Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

23 mai 2015

Madeleine Ferrat

Zola_Madeleine FerratRoman d’Émile Zola.

Pour échapper à un tuteur trop pressant, Madeleine Ferrat s’échappe et se donne à un jeune homme. Pendant un an, ils vivent ensemble jusqu’au jour où Jacques part en Cochinchine, laissant Madeleine seule et perdue. « Peu à peu, elle accepta sa position. Son esprit se salissait à son insu, elle s’habituait à la honte. » (p. 64) Elle rencontre alors Guillaume de Viargue, jeune noble à la nature faible, avide de tendresse. Ensemble, ils s’apaisent et s’offrent un réconfort mutuel, finissant même par s’aimer sincèrement. « Il leur suffisait de vivre seuls, face à face, et de se donner le calme de leur présence. » (p. 143) Mariés et parents, ils vivent heureux pendant quatre ans jusqu’au retour de Jacques qui est également l’ami d’enfance de Guillaume. L’irruption du jeune homme brise la félicité dolente des époux et jette en leurs cœurs une épouvante mêlée de culpabilité et de rancœur.

Il n’est pas question de l’atavisme tant développé dans la série des Rougon-Macquart, mais Émile Zola explore ici une autre théorie pseudoscientifique, celle de l’imprégnation voulant qu’une femme reste à jamais marquée par son premier amant et que son premier enfant aura nécessairement les traits de ce dernier. « Lorsque Madeleine s’était oubliée dans les bras de Jacques, sa chair vierge avait pris l’empreinte ineffaçable du jeune homme. […] On eût dit que Jacques, en la serrant sur sa poitrine, la moulait à son image. » (p. 216 & 217) Grosso modo, avec Zola, la femme est une pâte à modeler, une pauvre chose malléable. Charmant, n’est-ce pas ?

Cela dit, si je passe outre l’agacement qu’a causé cette absurde théorie hautement misogyne, j’ai passé un très bon moment avec la plume de cet auteur : il sait comme peu d’autres peindre les sentiments complexes de la nature humaine et parler des tourments de l’âme. Il a écrit un remarquable personnage secondaire en la personne de Geneviève, la domestique protestante qui ne parle que de damnation et de châtiment.

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22 mai 2015

Le scarabée d'or, suivi de La lettre volée

Poe_Scarabee dorNouvelles d’Edgar Allan Poe.

Le scarabée d’or – Legrand vit presque reclus sur l’île de Sullivan, en Caroline du Sud, avec le nègre Jupiter pour compagnie. Son ami, le narrateur, s’inquiète des sautes d’humeur du jeune homme, anciennement riche et désormais ruiné. Quand Legrand trouve un scarabée à la carapace dorée, il est certain que sa fortune est faite. « Je ne doutais pas que Legrand n’eût le cerveau infecté de quelqu’une des innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que cette imagination n’eut été confirmée par la trouvaille du scarabée. » (p. 30) Derrière l’apparente folie de Legrand, il y a un code à déchiffrer et un palpitant mystère.

La lettre volée – Une lettre compromettante a été dérobée dans des appartements royaux et le voleur use de son funeste pouvoir pour menacer les parties concernées. Le mobile est clair, les victimes également. Ce que personne ne sait, c’est où est cachée cette lettre. « Peut-être est-ce la simplicité même de la chose qui vous induit en erreur. […] Peut-être le mystère est-il un peu trop clair. » (p. 65)Le policier chargé de cette affaire a beau faire, le mystère reste entier.

Le mystère est le point commun de ces deux textes : qu’il s’agisse d’un code à craquer ou d’une évidence à dévoiler, Edgar Allan Poe noue deux intrigues si bien ficelées que le dénouement seul apporte un éclaircissement. Dans les deux cas, le plaisir n’est pas tant de comprendre le mystère, mais d’observer comment l’auteur l’a élaboré.

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21 mai 2015

La Pleurante des rues de Prague

Germain_Pleurante des rues de pragueRécit de Sylvie Germain.

« Et le livre qui suit, n’étant composé que des traces de ses pas, s’en va lui aussi au hasard. » (p. 17) La narratrice évoque une femme, une boiteuse qui apparaît parfois dans les rues de Prague. « Mais comment rédiger une chronique des déambulations d’une inconnue qui ne surgit que par intermittence dans l’espace du visible ? » (p. 18) Cette inconnue sans visage, aux sanglots infinis, convoque la présence d’autres souffrants, disparus ou perdus. La Pleurante des rues de Prague est une passeuse de douleurs et de souvenirs. « Ce sont les larmes d’inconsolés qui bruissent dans le grand corps immatériel de la pleurante des rues de Prague, et ces inconsolés sont aussi bien des vivants que des morts. » (p. 39) En suivant cette boiteuse qui porte sur elle et en elle toutes les peines du monde, on découvre un itinéraire secret de la ville tchèque et on est précipité dans une Europe sur laquelle sont retombées les cendres de trop nombreuses étoiles jaunes.

Ce récit, compilation des apparitions de cette géante claudicante, touche à la mystique et à la métaphysique. Il a des allures de contes, tant dans l’apparence que dans la progression. La Pleurante est une allégorie de la douleur et de la pitié. « Elle n’était pas née d’une femme, mais de la douleur de tous et de toutes. » (p. 34) En essayant de saisir la silhouette de la Pleurante, l’auteure montre un corps incertain fait de mémoire. « Elle n’est cependant nullement un fantôme, une fossilisation du passé. Elle n’est pas davantage une prophétesse. Elle n’annonce rien. Elle est la peau du temps ; du temps qui passe et glisse et disparaît […]. Elle est la peau du temps, du temps des hommes. […] La peau du cœur humain. » (p. 60) Sylvie Germain tisse délicatement une réflexion sur les absents et les disparus et sur le gouffre qu’ils laissent en ceux qui restent, rappelant que l’humain n’est qu’incertitude et fugacité.

La Pleurante des rues de Prague est à mettre en regard de l’essai de cette auteure, Mourir un peu. Ces deux textes sont saisissants de beauté, étourdissants de sublime.

Lisez les romans de Sylvie Germain, je vous promets de belles heures et des éblouissements.

Le livre des nuitsJours de colère Tobie des maraisChanson des mal-aimants

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20 mai 2015

Le singe, suivi de Le chenal

King_SingeNouvelles de Stephen King.

Le singe - Ce singe musicien à la mécanique cassée, Hal pensait s’en être débarrassé. « Il l’avait en horreur, cette peluche douce, râpée par endroits. […] Ce n’est pas possible que tu sois là, murmura-t-il. Je t’ai jeté dans le puits quand j’avais neuf ans. » (p. 13) Et pourtant, le vieux jouet est bien là, au grenier. Hal sait qu’à chaque fois que le singe fait battre ses cymbales, un malheur se produit. Il ne laissera plus le jouet s’en prendre aux siens.

Le chenal - Stella n’a jamais traversé le chenal : elle a passé toute sa vie sur l’île. « Tout ce que j’ai jamais désiré, tout ce dont j’ai eu besoin était ici, leur expliquait-elle. Nous avions la radio et maintenant nous avons la télévision, et c’est tout ce que je veux avoir du monde de l’autre côté du détroit. » (p. 78) Elle s’est mariée, a eu des enfants, des amis. Certains sont partis depuis longtemps. Alors qu’elle atteint le crépuscule de sa vie, elle se décide enfin à traverser le chenal, en pleine tempête de neige.

Ces deux nouvelles explorent deux univers de Stephen King. Dans la première, on touche à l’horreur du quotidien et aux objets maléfiques. Dans la seconde, on entre dans l’outre-monde, là où les morts sont bien vivants. Si le premier texte est clairement horrifique, le suivant joue sur les croyances et les espoirs. L’un comme l’autre sont excellents et prouvent que le King excelle dans la concision.

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19 mai 2015

Les ours à la rescousse

Anonyme_Ours a la rescousseAlbum jeunesse.

Racaille, