Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

26 mai 2012

La femme du Vème

Femme_du_VemeRoman de Douglas Kennedy.

Après une sordide histoire, Harry Ricks a quitté précipitamment les États-Unis, son université et sa famille. Seul dans Paris, il est démuni et déprimé. Il hante les cinémas et tente, sans succès, d’écrire son premier roman. Son existence s’effondre et Harry désespère de reprendre pied. Son épouse lui interdit tout contact avec leur fille et sa réputation est fortement entachée. Les rencontres qu’il fait sont plus désastreuses les unes que les autres : un gérant d’hôtel sans scrupule, un logeur escroc ou encore un voisin brutal. Dans une misérable chambre de bonne, il voit ses économies fondre à vue d’œil. Il trouve un boulot de veilleur de nuit dans un local assez louche. « Ce qui se passe au rez-de-chaussée, ce ne sont pas tes oignons. Ni maintenant ni jamais. Crois-moi, c’est mieux ainsi. » (p. 95) Mais il ne se pose pas de question : il a besoin d’argent et ça lui laisse le temps de travailler à son roman.

Et il rencontre Margit, la cinquantaine passée. Entre eux, la séduction est brutale et immédiate. Margit est très secrète et elle n’accepte de voir Harry que deux fois par semaine, en fin d’après-midi. « Avec cette femme, il va falloir du doigté, du sang froid, un peu de détachement… » (p. 134) Difficile pour Harry de suivre son propre conseil : totalement subjugué par la troublante Margit, il se laisse dominer par cette relation et ne se reconnait pas. « Tout le monde joue un rôle dans une relation sentimentale. Surtout quand elle est aussi étrange que celle-ci. » (p. 171) Mais de troublantes coïncidences émaillent le séjour parisien d’Harry. Peu à peu, il a le sentiment d’être suivi, voire piégé. Et Margit ne semble pas innocente : « Tu avais besoin de moi pour régler tous les comptes qui restaient en suspens. » (p. 320)

Harry est un passionné de cinéma. En ce sens, le fait que le roman se déroule comme un mauvais film est particulièrement ironique. Entre répliques attendues, situations rocambolesques et scènes un peu trash, le roman est digne des séries B ou des téléfilms de l’après-midi. Les ficelles sont grosses comme des poutrelles et le retournement vers le deuxième tiers du roman est vraiment grotesque. La dichotomie est criante de ridicule entre Harry le raté qui culpabilise et Margit la sublime femme mystérieuse. Enfin, les constantes références à une certaine morale américaine puritaine plombent l’ambiance : l’atmosphère est suffisamment oppressante sans besoin d’en rajouter.

J’ai trouvé de nombreux défauts à ce roman, mais j’ai été incapable d’en arrêter la lecture. Complètement fascinée par la médiocrité certaine du texte, j’ai continué à tourner les pages juste pour relever d’autres défauts et formuler d’autres critiques. Oui, je sais, c’est particulièrement mesquin...

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Maman

Film d'Alexandra Leclère, avec Josiane Balasko, Mathilde Seigner et Marina Foïs.

Maman_film_

Grâce à Cécile 2 Quoide9, j'ai gagné deux invitations pour le film Maman. Si la bande-annonce laisse supposer qu'il s'agit d'une comédie un peu foutraque, le film est bien plus subtil.

Sandrine et Alice, deux femmes adultes, désespèrent d'intéresser leur mère à leur existence. Devant l'indifférence et le mutisme de leur mère, elles décident de la kidnapper et de la séquestrer afin de provoquer le dialogue et, peut-être, les sentiments. Ce qui se dira dans la maison isolée devra y rester : ces trois femmes n'ont quelques jours pour percer un vieil abcès et tenter de bâtir une vraie relation.

Attention, que les filles qui n'ont pas réglé tous leurs problèmes avec leur mère s'abstiennent. Ou pas. Il y a de quoi réfléchir, comprendre et pardonner. Impossible de donner tous les torts à la mère, quelle que soit la peine des filles.

Marina Foïs m'a une nouvelle fois convaincue de son immense talent : toujours sur la ligne, entre fragilité et folie, elle incarne un personnage très touchant qui s'épuise à jouer les tampons entre sa mère et sa soeur. Moins convaincue par Josiane Balasko dont j'ai trouvé le jeu un peu grossier, voire caricatural. L'actrice a de la bouteille, c'est une gueule et c'est peut-être ce qui pèche : il aurait peut-être fallu une actrice moins marquée, moins monumentale. Toutefois, elle propose une interprétation puissante et dérangeante. Reste Mathilde Seigner, toujours impeccable : j'ai été une nouvelle fois touchée par sa beauté froissée et par la composition bouleversante de cette femme qui ne sait pas aimer, parce qu'on ne lui a pas appris. C'est le personnage dont je me sens le plus proche et certains de ses mots sont un peu les miens.

Ma maman et moi, on a parfois des mots, mais jamais aussi durs. Et ça n'ira certainement jamais aussi loin. Quels que soient les reproches réciproques, l'amour reste le plus fort. Alors, maman, je te dédie ce billet pour ton anniversaire.

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25 mai 2012

Les lois de la gravité

Lois_de_la_graviteRoman de Jean Teulé.

Soirée tranquille au commissariat. Le lieutenant Gilles Pontoise attend la fin de sa permanence pour être enfin en repos. Mais voilà qu’entre une femme qui veut être arrêtée. Elle s’accuse du meurtre de son mari, décédé des années plus tôt. Et elle veut être arrêtée parce que le délai de prescription échoit le lendemain. « Mais il faut bien finir par dire la vérité… » (p. 88) Après avoir raconté son histoire de femme battue et effrayée, elle attend toujours d’être arrêtée. Mais le lieutenant Pontoise refuse d’incarcérer la coupable. « Mais comment va-t-il pouvoir ne pas l’arrêter jusqu’à minuit ? »  (p. 76) Cette femme qui s’accuse, pour lui, il est impossible de la mettre sous les verrous.

Le meurtre est horrible et les remords de la coupable sont à la hauteur du crime. Mais la femme a sauvé sa vie et probablement celle de ses enfants. C’est ainsi ce qui devait être l’arrestation d’une criminelle devient la confession d’un policier. D’abord pour gagner du temps, puis parce qu’il a besoin de s’ouvrir, Gilles Pontoise parle de lui, de ses attentes, de ses réussites et surtout de ses échecs.

Cette coupable victime, anonyme, se désespère : même si son existence est un échec, sa culpabilité l’emplit de noblesse. Dommage que rien n’aille comme elle le voudrait. « Tout dans sa vie aura été loupé : son mariage, ses enfants… même son arrestation aura été loupée ! » (p. 134) Ce roman de Jean Teulé, c’est un peu le chapitre manquant entre Darling, femme suppliciée, et Longues peines, chroniques carcérales. Le roman se lit très vite et il s’inscrit dans l’œuvre générale de Jean Teulé. C’est un autre fait divers romancé, non pas sublimé parce qu’il est soumis au traitement littéraire, mais sublimé parce qu’on lui a prêté attention. Il n’y a pas d’histoires insignifiantes, seulement des histoires minuscules qui attendent une loupe. Et Jean Teulé est une loupe de grand talent.

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24 mai 2012

Les animaux célèbres

Animaux_celebresEssai de Michel Pastoureau. Lettre P du Challenge ABC critique de Babelio.

Michel Pastoureau aime sortir de l’obscurité des sujets que d’autres historiens estiment moindres. « Pendant longtemps, les historiens ne se sont guère préoccupés de l’animal. Ils l’ont abandonné aux recueils d’anecdotes et à la “petite histoire”, comme ils avaient l’habitude de le faire pour tous les sujets qui leur semblaient secondaires, insignifiants ou marginaux. » (p. 9) En quarante chapitres, il présente des animaux célèbres : les oies du Capitole, l’éléphant d’Hannibal, les survivants de l’arche de Noé, les peintures de la grotte de Lascaux, la brebis Dolly ou encore Teddy Bear.

L’historien recoupe des sources littéraires, religieuses et scientifiques issues de l’Antiquité, du Moyen-âge et de l’époque moderne. Entre hagiographie et iconographie, il présente l’animal dans ce qu’il a de plus emblématique, à savoir ses rapports avec l’homme. « Dans l’Occident médiéval, les ménageries sont toujours des signes de puissance et des instruments politiques. » (p. 118) De tout temps, l’être humain s’est interrogé sur l’esprit animal et son âme éventuelle. Qu’ils soient honnis ou sacrés, les animaux appartiennent à un imaginaire collectif très puissant. À les côtoyer au quotidien, les hommes prêtent aux bêtes des traits humains. « Peut-on considérer tous les gros animaux domestiques comme des êtres moraux perfectibles ? » (p. 182)

Cet essai est simple et intéressant. Il présente avec clarté des morceaux d’histoire, mais je déplore l’absence de conclusion. Le livre se referme sur le mouton et sur la bibliographie. Enfin, une question se pose : mais où est le lapin ? La couverture est très alléchante et son nom n’apparaît qu’une fois en 331 pages ! Je suis outrée !

ChallengeABC2012

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23 mai 2012

Poulet aux prunes

Poulet_aux_prunesRoman graphique de Marjane Satrapi.

À Téhéran, en 1958, le grand musicien Nasser Ali Khan est effondré. Lors d’une énième dispute conjugale, son épouse a brisé son précieux tar, l’instrument qui lui procure ses plus grandes joies. Il cherche désespérément un nouvel instrument, mais la magie musicale n’opère pas. « Puisque plus aucun tar ne pouvait lui procurer le plaisir de jouer, Nasser Ali Khan décida de mourir. Il s’allongea dans son lit. Huit jours plus tard, le 22 novembre 1958, on l’enterrait aux côtés de sa mère dans le cimetière Zahiroldoleh de Chérimane. »

Pendant huit jours, on assiste au désespoir harmonique et intime de Nasser Ali. Son taedium vitae est inexorable et s’étend à toute chose. Et il accuse son épouse du malaise profond qu’il éprouve. « J’ai perdu le goût, la saveur, le plaisir ! Tout ça par ta faute ! » Du fond de son lit, Nasser Ali pense au passé et aux êtres disparus et il convoque les fantômes du futur. Plein d’amertume, il jette un regard triste sur son existence, ses rêves brisés ou perdus. Son mariage n’a pas été heureux et sa conclusion, après la destruction du tar, est réellement tragique. Mais c’est de cet hymen maussade qu’il a tiré son talent. « Dis-toi que tu vis une véritable histoire d’amour. Mais bien sûr. As-tu déjà vu quelqu’un écrire un poème sur la femme qu’il a épousée et qui l’engueule quatre fois par jour ? » Reste à savoir qui est l’objet de cette merveilleuse histoire d’amour.

Nasser Ali est un artiste tourmenté qui voit tout par un prisme esthétique très puissant. Mais à force de rechercher la beauté en chacun et en toute chose, il se coupe du monde et des réalités. Sa foi est trop monolithique et la remise en question lui est difficile. « Seule la sagesse, comme la lumière de la chandelle, peut nous apporter une vision globale de l’existence. La clé de la sagesse est le doute. Si vous doutiez un peu, vous seriez assurément moins prétentieux. » Son suicide est puissamment égoïste, comme le sont tous les actes de ce type. Sa rencontre avec Azraël, l’ange de la mort, lui rend une certaine humilité.

Quel plaisir de croiser Marjane Satrapi, reconnaissable à son grain de beauté, sous les traits qui furent les siens dans Persepolis. À demi-mot, on comprend que ce récit aux airs de légende iranienne est une partie de l’histoire familiale de l’auteure. Dans cet album, la musique est très diffuse, à peine audible. Mais elle est bien là. Et les senteurs appétissantes d’un poulet aux prunes font espérer que la mort n’est pas la fin. Détail annexe, je suis très sensible aux textures des livres. La douceur élégante de la couverture et la noble épaisseur des pages ont grandement participé à mon plaisir. Comme dans Persepolis, Marjane Satrapi décline son dessin en noir et blanc. Les souvenirs s’écrivent sur fond noir et les notes de musique, même brisées, composent une mélodie émouvante.

Poulet_aux_prunes_2  Poulet_aux_prunes_1

Poulet_aux_prunes_filmFilm de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Un grand merci à Stéphanie chez qui j'ai gagné ce DVD.

L’instrument sacrifié n’est pas un tar, mais un violon. Pourquoi ce remplacement ? Le tar est emblématique de la culture iranienne, alors que le violon a une connotation plus slave, au moins pour moi. S’agit-il de rendre plus universelle la relation intime du musicien à son outil en proposant un instrument plus répandu ? C’est dommage, car la musique est universelle, quel que soit son support. Il en va de même de tout art : dès lors qu’il émeut, le médium importe peu.

Ce film est très joli et poétique, mais il est trop coloré à mon goût. Surtout, il est très loin de l’univers graphique de la bande dessinée. Reproduire l'univers de Persepolis n’était pas nécessairement souhaitable, mais l’adaptation cinématographique est ici trop infidèle pour moi.

Certaines scènes ont un côté presque grand-guignolesque, ce qui trahit quelque peu la profondeur tragique du roman graphique. Si, pour une fois, Djamel Debbouze ne fait pas que du Djamel Debbouze, sa prestation de marchand de souk est incongrue, presque bouffonne. Mathieu Amalric est un excellent acteur, mais il me semble qu’il n’était pas taillé pour endosser le rôle de Nasser Ali : il lui manque la noblesse désespérée du personnage de papier, il est trop fébrile et surtout trop français pour le rôle. Ses airs de Rimbaud au pays des Mille et une nuits ne sont pas vraiment appropriés.

Globalement, le film est réussi, mais il faut le voir en oubliant le roman graphique : la comparaison ne se fait qu’au désavantage du premier.

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22 mai 2012

La boîte en os

Boite_en_osRoman d'Antoinette Peské.

Norbert, le narrateur, retrouve par hasard son vieil ami John Mac Corjeac. L’Écossais lui raconte l’étrange récit de son existence. John était un jeune artiste exalté. Son amour pour Margaret O’Don est exclusif et dévorant, voire dangereux pour l’objet de sa passion. « Je souffrais de ce que je ne me sentais jamais assez près de ma femme. J’avais beau la tenir dans mes bras, la serrer sur ma poitrine à l’écraser, son corps était toujours un corps à côté de mon corps, son cerveau, un cerveau à côté de mon cerveau, son cœur, un cœur à côté de mon cœur. Et cela ne laissait pas de m’étonner. Ne pas pouvoir être avec ce qu’on aime ! » (p. 90) Après avoir commis un acte odieux, John perd la raison. Des années plus tard, sorti de l’institution où il était interné, il n’a de cesse de poursuivre l’objet de son amour.

Norbert souhaite tout d’abord sauver son ami. Le jeune Écossais est plein d’aspirations nobles et de considérations sublimes. « Amitié, amour, pour celui qui donne tout et qui entend tout recevoir en échange, la différence n’est pas telle. L’amitié est alors l’amour à l’état de sainteté. » (p. 73) Mais John Mac Corjeac est un personnage inquiétant dont le désir de fusionner avec ce qu’il aime est parfaitement macabre. « Y a-t-il moyen plus sûr de posséder ce qu’on aime que se l’assimiler : l’approprier à sa substance ? » (p. 27) Le mythe platonicien de l’androgyne est décliné de façon lugubre, voire gothique, entre cimetière et sombres bâtisses. Les Highlands se prêtent merveilleusement aux fantasmagories angoissantes qui naissent de la folie de John et des observations de Norbert. « L’Écosse du Nord est, je crois, par excellence le lieu du rêve, de la contemplation intérieure et de l’amour. Est-ce pour cette raison qu’elle est aussi le lieu du diable ? » (p. 21)

Ce roman du 20e siècle rappelle les chefs-d’œuvre gothiques du 19° siècle, comme ceux d’Ann Radcliffe, mais également les romans de Wilkie Collins, pleins de sombres mystères et de fatalité macabre. « J’ai vu le diable là-bas, et il m’a séduit. » (p. 21) Entre horreur et surnaturel, La boîte en os est un roman étonnant et très réussi, parfait pour se frémir dans la pénombre.

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21 mai 2012

Sur la route

Sur_la_routeRoman de Jack Kerouac.

Sal Paradise, le narrateur, rencontre un jour Dean Moriarty. Ces deux jeunes gens, « les deux anges déchus de la nuit de l’Ouest » (p. 270), ont une passion commune pour le voyage. Sillonner l’Amérique les tenaille et l’appel de la route est insistant. « Quelque part sur le chemin, je savais qu’il y aurait des filles, des visions, tout, quoi ; quelque part sur le chemin, on me tendrait la perle rare ». (p. 25) S’engage alors une nouvelle conquête de l’Ouest, plus intime et plus furieuse. L’urgence est la même que celle qui animait les colons, mais la finalité est différente : les terres que Dean et Sal veulent gagner ne sont pas faites de poussière, mais de rêves. Finalement, c’est peut-être la même chose.

Sal et Dean sont deux jeunes hommes un peu perdus. Le premier est un vétéran, étudiant peu assidu et auteur qui peine sur un premier roman. Le second sort de prison et est tenaillé par l’envie d’écrire et de bouger. Cette jeunesse exaltée a la fureur de vivre et d’expérimenter. « Il en vint à m’enseigner autant de choses que probablement je pouvais lui en apprendre. » (p. 19) Pour eux, l’initiation passe par le bitume, quoi qu’il en coûte. Sur la route et dans toutes les villes qu’ils traversent, Sal et Dean croisent de nombreux jeunes gens avec lesquels ils partagent de longues et fiévreuses conversations. Sal se met souvent en retrait : « Si vous continuez ce petit jeu, vous allez tous les deux devenir dingues, mais tenez-moi au courant aussi longtemps que vous continuerez. » (p. 79) Rapidement se dessine la folie de Dean Moriarty : ce mordu de la route est instable, presque dangereux, au moins pour lui et peut-être aussi pour Sal. « La mouche m’avait piqué de nouveau et le nom de la mouche, c’était Dean Moriarty et j’étais bon pour un nouveau galop sur la route. » (p. 164) Le départ, ça les prend comme une fièvre, c’est un ressort superbe qui se détend et qui relance la machine.

De l’Est vers l’Ouest, de New York à San Francisco en passant par Denver, Houston, ou Los Angeles, Sal et Dean se cognent aux frontières de l’Amérique. « Voici que j’étais au bout de l’Amérique, au bout de la terre, et maintenant il n’y avait nulle part où aller, sinon revenir. Je résolus du moins d’adopter un périple circulaire. » (p. 115) Sal appartient à New York et Dean ne tend que vers San Francisco. Toujours, il leur faut reprendre la marche, revenir aux sources, puis repartir. La route prend la forme d’un monstrueux jokari : elle permet des envolées et des échappées superbes, mais elle ne laisse personne s’écarter ou s’immobiliser. Grâce à la route, l’Amérique est un territoire unifié à conquérir et à explorer. Les jeunes hommes veulent laisser la trace de leurs godasses sur le sol de toutes les villes qu’ils foulent. Pour cela, il faut une voiture : mettez un volant entre les mains de Dean Moriarty et il ira partout. « Toi et moi, Sal, on savourerait le monde entier avec une voiture comme ça, parce que, mon pote, la route doit en fin de compte mener dans le monde entier. Il n’y a pas un coin où elle ne puisse aller, hein ? » (p. 326) Et voilà comment la voiture devient partie prenante du récit, personnage secondaire essentiel, adjuvant obligatoire.

Entre alcool, drogue et sexualité, les périples automobiles sont riches en expériences très diverses. Chacun court après quelques dollars pour faire un plein d’essence ou manger. Il faut alors chaparder, escroquer. Aucun problème, la route vous le rendra ! De même, les amours sont furtives, mais intenses et sincères. « Nous nous retournâmes au douzième pas, puisque l’amour est un duel et on se regarda l’un l’autre pour la dernière fois. » (p. 146) Sauf pour Dean Moriarty qui balance entre Marylou et Camille. De l’une à l’autre, il s’épuise et se trahit. S’asseoir et s’attacher, c’est mourir. Mais n’est-ce pas partir qui est mourir, un peu ? Peut-être, mais rester semble tellement pire ! « Quel est ce sentiment qui vous étreint quand vous quittez des gens en bagnole et que vous les voyez rapetisser dans la plaine jusqu’à, finalement, disparaître ? C’est le monde trop vaste qui nous pèse et c’est l’adieu. Pourtant nous allons tête baissée au-devant d’une nouvelle et folle aventure sous le ciel. » (p. 220)

Sal Paradise n’est pas moins perturbé ou incertain : « J’ai du goût pour trop de choses que je mélange, m’attardant à courir d’une étoile filante à une autre jusqu’à temps que je me casse la figure. Voilà ce que c’est que de vivre dans la nuit, voilà ce que ça fait de vous. Je n’avais rien à offrir à personne que ma propre confusion. » (p. 178) À force d’être partout et de ne rester nulle part, Sal s’étourdit et perd pied. Mais pas question de raccrocher les souliers : la route ne se referme pas, on ne lui tourne pas le dos.

Avec Marylou et Dean, l’odyssée américaine prend des airs de revendication, de bravade. « C’était trois enfants de la nuit de la terre qui voulaient affirmer leur liberté et les siècles passés, de tout leur poids, les écrasaient dans les ténèbres. » (p. 187) Les trois jeunes gens se révoltent, sans vraiment en parler, contre une Amérique bureaucratique, policière et suspicieuse. Animés d’un romantisme crasseux et sublime, ils mènent un train d’enfer sur les routes mythiques de l’Amérique. Ils fuient leurs tourments et la vacuité de l’existence, avant de comprendre au terme d’un énième voyage que rien ne s’abandonne, que la route ne peut rien effacer.

« Un gars de l’Ouest, de la race solaire, tel était Dean. » (p. 25) Dean Moriarty attire et fascine, mais il est dangereux, décidément néfaste. « Tu n’as absolument aucun égard pour personne sinon pour toi-même et tes sacrés plaisirs de cinglé. Tu ne penses à rien d’autre qu’à ce qui te pend entre les jambes et au fric ou à l’amusement que tu peux tirer des gens et puis tu les envoies paître. Sans compter que dans tout ça tu te conduis stupidement. Il ne t’est jamais venu à l’esprit que la vie est une chose sérieuse et qu’il y a des gens qui s’efforcent d’en user honnêtement au lieu de glander à longueur de temps. Voilà ce que Dean était, le GLANDEUR MYSTIQUE. » (p. 275) Le héros solaire est plutôt sombre, comme un phare de naufrageurs : qui s’y frotte risque d’y perdre ses ailes. Et pourtant, quand il n’est pas là, il manque. Sal s’y réfère, s’en rappelle et, à sa façon, l’honore.

Voilà quelques mots sur cette lecture époustouflante. Que ce roman soit le manifeste de la beat generation, c’est une évidence. Qu’il soit devenu le vademecum de plusieurs générations de jeunes gens, c’est encore plus évident. Je repose le roman, mais je vais le garder à porter de main, relire certains passages et rêver de prendre la route, de mettre mes pompes dans les pas de Dean Moriarty et de Sal Paradise, et de me couler un instant dans l’esprit un peu foutraque de Jack Kerouac. Je vais poursuivre cette lecture sublime par la visite de l’exposition Kerouac au Musée des lettres et manuscrits et par une séance de cinéma que j’espère à la hauteur du roman.

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20 mai 2012

Billevesée du dimanche #21

Vous le savez, je suis un peu beaucoup maniaque. Je ne dors pas avec mon éponge, pas encore. En tout cas, pas question de la jeter.

Mais d'où vient l'expression "jeter l'éponge" ? De la boxe, et ouais. Dans les premiers temps de ce sport, les entraîneurs essuyaient la sueur et le sang de leur boxeur avec une éponge. Ils s'en servaient également pour lui humecter les lèvres et le rafraîchir. Quand un entraîneur jetait l'éponge, c'est qu'il reconnaissait que son poulain ne pouvait plus gagner. Une autre façon de déclarer forfait.

Alors, billevesée ?

Billevesee_Eponge

Et moi, je suis prête pour une soirée Rocky...

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17 mai 2012

Mansfield Park

Roman de Jane Austen.

Mansfield_Park1  Mansfield_Park2

Pour soulager leur sœur, Mrs Price, Sir et Lady Bertram décident d’accueillir chez eux une de leurs nièces, la jeune Fanny. La parente pauvre grandit auprès de ses cousines Maria et Julia et de ses cousins Tom et Edmond. Rapidement, Fanny s’attache à Edmond qui est pour elle un ami tendre et généreux. « Elle se prit à considérer son cousin comme un modèle de bonté et de noblesse, qui possédait des mérites que personne, sinon elle, ne pourrait jamais estimer à leur juste valeur, et qui avait droit de sa part à une gratitude que nul sentiment n’était assez puissant pour payer de retour. Lorsqu’elle songeait à lui, un mélange de respect, de gratitude et de tendresse emplissait son cœur. » (p. 43 – tome 1) Entre les deux cousins, on pressent dès les premières pages que la tendresse innocente des débuts deviendra bien davantage avec les années.

Dès son arrivée, la jeune fille est sans cesse soumise au regard impitoyable de Mrs Norris, son autre tante, qui ne sait que critiquer et récriminer. Gagnant en grâce et en qualité à mesure des années, Fanny devient pourtant une charmante personne et une ravissante jeune femme. Ses cousins et cousines pensent de plus en plus au mariage et Mrs Norris s’emploie, pendant la longue absence de Sir Bertram, à dégoter des partis avantageux à ses nièces et neveux. « Tout le monde devrait se marier dès qu’un beau parti se présente. » (p. 49 – tome 1) Quand Mr et Miss Crawford, frère et sœur, arrivent à Mansfield, la tante entremetteuse veut arranger des noces au plus vite. Mais surtout, Mrs Norris ne peut s’empêcher de déprécier Fanny et de lui faire entendre qu’elle est un poids pour une famille qui l’a gracieusement accueillie. « Ce sera une ingrate et une entêtée si elle ne fait pas ce que sa tante et ses cousins lui demandent – une ingrate en vérité, étant donné ce qu’elle est, et qui elle est. » (p. 160 – tome 1) Voilà qui est bien injuste envers la jeune Fanny Price qui est toute dévouée à sa tante Bertram et s’attache à se rendre utile tout en restant discrète.

L’immense défaut de Fanny, c’est de se croire sans importance et sans valeur. Convaincue qu’elle gêne où qu’elle se trouve et que sa présence incommode quiconque, elle vit en retrait, sans cesse sur la réserve. Mais l’âge l’a parée de bien des vertus et des grâces et ce sont les autres, surtout les hommes et son cousin Edmond, qui lui révèlent sa valeur. « Il faut vraiment que vous commenciez à vous aguerrir et à vous faire à l’idée que vous valez la peine que l’on vous regarde. Vous êtes en train de devenir une jolie jeune femme, essayez d’accepter qu’il en soit ainsi. » (p. 211 – tome 1) Fanny se moque bien d’être jolie pour un autre qu’Edmond. Et quand le jeune homme est en proie à de cruels tourments amoureux, son cœur juvénile balance : « Il était cruel d’être heureux alors qu’Edmond était en train de souffrir. Toutefois, un certain bonheur naissait, par force, de la certitude même de sa souffrance. » (p. 51 – tome 2)

Tout le monde attend de Fanny qu’elle soit exemplaire, meilleure que ses cousines et surtout reconnaissante. Mrs Norris et Sir Bertram insistent à l’envi sur la générosité qu’ils ont témoignée à leur nièce défavorisée. Même son cousin Edmond fait d’elle un idéal : « Vous avez prouvé que vous étiez honnête et désintéressée, montrez aussi que vous savez être reconnaissante et que votre cœur est sensible ; alors vous serez devenue la femme exemplaire et parfaite que j’ai toujours pensé vous voir devenir. » (p. 127 – tome 2) Dans le monde doré de Mansfield Park, la charité est mesquine et comptée. Aider est un devoir chrétien, mais il s’agit de ne pas faire entrer n’importe qui dans cet univers de privilèges jalousement gardés. Ici, on est très conscient des personnes qui sont ou non fréquentables. Et c’est avec le plus grand sérieux que l’on mène des discussions interminables sur les entrées des jeunes filles dans le monde et que l’on tient des palabres assommants sur le choix d’une pièce de théâtre.

