Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

31 octobre 2014

Un tour sur le Bolid'

King_Tour sur le bolidNouvelle de Stephen King.

Quand le jeune Alan Parker apprend que sa mère a fait une attaque, il quitte l’université sans attendre, bien décidé à rentrer chez lui avant la fin de journée. Hélas, avec sa voiture en panne, sa seule possibilité pour traverser l’état est l’autostop. Et c’est bien connu, on peut faire de bien vilaines rencontres sur la route, la nuit. D’une vieille Dodge bringuebalante à une Mustang dont l’habitacle recèle des odeurs déplaisantes, Alan est confronté à un dilemme terrifiant. « Qui monte dans le Bolid’ et qui reste à terre. Toi ou ta mère. » (p. 55)

Quatre-vingt pages de terreur pure ! Du concentré de Stephen King ! Et toujours, derrière l’horreur, la famille et la tendresse. Parce que même s’il concocte des histoires effrayantes, notre King est un bon gars. Toutefois, si je faisais du stop et qu’il devait s’arrêter, je doute que je monterais en voiture avec lui…

Voilà le genre d'histoire à se raconter ce soir, après avoir récolté des bonbons...

JOYEUX HALLOWEEN, CHERS LECTEURS !

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29 octobre 2014

En route

Huysmans_En routeRoman de Joris-Karl Huysmans.

L’écrivain Durtal, après avoir épuisé ses sens dans Là-bas, se trouve subitement croyant. D’où lui vient ce retour de foi ? « Quand je cherche à m’expliquer comment, la veille, incrédule, je suis devenu, sans le savoir, croyant, eh bien je ne découvre rien, car l’action céleste a disparu, sans laisser de traces. » (p. 77) Et pourtant, il faut bien comprendre comment son taedium vitae a disparu et comment son, âme s’est retrouvée à chercher Dieu. « Durtal a été ramené à la religion par l’art. Plus que son dégoût de la vie même, l’art avait été l’irrésistible aimant qui l’avait attiré vers Dieu. » (p. 85)

Mais en matière de religion, Durtal est aussi exigeant qu’en matière d’art ou de plaisirs charnels : il abhorre la religion bourgeoise de son siècle et les liturgies mâchonnées des églises parisiennes. « Il faut un clergé dont l’étiage concorde avec le niveau des fidèles ; et certes, la Providence y a vigilamment pourvu. » (p. 54) Même s’il fréquente Saint-Sulpice et Saint-Séverin, il ne rêve que de gothiques édifices et de plain-chant médiéval. Dans l’esprit affamé d’exquisité de Durtal, seul le Moyen Âge était digne de célébrer Dieu. « Alors, dans cet admirable Moyen Âge où l’art, allaité par l’Église, anticipa sur la mort, s’avança jusqu’au seuil de l’éternité, jusqu’à Dieu, le concept divin et la forme céleste furent devinés, entr’aperçus, pour la première et peut-être pour la dernière fois, par l’homme. Et ils se correspondaient, se répercutaient, d’arts en arts. » (p. 59)

Durtal est croyant, mais pas encore pleinement converti. « Il fallait pourtant bien étancher le pus de ses sens et expier leurs appétits inexigibles, leurs convoitises abominables, leurs goûts cariés. » (p. 230)Il lui faut s’extraire des fanges où ses désirs le précipitent et lutter contre les incessantes arguties auxquelles son esprit se livre. « Ne vous découragez point, si vous sombrez. Ne vous méprisez pas trop ; ayez le courage d’entrer dans une église, après. » (p. 151)Sur les conseils de l’abbé Grévesin, il accepte de faire une retraite dans une Trappe. D’abord terrifié par la perspective de se couper du monde et d’abolir ses habitudes parisiennes, Durtal rencontre enfin la grâce au milieu des moines, en compagnie de l’oblat Bruno, dans la grande simplicité de la règle bénédictine. « Il y a bien des gens qui vont à Barèges ou à Vichy faire des cures de corps, pourquoi n’irai-je pas, moi, faire une cure d’âme, dans une Trappe ? » (p. 255)

En route est un roman autobiographique, au même titre que Là-bas : Durtal est la figure de papier de l’auteur et il suit le même chemin que ce dernier. Après la tentation du satanisme, Durtal/Huysmans se convertit et le roman est principalement un monologue intime où s’affrontent les tentations sensuelles et la volonté de prière. Après le corps, c’est l’âme qui est au centre des préoccupations du personnage. « Mon âme est un mauvais lieu ; elle est sordide et mal famée. » (p. 271) Durtal bat sa coulpe, lutte contre la brûlure des désirs, rechute, se dégoûte, cherche la voie salutaire et le pardon. La retraite à la Trappe de Cîteaux est l’ultime tentative de guérison. « J’ai l’âme si courbaturée que j’ai vraiment besoin qu’elle repose. » (p. 308) Durtal met ses dernières forces dans ce traitement qui agit, enfin, par un miracle ordinaire : quand le patient veut être guéri et que le remède est disponible, il n’y a aucune raison que ce dernier n’agisse pas. Mais le nouveau croyant saura-t-il rester en état de grâce une fois de retour à Paris ? « Je suis encore trop homme de lettres pour faire un moine et je suis cependant déjà trop moine pour rester parmi les gens de lettres. » (p. 524) Le chemin vers la Foi pleine et entière, débarrassé des doutes et des retours en arrière est encore long. Pour en connaître le terme, j’ai hâte de lire La cathédrale et L’oblat, les deux autres titres qui composent Le roman de Durtal.

En route est également une bibliographie fabuleuse sur la religion, la mystique et la foi. Huysmans présente ici sa bibliothèque et elle pourrait devenir celle de tout croyant. Et, au-delà des textes, il y a l’art en général : peinture, architecture, chant, sculpture, impossible d’échapper à l’immense érudition du critique d’art qu’était Joris-Karl Huysmans. Avec le style riche que j’avais tant apprécié dans Là-bas et Sainte Lydwine de Schiedam, Joris-Karl Huysmans a écrit un superbe texte sur la conversion. Touchée par la poésie des mots – souvent rares parfois archaïques, quelquefois inventés –, je le suis également par la profondeur et la beauté du propos. Mais, lecteur, si tu n’es pas croyant, ne crains pas de lire ce roman qui illustre à merveille le courant de conversion qui a touché bien des auteurs à la fin du 19e siècle.

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27 octobre 2014

Sargasses - Tome 1

Coutelis_SargassesBande dessinée de Rodolphe Jacquette (scénario) et Al Coutelis (dessin et couleurs).

Sous-titre : Une aventure extraordinaire de Dampierre et Morrison en deux tomes.

Sur le yacht L’Ulysse, le jeune Paul Dampierre profite d’une croisière avec sa fiancée, la jolie Caroline Perceval. Lors d’une nuit de brume, le yacht heurte un cargo et prend l’eau. À bord, c’est la débandade : les canots sont pris d’assaut. Alors que le yacht part à la dérive, il reste deux passagers à son bord, Paul Dampierre et un marin irlandais, Patrick Morrisson. Flottant en aveugle sur des eaux saturées d’algues étranges, L’Ulysse désespère de trouver du secours. « La mer des Sargasses, oui, bien sûr, avec une cité d’épaves, de derelicts… » (p. 13) Après avoir rencontré avec un autre navire à la dérive et son seul survivant à l’esprit dérangé, Dampierre et Morrisson abordent une étrange cité faite de dizaines de navires reliés entre eux. « Dans notre situation, aborder une île, c’est déjà un miracle ! … En plus si elle est habitée… / Ouais… reste à savoir par qui… Si c’est pour tomber sur une bande de zoulous plus ou moins anthropophages… » (p. 31) Voilà la légendaire cité des Sargasses, « ce royaume dont on ne repart jamais. » (p. 36) Si l’accueil est chaleureux, Dampierre et Morrisson soupçonnent d’étranges mœurs et de terrifiants secrets. Il ne fait peut-être pas bon vivre sur cette cité flottante…

Cette légende de marin est traitée ici dans une veine tout à fait terrifiante. Qu’est-ce qui gratte la coque du bateau ? Que dissimulent ces sinistres algues ? La terreur est constante tout au long du récit et le scénario est plutôt bien ficelé, avec un cliffhanger à la fois frustrant et alléchant. Les dessins sont nets et les couleurs sont crues, violentes. Ce n’est pas le style que je préfère, mais le premier tome de Sargasses reste un album au format classique de très bonne facture.

Coutelis_Sargasses_1

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26 octobre 2014

Billevesée #148

N'en déplaisent aux auteurs amateurs de matous, il est statistiquement avéré que les chats préfèrent la compagnie des femmes, étant plus réceptifs aux attitudes et comportements des dames.

La femme, le meilleur ami du chat ? Sans aucun doute.

Tu as entendu, Bowie ? Tu es censée être réceptive à ma présence et apprécier ma compagnie ! Viens ici tout de suite pour le câlin !

Alors, billevesée ?

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Oui, tous les prétextes sont bons pour vous parler de ma minette...

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24 octobre 2014

Le dernier hiver de Dani Lancing

Viner_Dernier hiver de Dani LancingRoman de P. D. Viner.

Dani Lancing, étudiante prometteuse et jeune fille modèle, a été violée et sauvagement assassinée. « Les véritables monstres ne se cachent pas dans les armoires. » (p. 15) Des années plus tard, le coupable court toujours. Pour ses parents, Jim et Patty, tout a basculé quand elle est morte. Patty a abandonné une belle carrière pour se consacrer à la traque du tueur et Jim est hanté par le fantôme de Dani. Quant à Thomas Bevans, le premier amour de la disparue, il s’est juré de consacrer toutes ses forces à la recherche des tueurs de jeunes filles. Et voilà que vingt ans plus tard, les avancées scientifiques laissent espérer une réouverture de l’enquête. Mais, depuis longtemps, Patty a décidé de faire justice seule et se prépare, au cours des derniers jours de décembre 2010, à confondre et punir le meurtrier de sa fille. La vengeance, bien qu’illégale, semble profondément juste ici et elle doit affronter des forces contraires et malveillantes. Hélas, à mesure que les preuves font surface et que la vérité se dessine, le beau portrait de Dani Lancing se craquèle pour révéler une image plus sombre. Les vivants sortiront-ils indemnes de cette course contre le mensonge ?

La narration se plaît à perdre le lecteur en effectuant sans cesse des aller-retour dans le temps, retardant ainsi le dénouement de cette sinistre histoire. L’histoire est plutôt bien écrite et même si certaines ficelles sont assez grosses (j’avais compris la raison de la mort de Dani bien avant la fin), le texte ménage quelques surprises intéressantes. Toutefois, je déplore une fin bien trop rocambolesque et qui accumule jusqu’à l’écœurement des révélations qui finissent par mettre à mal la crédibilité de l’histoire. Sans spolier, ça donne à peu près ça : Machin a fait ça à Truc, alors Truc a fait ça et ça a causé ça chez Bidule qui a alors fait ça et ça a eu un impact affreux sur Machin. Bref, une fin surchargée comme un vilain sapin de Noël qui ploierait sous des décorations de mauvais goût. Donc, même si ma lecture n’a pas été déplaisante, je ne recommande pas ce roman dont, finalement, le seul point à retenir est que, enfant, Dani Lancing, avait un lapin en peluche nommé Galipette. Mais ce détail génial (subjectivité, bonjour !) ne suffit pas à rattraper une mauvaise conclusion.

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22 octobre 2014

Comment tuer un homme

Gebler_Comment tuer un hommeRoman de Carlo Gébler.

Thomas French est le nouvel administrateur anglais des terres irlandaises de Mrs Beaton. Celle-ci veut récupérer les fermages impayés depuis des années ou voir expulser les mauvais payeurs. Mais Thomas French a une stratégie différente : plutôt que d’expulser les tenanciers, il rachète leurs impayés à hauteur de la valeur estimée du terrain, laquelle correspond toujours à la valeur des loyers indus. Il leur offre ensuite un billet pour l’Amérique contre l’abandon pur et simple des terres qu’ils occupaient. La proposition est ingénieuse et Thomas French est certain que les tenanciers endettés verront là une belle façon de se débarrasser de leurs arriérés sans passer par la cour de justice. Mais dans les années qui suivent la grande famine, certains Irlandais ne veulent plus plier l’échine devant l’occupant anglais. C’est ainsi que la loge ribboniste de Beatonboro’ condamne à mort Thomas French, cet Anglais qui ne respecte pas le droit des tenanciers et les traditions. « Votre plus grand péché est de vouloir changer la coutume ancestrale. » (p. 343) Étrangement, pendant plusieurs mois, toutes les tentatives d’assassinat contre Thomas French vont échouer. « C’est plus que de la malchance. On dirait plutôt la providence. » (p. 367) Il faudra pourtant bien que quelqu’un paye. Sera-ce Micky, le régisseur du domaine ? Ou Tim et Kitty, les jeunes amoureux ? Ou peut-être de parfaits inconnus ?

