Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

02 décembre 2016

Le bureau des jardins et des étangs

Decoin_Bureau des etangs et des jardinsRoman de Didier Decoin. À paraître le 28 décembre.

Katsuro pêchait les plus belles carpes dans la rivière Kusagawa. Tout Shimae le respectait pour l’honneur qu’il faisait rejaillir sur le village en livrant ces superbes poissons au Bureau des jardins et des étangs pour en orner les bassins des temples d’Heiankyô. À sa mort, sa veuve, la jeune et frêle Miyuki, décide d’honorer la commande passée à Katsuro et de livrer les dernières carpes pêchées par son époux. « Si elle échouait, le village tout entier serait déshonoré de n’avoir pas été capable de fournir des poissons aux temples d’Heiankyô. » Lourdement chargée de nacelles, elle chemine lentement jusqu’à la cité impériale, dépassant des obstacles géographiques et des surmontant des mésaventures humaines. Ce voyage harassant est un deuil en mouvement, un pèlerinage amoureux. « Depuis la mort de Katsuro, la jeune femme vivait dans un brouillard qui assourdissait les sons, détrempait les couleurs. Mais elle pressentait que cette opacité se dissiperait dès qu’elle prendrait la route, et qu’elle verrait alors le monde tel qu’il est en réalité, avec ses aspects positifs et ses pentes néfastes. Puis, lorsqu’elle aurait livré ses poissons, lorsqu’ils glisseraient dans les bassins des temples, sa vie s’empâterait de nouveau, l’obscurité la reprendrait. » Mais la livraison des poissons n’est pas la fin de l’aventure pour Miyuki.

Quel dépaysement que cette lecture ! Avec ses airs d’estampes, ce roman est très exotique et très sensuel. Il est également cruel : pirates sanguinaires, pèlerins escrocs, maquerelles féroces, rien n’est épargné à la pauvre Miyuki qui porte déjà sur ses épaules le triste héritage de son époux. Didier Decoin dépeint avec précision l’absurdité de l’administration impériale, mais également la très grande beauté qui peut naître d’un concours de parfums. « L’odeur séduisante ou fétide qu’il émet ne reflète jamais la réalité d’un être, […] elle témoigne seulement de la façon dont cet être se manifeste à nous. » Ou quand l’essentiel est invisible pour les yeux…

De cet excellent auteur, je vous conseille Abraham de Brooklyn, John l’Enfer ou encore La promeneuse d’oiseaux.

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30 novembre 2016

Au revoir Monsieur Friant

Claudel_Au revoir monsieur friantTexte de Philippe Claudel.

Souvenirs d’enfance, mélodie des jours passés, amours scolaires et juvéniles, douceur de la grand-mère et de la mère. En visitant son passé, Philippe Claudel compare certains tableaux de son existence avec des toiles d’Émile Friant, peintre du siècle précédent. Il se retrouve dans les scènes immortalisées par l’artiste, mais également dans sa révolte. « Car j’ai toujours senti dans certains tableaux de Friant, dans ceux des jeunes années, une sorte de défi au monde, de hurlement, comme s’il avait livré en peu d’espace une part de lui que les autres ne soupçonnaient qu’à grand-peine. Comme s’il avait voulu jeter à la gueule de tous des paquets de chair. » (p. 56) Les années ont passé et le jeune Claudel est devenu un époux et un père. Envolée la légèreté de l’enfance, reste la gravité de l’âge d’homme. L’écrivain se demande s’il arrêtera d’écrire comme le peintre a cessé de peindre, de créer, pour ne produire que des œuvres de commande.

À la toute fin du roman, on comprend le lien qui unit Philippe Claudel et Émile Friant. Le titre résonne alors différemment et l’adieu devient moins pesant. Surtout, l’on comprend que l’écrivain s’adresse surtout à son aïeule. « Grand-Mère est venue, bien plus tard, s’installer dans mes romans sans que je l’y convie toujours. » (p. 36) Mine de rien, l’auteur parle encore du deuil : pas celui des personnes disparues, mais du passé qui reste pour toujours inaccessible et chaque jour plus grand. « C’est après tout le lot commun des hommes que d’apprendre à vivre avec de doux fantômes dont le nombre d’accroît sans cesse à mesure que les années meurent. » (p. 10) Et quand il parle de l’amour, Philippe Claudel le fait sans minimiser ses ravages, mais sans oublier les belles éclaircies qui suivent les douloureux orages. Aimer, oui, toujours, jusqu’à en crever, mais vivre avant tout. « Il est bête de réussir à se donner la mort avant que d’avoir pu faire le constat de l’évanescence des amours vives. » (p. 39)

Au revoir Monsieur Friant est un livre hommage très beau qui donne envie de découvrir les toiles du peintre. Comme dans Jean-Bark, quand il parle de ses chers disparus, Philippe Claudel évacue le pathos pour ne garder que le chagrin pur qui se sublime, avec le temps, en souvenir indestructible.

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28 novembre 2016

Aquarium

Vann_AquariumRoman de David Vann.

Caitlin a douze ans. Elle vit seule avec sa mère, Sheri, qui s’épuise dans un travail qu’elle déteste pour offrir une vie décente à sa fille. Tous les jours, après l’école, Caitlin attend sa mère dans le grand aquarium de Seattle. Elle peut passer des heures à observer les poissons. Un jour, elle rencontre un vieil homme qui désire la connaître. « Je t’offre davantage. Offrir la fin d’une vie, c’est bien plus, et mes raisons sont bien plus pures. Je t’aime plus qu’aucun homme ne t’aimera jamais. » (p. 54) Cet homme, c’est son grand-père, lui qui a abandonné Sheri quand elle était enfant, la laissant seule avec une mère agonisante. Et cela, Sheri n’est pas prête à le pardonner. Elle n’est pas non plus prête à laisser Caitlin nouer une relation avec son grand-père. Au cours d’une semaine éprouvante, Caitlin découvre le calvaire enduré par sa mère, mais également la cruauté dont Sheri est capable. « Tout est possible avec les parents. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c’est ce monde-là qu’on connaît ensuite pour toujours. C’est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d’autre il pourrait ressembler. » (p. 117) Pour Caitlin, entre deux visites à l’aquarium où les poissons nagent, indifférents, c’est la fin de l’enfance qui se profile.

David Vann et les relations familiales tordues, c’est une longue d’histoire de désamour. Toujours aussi percutant après plusieurs romans, il sait montrer le pire dans ce qui unit les êtres. Entre ce qu’il faut pardonner et ce qui ne s’oublie jamais, il y a fort à faire pour rassembler une famille dysfonctionnelle. « Comment recolle-t-on les morceaux d’une famille ? Comment pardonne-t-on ? » (p. 191) La réponse à ces questions se devine à force de patience et de résilience. Le pardon n’étant jamais l’oubli, il est lucide et bienveillant. Il peut aussi désabusé, vidé de l’espoir dont on investissait celui qui nous a blessés. Et la plus grande blessure de Caitlin, ce n’est pas la férocité de sa mère à l’éloigner de son grand-père qui l’a causée, mais sa réaction devant ce qu’elle devenait, petite fille ouvrant la porte de l’adolescence. « La fin, aussi, de l’amour simple et entier envers ma mère. Les limites de mon propre pardon. » (p. 193) Beaucoup moins macabre que les précédents romans de David Vann, Aquarium n’en reste pas moins incroyablement puissant. Dès les premières pages, le malaise s’installe et l’on s’attend à chaque instant à voir exploser la situation.

Je vous conseille évidemment tous les autres romans de cet auteur : Sukkwan Island, Désolations, Impurs, Goat Moutain et Dernier jour sur terre.

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27 novembre 2016

Billevesée #257

Le terme "bravo" vient du mot italien qui signifie "beau" ou "excellent".

J'aurais plutôt parié sur "brave", mais tant pis !

Alors, billevesée ?

Billevesee_Bravo

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25 novembre 2016

Je découvre les couleurs de la nature

James_Je decouvre les couleurs de la natureAlbum jeunesse de Tom James (textes) et Stephen Barker (illustrations).

Dans ce joli livre-jouet en carton, Bébé apprend à reconnaître les couleurs et à nommer des animaux. Girafe, singe, flamand rose, éléphant, coccinelle, papillon ou toucan forment un joyeux défilé coloré au fil des pages. « Montre quelque chose de bleu. Qu’est-ce qui est violet ? » Le gros point fort de cet album réside en ce que certaines pièces de carton s’emboîtent ou apparaissent quand on tourne les pages. Un vrai bonheur à tripoter. Et comme le livre est conçu dans un carton bien solide, il résistera aux petites mains enthousiastes de Bébé !

Voilà un album idéal à lire avec Bébé quand il commence à s’intéresser au monde. Entre première lecture et apprentissage, ce livre est parfait !

Cet album est publié par les éditions Zéthel que je vous conseille puisqu'elles remettent à l'honneur des romans ou des auteurs jeunesse majeurs : Polyanna, Anne et la maison aux pignons verts ou L'extraordinaire voyage de Sabrina.

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23 novembre 2016

Repose-toi sur moi

Joncour_Repose toi sur moiRoman de Serge Joncour.

Ludovic a quitté la ferme familiale pour Paris où il fait du recouvrement de dettes. Aurore est styliste et rencontre des difficultés avec son entreprise et son associé. Ils vivent dans le même immeuble et se croisent parfois dans la cour, sans vraiment se parler. « À Paris, on visite plus facilement l’autre bout du monde que l’escalier d’en face. » (p. 127) Quand Ludovic débarrasse l’immeuble des corbeaux qui terrifiaient Aurore, une relation trouble et enfiévrée se noue entre eux. Face à cette attraction irrépressible, Aurore hésite entre tout lâcher et fuir, elle qui a peur de tout, tout le temps. Et Ludovic, en dépit de sa carrure de géant, ne veut pas s’imposer dans la vie de sa voisine mariée et mère de famille. Et pourtant, leur liaison affolante, interdite et exaltante se déploie à l’approche de Noël. Entre la frêle Aurore et le colosse Ludovic, amants maudits, l’amour explose dans un quotidien terne et tourmenté.

Ce que je retiens de ce roman, outre la solitude des grandes villes, la cruelle absence de la nature et les injustices sociales, c’est la figure de Ludovic. Cette force de la nature cache un cœur très sensible et une fragilité qui semble incongrue. « L’inconvénient de paraître aussi solide, c’est que les autres ne s’étaient jamais inquiétés pour lui, on l’avait toujours cru fort. » (p. 275) Réprimant sans cesse sa force et ses emportements, Ludovic est à l’étroit dans la capitale. Ce serait pourtant si facile de bousculer et d’obtenir par la brutalité un peu plus de place ou de considération. « Le seul avantage qu’il y a à dépasser les autres d’une tête et de les survoler d’un quintal, c’est qu’ils ne lui font jamais de remarques, même quand il les mérite. Le danger, ce serait que ça devienne comme un passe-droit, de commencer à tout se permettre. » (p. 39) Mais Ludovic est trop conscient des conséquences pour se laisser aller. Quand Aurore force la porte de son existence, en dépit de son petit gabarit, elle bouleverse le monde étroit de son voisin. Elle s’accroche à lui autant qu’elle le porte. Conclusion très émouvante de ce roman très réussi : accepter l’aide de son voisin, c’est lui faire un grand cadeau. On ne donne jamais autant que quand on accepte de recevoir.

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21 novembre 2016

Le mystère de Jean l'Oiseleur

Cocteau_Mystere de jean loiseleurManuscrit de Jean Cocteau.

En 1924, terrassé par la mort de Raymond Radiguet, son jeune amant, Jean Cocteau s’installe à Villefranche-sur-Mer et s’enferme dans une chambre. Entre désespoir et solitude, envolées lyriques et opium, seul face à lui-même et à son miroir, il dessine 31 autoportraits agrémentés de réflexions sur l’art, la beauté, la drogue et la vie. Ratures et bavures parsèment les pages, mais ne nous y trompons pas : si le texte est un manuscrit, ce n’est pas un brouillon. C’est plutôt l’expression complète d’un homme qui évacue sa douleur grâce au pinceau et à la plume.

31 fois, le visage pointu et sans ombre de l’artiste en deuil se fixe sur la page pour mieux fixer les âges. Du croquis à peine esquissé au portrait presque surréaliste, rehaussé de symboles et de couleurs, Jean Cocteau se fait chair à dessin et matière à création. Dans cette obsession répétitive de poser son image, l’artiste cherche à se prouver qu’il est toujours là, sans l’accepter, maudissant la mort qui emporte ses proches. Saisi sous les angles, le regard hypnotique, parfois sans pupille, ne cille jamais. L’artiste s’observe physiquement pour sonder son âme et comprendre ses douleurs et des doutes. Le jeu avec l’espace de la page donne parfois le tournis quand il faut renverser la tête ou le livre pour déchiffrer l’aphorisme, voire le retourner face à un miroir pour pouvoir le lire, comme si, à l’instar de l’écrivain autobiographe, nous ne pouvions saisir le sens des choses que dans leur reflet.

