany Coulibaly. Le détenu est champion de France du 400 mètres et condamné à plusieurs peines pour de multiples cambriolages. Cinquième d’une fratrie de 18 enfants, Toumany est tombé très tôt dans le vol, qu’il subit comme une pulsion irrépressible. « Toumany a beau courir vite, il reste un jeune fauché dans une cité de la banlieue sud. » (p. 106) Le jour, il gagne des courses et monte sur des podiums. La nuit, il siphonne des réservoirs et cambriole des pharmacies. A-t-il conscience de gâcher son talent et ses chances ? Sans aucun doute, oui, mais comment gérer la pulsion ? Peut-être en essayant de comprendre ce qui la déclenche et où elle prend racine. En prison, Toumany travaille sur lui-même, seul ou avec des psychologues, il obtient des diplômes et, même s’il continue à s’entraîner dans la cour, il tente surtout de devenir l’homme dont son épouse et ses enfants ont besoin.

Mathieu Palain livre un portrait remarquablement bien écrit et fluide de cet athlète détenu, devenu son ami au fil des rencontres au parloir. Parce qu’il est radicalement honnête, le récit est résolument humain et empathique. À force de parler à un autre et d’un autre, l’auteur finit par parler de lui : là aussi, les révélations sont bouleversantes. « Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. » (p. 14) Et au bout du compte, rien de tout cela n’est roman, rien de cela n’est fiction. Mathieu Palain ne peut pas inventer une happy end ni enchaîner des rebondissements. Ce qui suivra après, ce que Toumany Coulibaly fera de sa vie en dehors de la prison, sur les pistes ou ailleurs, cela n’appartient qu’à lui. Mais cela n’empêche pas l’auteur – et le lecteur – de se projeter, encore moins d’espérer. « Égoïstement, en tant qu’écrivain, ce que je cherche, moi, c’est une fin. J’aimerais qu’il sorte de prison et qu’il reprenne sa vie en main. Je ne suis ni son frère ni son père, mais quand même, ça me ferait chier qu’il rechute. » (p. 263)

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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17 novembre 2021

La passion selon Saint-Étienne

Verneyre_Passion selon saint etienneTexte de Christophe Verneyre.

Ce que l’auteur nous raconte, c’est la naissance de sa passion pour le club de football de sa ville d’enfance, Saint-Étienne. « Je suis fou et afin de maîtriser cette folie à défaut de la guérir, je m’offre une récitation en forme d’auto-analyse ». (p. 19) Et de fait, il est impossible de passer à côté de l’attachement, de la tendresse et de l’enthousiasme que Christophe Verneyre exprime pour les Verts. Entre grandeur et décadence de son club, le gamin a grandi et entraîné dans sa passion femme et enfant. « Même abonné aux désillusions, le supporter a une vertu folle : la ténacité. Il en redemande, alors il y retourne, il y revient inlassablement, telle la mouche sur son carreau. » (p. 86) La bande-son éclectique en tête de chapitre réveille mille et un souvenirs et rythme les victoires et les défaites dans le Chaudron et à l’extérieur. L’auteur professe une vérité simple : il faut toujours y croire, même au plus mal.

Même moi qui ne suis le football qu’à l’occasion des compétitions internationales, je sais que l’équipe de Saint-Étienne a eu un passé glorieux et enchaîné les retours en grâce et les (re)descentes aux enfers. Le récit de Christophe Verneyre n’est pas déplaisant, mais je n’ai rien d’une pasionaria ou d'une martyr, en sport ou ailleurs, et je comprends difficilement cette quasi-dévotion. Je la respecte, mais je n’y suis pas sensible. « Combien de fois mon week-end mal emmanché après une contre-performance des Verts le samedi fut sauvé de la déprime absolue du dimanche soir par une défaite lyonnaise ? » (p. 81)

Je vous laisse avec quelques extraits.

« Nous étions devenus minables, sportivement et moralement. Mauvais et tricheurs. Voilà d’où je venais, voilà Sainté au printemps 1984. Voilà ma passion malmenée, mon orgueil bafoué. Un spectacle de désolation. » (p. 25)

« J’ai grandi avec cette idée que le foot, c’était les Verts, et Sainté, c’était le foot. Une double équation indispensable. » (p. 43)

« J’avais douze ans et les Verts n’avaient pas le droit de descendre en division 2. » (p. 49)

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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15 novembre 2021

À revers

Dabadie_A reversRoman de Florent Dabadie.