Jane Austen dépeint sans pitié une société très mesquine, pétrie de certitudes et de préjugés. Les portraits sont féroces et acerbes. Lady Bertram est une femme indolente qui se soucie peu de ses enfants. Elle ne pense qu’à son bien-être, à son ouvrage et à son petit chien. Mrs Norris est une horrible bonne femme fortement pénétrée de son importance et persuadée de sa supériorité. Au sein de cette déplaisante société, Fanny fait figure de fleur pure et douce. Très sensible et quelque peu fragile, elle résiste toutefois contre vents et marées. La vertu et le maintien sont, une fois encore, victorieux de la bassesse.

Je n’ai pas apprécié ce roman de Jane Austen autant que les autres. J’y ai trouvé des longueurs et une certaine pesanteur. Dès les premiers chapitres, l’issue de la romance entre Fanny et Edmond est prévisible. J’ai retrouvé avec plaisir le cynisme de l’auteure, mais je me lasse peut-être de son écriture. Je vais attendre avant le dernier roman qui me manque, Northanger Abbey.

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14 mai 2012

Harold

HaroldRoman de Louis-Stéphane Ulysse.

Chase Lindsey élève et vend des oiseaux. Quand Alfred Hitchcock cherche des volatiles pour son dernier film, Les oiseaux, Chase part à Bodega Bay et à Hollywood avec sa volière. Parmi tous les oiseaux, il y a Harold, un corbeau très intelligent. Et inquiétant. Très vite, Harold s’attache à l’actrice Tippi Hedren, l’héroïne du film. La beauté blonde et le sombre oiseau forment un couple qui fascine et qui dérange. L’actrice, mais surtout la femme, est troublante. « Comme les autres héroïnes hitchcockiennes, elle tenait les rênes mais, avec elle, l’issue du jeu restait incertaine ; il y avait cette ambiguïté que rien ne serait jamais offert ni acquis. » (p. 68)

Sur le tournage du film, le dressage des oiseaux s’avère difficile. Des techniciens et des acteurs sont blessés. Certaines scènes sont complexes et les prises n’en finissent pas. Avec ce roman, Louis-Stéphane Ulysse nous plonge au cœur des affres d’un tournage légendaire, avec les déboires mécaniques et humains. De fait, le roman a des allures de scénarios et Hitchcock, même s’il n’est pas le personnage principal et s’il n’est pas le narrateur, est parfaitement installé dans son siège de réalisateur. Aucun doute, il mène tout d’une main de maître. Bien que discrète, sa présence est prégnante et son ombre s’étend sur toutes les scènes.

Les hommes aimeraient tous décrocher les faveurs de miss Hedren. Le premier d’entre eux est Alfred Hitchcock : le réalisateur ne sait que faire pour que Tippi l’aime. Obèse, timide, maladroit, Hitchcock a pour lui tout son génie, mais cela ne suffit pas. La belle actrice est distante, voire frigide et seul Harold obtient ses faveurs. « Toute cette histoire, je le crains, est ridicule. Nous autres, les hommes, sommes prêts à tout pour la princesse, mais la princesse n’a d’yeux que pour le corbeau ! » (p. 120) Adversaire de petite taille, le corbeau n’en est pas moins redoutable. Il est possessif, dominateur, arrogant et brutal. Juché sur la blonde épaule de Tippi Hedren, Harold est à la fois protecteur et menaçant. La relation qui était d’abord anecdotique devient finalement inquiétante, même pour l’actrice.

Sur le tournage et en coulisse, on croise Eva Beaumont, Mickey Cohen et d’autres noms qui ont marqué Hollywood. Ce panorama glamour et mafieux renforce l’atmosphère étouffante du roman. Impossible de ne pas éprouver une angoisse hitchcockienne du meilleur ton. Mais le dernier tiers du roman m’a ennuyée. Harold y est trop peu présent au profit d’une surabondance de personnages secondaires. Mais dans l’ensemble, ce roman noir d’un genre très particulier tisse une intrigue complexe et retorse, à l’image des meilleurs films du maître.

Posté par Lili Galipette à 14:10 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]