Cocteau_Mystere de jean loiseleur_3

Quid du mystère de l’oiseleur ? Est-il résolu ou ne serait-ce que circonscrit ? À chacun sa lecture. Comme un oiseleur qui se livre à un art délicat et cruel, Jean Cocteau attrape sa fugace image et tente d’y lire des auspices inexistants. Reste ce manuscrit, toujours aussi intrigant et terriblement bouleversant, à la fois objet d’art, de désir et douleur.

130 exemplaires de ce manuscrit ont été publiés en 1925. Depuis, plus rien, aucune réédition de ce joyau surréaliste. Les éditions des Saints-Pères offrent enfin une nouvelle vie et un nouvel écrin à ce très bel ouvrage. Dans un coffret toilé, vous trouverez deux livres également toilés du même bleu envoûtant et ornés d’argent. Le premier est la reproduction intégrale du manuscrit, avec les autoportraits de l’auteur et les textes de sa main, avec son écriture à nulle autre pareille. Dans le second volume, bilingue français-anglais, les textes sont tapuscrits pour plus de lisibilité et accompagnés d’analyses des portraits et des aphorismes de l’auteur. C’est un doublet très réussi et un magnifique coffret à offrir ou à se faire offrir.

Cocteau_Mystere de jean loiseleur_2

Je termine avec quelques aphorismes tirés de ce manuscrit.

« Je sais mieux que personne le ridicule auquel on s’expose en s’asseyant entre un miroir et une sténographe. »

« J’habite la mort. Elle cherche les autres dans leurs maisons. Elle me prendra dans la sienne. »

« Voit tout entend tout nul ne s’en doute »

« La mer et le rêve se ressemblent. Les plantes que l’on ôte de l’une et les phrases que l’on retire de l’autre perdent immédiatement leur beauté. »

« Mon Antigone, c’est une photographie de l’Acropole prise d’un aéroplane. »

« Tous mes amis sont morts. Mes amis où êtes-vous ? Comment vient-on ? Pitié ! Tenez-moi une main d’ombre. »

« Ronsard, Mozart, Uccello, Saint-Just, Radiguet, mes amis étoilés, j’aspire à vous rejoindre. »

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20 novembre 2016

Billevesée #256

Étant jeune, j'ai beaucoup lu de romans à l'eau de rose (souvent en cachette, faut pas déconner !) Les femmes y sont sculpturales et les hommes bodybuildés. Les descriptions de leurs physiques parfaits utilisaient moult adjectifs. Il y en a un que j'ai longtemps mal compris.

Je pensais qu'un nez aquilin était un nez rouge : je ne trouvais pas ça hyper sexy et je me demandais bien pourquoi le beau gosse promis en couverture avait le pif rougeaud.

Le terme "aquilin" est dérivé de l'adjectif latin "aquilinus" (comme l'aigle), décliné du nom "aquila" qui veut dire "aigle". Ainsi, un nez aquilin est un nez fin et courbé comme un bec d'aigle. Mouais... Que le blase soit fin, je veux bien, ça peut être sexy, mais recourbé comme le bec d'un aigle, ça m'émoustille déjà moins !

Alors, billevesée ?

Billevesee_Aquilin

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18 novembre 2016

Tu t'appelles qui ?

Petrovitch_Tu tappelles quiAlbum de Françoise Pétrovitch et Claudine Galea.

C’est l’histoire d’un enfant sans nom dans un pays sans enfant. « Je ne veux pas être en devenir. Je veux être quelqu’un maintenant. » (p. 16) L’enfant cherche son nom dans le monde en parlant avec ce qu’il rencontre : pierre, oiseau, arbre, etc. « Je ne suis pas un Lac, je ne renvoie l’image de personne. » (p. 19) Puis il rencontre l’Autre : pas tout à fait comme lui, mais tellement semblable. « Dans les yeux de l’Autre, il se voyait. Tu n’es pourtant pas un Lac, pensa-t-il. » (p. 26) Ne leur reste qu’à se choisir un prénom pour se connaître et se reconnaître.