Fred Gurviel est journaliste pour L’Équipe et spécialiste des affaires de dopage dans le sport. « Je ne suis pas carriériste, j’ai l’ambition de devenir un meilleur journaliste. J’ai, par-dessus tout, ce sentiment écœurant que depuis plusieurs années, le monde du sport nous ment. » (p. 142) Masha Antonova est lycéenne, mais surtout tenniswoman. Elle est douée, mais hélas, pas suffisamment pour percer dans le classement et encore moins pour passer professionnelle. Aussi, quand elle commence à enchaîner les victoires, Fred s’interroge : le miracle est-il uniquement sportif ou l’adolescente est-elle passée entre les mains du mystérieux Dr Mugler ? « Nous sommes dans une zone grise. Je dirais que nous sommes dans la légalité, sauf si on veut vraiment nous chercher des ennuis. C’est justement savoir ne pas franchir la ligne, le plus important. Certains docteurs ou sportifs font n’importe quoi. Le prix que vous me payez, c’est la sécurité. » (p. 117)

J’ai immédiatement ressenti une forte sympathie pour cette adolescente qui se consacre au tennis depuis l’enfance. On a envie de la voir réussir, quitte à fermer les yeux sur des pratiques douteuses, les petits arrangements avec la conscience et quelques accrocs faits à l’honnêteté. À l’inverse, il m’a été bien difficile d’apprécier le journaliste. Il fait son métier, on sait rationnellement que sa posture est la bonne et qu’il incarne le bien, mais on voit surtout une sorte de justice aveugle et rigide, froide et sans cœur.

Le style est parfois scolaire, pour ne pas dire poussif, et certains paragraphes sont des plus incongrus. Par exemple, Fred Gurviel indique pendant 15 lignes qu’il est végétarien, et ? Et rien, on n’en reparlera plus. En revanche, ce dont on bénéficie jusqu’à l’overdose, c’est le name-dropping. Le roman hésite sans cesse entre le thriller, le roman d’apprentissage et le reportage. Le problème n’est pas que l’auteur n’ait pas su choisir un genre, mais qu’il ait échoué dans sa tentative d'en réunir plusieurs au sein d’un texte protéiforme. Dans l’ensemble, cette lecture est loin d’être déplaisante, mais je déplore une fin bâclée à la morale simpliste.

Roman lu dans le cadre du prix Sport Scriptum 2021.

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10 novembre 2021

Les Hauts de Hurlevent

2021-10-07Roman d’Emily Bronte, illustré par Nathalie Novi.

J’ai lu pour la troisième ou quatrième fois ce superbe roman pour profiter de la sublime édition des éditions Tibert et des illustrations délicates et puissantes de Nathalie Novi. L’artiste a précédemment enjolivé le roman de Charlotte Bronte, Jane Eyre, que j’ai rererelu avec un plaisir immense.

J’ai déjà chroniqué Les Hauts de Hurlevent sur ce blog, inutile de recommencer. Je suis cependant toujours fascinée par ces amours intenses qui rendent malade ou fou, voire qui tuent et alimentent des vengeances implacables. Mais je reste irrémédiablement sceptique devant la faible santé des personnages : pour avoir gardé quelques heures les pieds mouillés, les êtres restent souffrants pendant trois semaines et convalescents durant des mois. Enfin, non, je précise, seuls les êtres oisifs entourés de domestiques zélés mettent des plombes à se relever d’un rhume. Il est certain que ça laisse beaucoup de temps pour écouter les longues et palpitantes histoires de ses voisins…

Deux beaux extraits pour finir.

« Mon amour pour Heathcliff ressemble aux roches éternelles sous la terre. Nelly, je suis Heathcliff… Il est constamment présent dans mes pensées, constamment… Non comme un plaisir pas plus que je ne suis toujours un plaisir à moi-même… Mais comme mon propre être… » (p. 113)

« Ce n’est pas moi qui t’ai brisé le cœur, c’est toi et toi seule, et en brisant ton cœur, tu as brisé le mien. Et ce n’en est que pire pour moi d’être robuste. Est-ce que je souhaite vivre ? De quelle sorte de vie s’agira-t-il quand tu seras… Oh ! Dieu ! est-ce que tu aimerais vivre, toi, alors que ton âme serait dans la tombe ? » (p. 199)

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