Le Ribbon était une assemblée irlandaise qui recrutait parmi les pauvres et les désespérés et qui menait des expéditions punitives où la justice était aussi sommaire que cruelle. S’il s’agissait de montrer à l’occupant anglais qu’il avait affaire à forte partie, le Ribbon terrifiait également le peuple. « Cogner, tuer, estropier pour faire les importants… et le pire, c’est que c’est principalement à des gens comme nous qu’ils s’en prennent ! Et quand, de temps en temps, il leur arrive de descendre un policier ou un propriétaire, nous sommes censés nous exclamer : ‘Bravo ! Vive l’Irlande !’ » (p. 147) Je ne connaissais pas ces sombres épisodes de l’histoire irlandaise et c’est avec un plaisir mêlé d’effroi que j’ai lu Comment tuer un homme. Adapté des mémoires d’un administrateur ayant eu à subir les foudres du Ribbon, ce texte est porté par un style vif et déterminé, très visuel. Cette histoire a tout pour devenir un film époustouflant et, pourquoi pas, un nouveau chef-d’œuvre de Ken Loach. S’il m’entend…

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20 octobre 2014

Peur Bleue

King_Peur bleueRecueil de textes de Stephen King.

Dans La nuit du loup-garou, pendant plusieurs mois, à chaque pleine lune, il y a un mort dans une petite bourgade du Maine. À chaque fois, le cadavre est atrocement mutilé, comme dévoré par une bête sauvage. Certains parlent de loup-garou, d’autres sont plus circonspects. « Si vous me demandez s’il s’agit d’un monstre dans le sens qu’il dissimule une bestialité foncière sous un aspect parfaitement normal, là, d’accord, ça ne fait pas un pli. Par contre, vous n’irez pas me faire croire qu’il peut s’agir d’un gus à qui il pousse des poils et qui se met à hurler à la lune. Non. Ce genre de conneries, c’est bon pour les mômes. » (p. 54) Jusqu’au soir où la victime s’en sort et mutile la bête. Car oui, pas de doute, c’est une bête, mais une bête sous laquelle se cache un homme. Et la victime, un jeune adolescent en fauteuil roulant, sait parfaitement qui est cet homme que la lune rend fou.

Simple et efficace, cette nouvelle rassemble douze très courts chapitres qui présentent un schéma similaire : insouciance, peur, attaque, mort. Jusqu’à l’arrivée du jeune héros qui brise la routine et enraye la terreur. Ce n’est pas le meilleur texte de Stephen King, mais il a le mérite d’aller droit au but.

Le livre présente ensuite le scénario du film Peur bleue, inspirée de cette nouvelle. Je n’ai lu que quelques pages : je n’aime pas vraiment lire des scénarios quand je ne connais pas les films. Avec ce livre, j’ai cependant eu ma dose de lycanthropie un certain temps !

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19 octobre 2014

Billevesée #147

"Ça n'a pas fait long feu !" Tout le monde comprend cette expression : si ça n'a pas fait long feu, c'est allé très vite, comme un feu qui se consume rapidement par manque de combustible.

Mais attention, cette expression n'est pas la négation de l'expression "faire long feu" qui s'explique de la manière suivante.

À l'époque où les armes, principalement les mousquets et les canons, étaient chargées de douilles sans amorces, pour déclencher le tir, il fallait mettre le feu à la poudre. Si la poudre se consumait en fusant au lieu d'exploser, l'arme faisait long feu, ce qui signifiait que le projectile ne partait pas. Donc, l'expression "faire long feu" ne caractérise pas la lenteur, mais l'échec.

Alors, billevesée ?

Billevesee_Faire long feu

 

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17 octobre 2014

Pan-Pan le lapin blanc

Disney_Panpan le lapin blancRoman de Walt Disney.

Pan-Pan, le petit lapin blanc, s’ennuie dans son terrier. Il rêve d’aventures, mais sa maman est toujours derrière lui à le surveiller. Un matin, il décide de filer et de voir s’il y a des choses plus intéressantes de l’autre côté de la montagne. « Moi, je cours droit devant moi, le plus loin possible, sans me retourner. »(p. 14)Mais à peine a-t-il quitté sa vallée qu’il est pris en chasse par des chiens. Il court, il court et il s’épuise. Alors qu’il commence à perdre espoir, il aperçoit une ferme et se réfugie derrière ses murs. Là, il rencontre Gus et Jac, deux souris qui ont fort à faire pour échapper au vilain chat Lucifer. « Personne n’est donc jamais tranquille dans ce pays. Il y a toujours quelqu’un pour se lancer à la poursuite d’un autre. » (p. 42) Pan-Pan va aider ses amies souris à se débarrasser du chat, mais il lui faut aussi détourner les chiens de chasse de sa trace. Le petit lapin arrivera-t-il à rentrer chez lui ?

Dans Bambi, Pan-Pan n’est pas entièrement blanc, mais passons sur ce détail. Il n’était que justice de consacrer une histoire à ce charmant petit héros. Mais celle-ci est passablement violente : il y a des morts, du sang et de la haine. Ces trois mots reviennent assez souvent dans le texte. Pan-Pan se montre très agressif quand il s’agit de défendre ses amis : Lucifer n’est certes pas un charmant compagnon, mais il souffre cruellement des vengeances du petit lapin. Voilà donc un exemplaire bien singulier de la Bibliothèque rose. Et je préfère me souvenir du gentil lapin qui tape de la patte arrière et qui tombe amoureux d’une jolie lapine.

Challenge Totem

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15 octobre 2014

À pas aveugles de par le monde

Rochman_A pas aveugles de par le mondeTexte de Leïb Rochman.

La guerre est terminée. S. revient dans sa ville et retrouve les restes dévastés de ce qui fut son ghetto. « Il savait que les siens n’étaient pas là. On les avait triés, avec leurs parents, parmi les voisins. Une main d’homme s’était abaissée et les avait désignés du doigt. » (p. 20) S. voudrait se souvenir de tous les noms et de tous les visages de ce qui ne sont pas revenus des Plaines. « On les chassait à coup de fouet dans les flammes où leurs ombres s’écroulaient en cendres. » (p.61) Incapable de rester là où les siens ne sont plus, il entreprend une errance indéfinie, ses pas rejoignant le cortège des survivants. « Il marchait sur les traces de sa communauté perdue – sur leurs traces effacées. » (p. 166)

Ceux-là qui marchent à travers l’Europe, ce ne sont pas des revenants, ce sont des revenus de loin. Il y a Leibl et son épouse Esterké. Il y a la petite fille aux paumes brûlées. Il y a la danseuse à la jambe brisée. Il y a le Dr Scheter, le bibliothécaire qui voudrait dresser la liste de tous les ouvrages sauvés des flammes. Il y a les jumelles qui ne peuvent dormir qu’en s’accrochant l’une à l’autre. Ceux-là qui ont survécu faisaient partie du peuple élu par Dieu. Peuvent-ils encore prétendre à cette élection ? Si oui, où aller ? Où est la terre promise ? Israël est-elle la réponse à la question posée par l’errance ?

Impossible de tout dire de ce monument de la littérature yiddish qui, lui-même, tente de tout dire de la Shoah. Les Plaines, c’est le nom que l’auteur donne aux camps de la mort. Trompeuse image faussement bucolique. Ce qui a eu lieu dans les Plaines, c’est la tentative d’effacer une identité : S. ne se reconnaît plus puisqu’il est seul. « J’appartenais à une espèce qui ne relevait plus des cimetières. Une espèce qui s’effondre sur les routes y menant, mais dont les tombes restent désertes à jamais. » (p. 274) Avec son identité amputée, réduite à une initiale, il ne sait s’il est la fin ou le commencement du nouveau peuple.

Si S. est le personnage qui revient le plus souvent, l’auteur aussi prend la parole au sujet du texte qu’il écrit. Faut-il dire ou taire l’Anéantissement ? Est-il juste ou cruel d’évoquer les morts et les mémoires perdues ? « Il était le dernier scribe de son temps. Il devait tout inscrire pour l’avenir. S’il ne le faisait pas, il n’y aurait plus personne pour le faire. » (p. 636) Mais est-ce aux seuls survivants d’écrire l’Anéantissement ? « Ce n’est pas lorsque les victimes écriront leurs mémoires que le monde sera délivré des bourreaux, c’est lorsque les bourreaux eux-mêmes les écriront. Mais eux n’écrivent pas. Lorsqu’ils écriront, ils cesseront d’être des bourreaux. Écrire signifie comprendre. […] Ce n’est qu’une fois qu’il se mettra à écrire qu’il comprendra sa victime : comprendre signifie sentir, sentir sa victime et sa douleur. » (p. 714) Le pouvoir de l’écriture n’est plus à démontrer : la force du texte est telle qu’elle peut pardonner l’Anéantissement tout en n’oubliant jamais qu’il a eu lieu. Se souvenir, oui. Condamner, non. « Le vieux rabbin protesta : infliger des souffrances aux bourreaux, quel sacrilège ! » (p. 211)

Outre cette obsession du témoignage, il y a l’obsession de la procréation, de la reproduction et du repeuplement. Sans cesse, S. pense aux femmes qui n’ont pas accompli leur destin de mère, aux semences qui n’ont pas été déposées dans les ventres féconds. Les Plaines ont fait des millions de morts, mais elles sont surtout coupables d’avoir assassiné des milliers de générations à venir. « Ce n’était pas seulement son sort à lui, celui de sa souche calcinée, c’était le destin aboli de toutes les générations à venir sur cette terre. » (p. 81) S’ouvre alors le tribunal rabbinique. « Le prévenu est S. […] Depuis son retour de là-bas, il va par le monde, muet. Il déambule et abolit sa postérité, il perturbe la marche du monde. » (p. 339) On ne juge pas les bourreaux, mais les survivants qui refusent d’accomplir la vie, de faire fructifier de ce que les Plaines ne leur ont pas arraché. Mais comment vivre quand la peur ne disparaît pas et que l’incrédulité a remplacé l’espoir ?

Il est évidemment question de la culpabilité du survivant, cet étrange dégoût de celui qui n’a pas disparu. « Je ne pouvais me pardonner ma présence parmi les hommes. Elle était toujours suivie d’un sentiment de remords. » (p. 265) Pas uniquement la culpabilité du survivant, mais l’incompréhension : pourquoi avoir survécu quand tant sont morts ? Et surtout, désormais, qu’est-ce que cela signifiera de mourir sans être exécuté dans les Plaines ? « La douleur de mourir dans son lit après toutes ces épreuves, alors qu’il était désormais permis de vivre, était plus insupportable que la douleur de disparaître avec les autres jadis. » (p. 685) Mourir semble avoir pris un autre sens : on ne meurt plus de la même façon depuis les Plaines. « Il lui semblait à la fois triste et insignifiant de mourir sans être exterminé. » (p. 51)

À pas aveugles de par le monde est un texte protéiforme qui mêle différents registres de langue et différents genres littéraires, comme si, pour dire l’innommable, le texte traditionnel ne se suffisait pas à lui-même. Dans les Plaines, plus qu’un peuple, c’est une voix qu’on a essayé de faire taire : puisqu’elle a survécu, elle ne se taira plus jamais et elle investit désormais tout le champ littéraire. Élégie, roman, témoignage, légende, mythe, pièce de théâtre, fantasmagorie, le texte de Leïb Rochman est une lancinante évocation/invocation menée au nom des disparus. Ce récit hybride pourrait être pesant, mais il évoque de glorieux décombres et il est étonnamment lumineux, notamment le chapitre consacré au procès des livres écrit dans un registre résolument tourné vers le réalisme magique. Ce texte jamais n’accuse, jamais ne condamne, jamais ne se lamente. Probablement parce que l’accusation, la condamnation et la lamentation sont vaines après les Plaines. Désormais, ce qu’il faut tenter, c’est la vie, à reconstruire au nom des morts.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [2] - Permalien [#]


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