Petrovitch_Tu tappelles qui_1

Ce très bel album illustré d’aquarelles et de gouaches frôle le surréalisme, mais ses airs mystiques exsudent surtout une poésie très douce et très sensible. Enfant ou adulte, le lecteur peut se retrouver dans ce petit héros qui cherche son identité et sa place dans le monde.

Contrairement à ce qu'indiquait la couverture, point de lapin dans ce livre, si ce n'est sur un t-shirt. Ce n'est pas le plus important : l'histoire est douce et belle.

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16 novembre 2016

La cathédrale

Huysmans_CathedraleRoman de Joris-Karl Huysmans.

Après les débauches parisiennes et l’apaisement au sein de la Trappe, Durtal a suivi son ami, l’abbé Grévesin, à Chartres. Il espère pouvoir poursuivre sereinement la rédaction de ses biographies de saints. Mais le doute le tourmente. Il cherche l’apaisement dans la grande cathédrale. « Et au-dessus de la ville, indifférente, la cathédrale seule veillait, demandait grâce, pour l’indésir de souffrances, pour l’inertie de la foi que révélaient maintenant ses fils, en tendant au ciel ses deux tours ainsi que deux bras, simulant avec la forme de ses clochers les deux mains jointes, les dix doigts appliqués, debout, les uns contre les autres, en ce geste que les imagiers d’antan donnèrent aux saints et aux guerriers morts, sculptés sur des tombeaux. » (p. 24) Durtal s’abîme dans la prière et déchiffre les chapiteaux et toutes les dentelles de pierre de l'édifice pour y lire l’histoire biblique. Et surtout, il découvre la puissance du culte marial. « Elle ne s’exhibe qu’aux pauvres et aux humbles. Elle s’adresse surtout aux simples qui continuent, en quelque sorte, le métier primitif, la fonction biblique des patriarches. » (p. 14) Progressant lentement et douloureusement sur le chemin de la foi, Durtal doute d’être plus heureux qu’avant sa conversion. Il est tourmenté par son orgueil qui interfère dans ses prières et sa volonté d’humilité. Fasciné par la foi solide de Mme Bavoil, la bonne de son ami Grévesin, il cherche en lui des ressources pour converser plus intimement avec Dieu. La solution serait-elle de se retirer au monde et d’entrer au couvent ? Mais comment vaincre la terreur de la claustration et du renoncement ? « Le cloître ! Ce qu’il fallait longuement réfléchir avant de se résoudre à s’y écrouer ! Et le pour et le contre se pourchassaient, à tour de rôle, en lui. » (p. 229)

Joris-Karl Huysmans ne parle jamais de religion sans parler d’art. Dans son œuvre, l’une ne va pas sans l’autre et chacune justifie l’existence et la gloire de l’autre. Ainsi, les déambulations fiévreuses de Durtal donnent lieu à de puissances évocations où éclate le talent descriptif de l’auteur. L’architecture est décodée du point de vue mathématique, artistique et spirituel. Au gré d’un catalogue comparatif d’autres édifices religieux, Huysmans célèbre la majesté de la cathédrale de Chartres. Vient ensuite l’exaltation de la peinture religieuse et l’explication minutieuse de la symbolique des couleurs et des visages. Dans le roman de Durtal, avec Là-bas et En route, il y a de quoi contenter les amateurs d’art et les âmes spirituelles. Les réflexions sur la foi, la prière et la façon d’être à Dieu naissent toujours d’une observation à la fois sensuelle et mystique des productions artistiques humaines.

Au détour d’un paragraphe, Joris-Karl Huysmans donne un nouveau coup de griffe à Émile Zola, comme s’il n’en finissait pas de brûler ses idoles de jeunesse. Il évoque aussi Sainte Lydwine de Schiedam dont il fera le sujet d’une hagiographie brillante et exaltante. Et toujours cette langue riche, puissance, complexe et inspirée. Lire un texte de Huysmans, c’est un exercice exigeant, mais tellement satisfaisant : à mesure que se déploient les longues phrases, on se rapproche un peu du sublime. Artistique ou religieux, c’est tout comme !

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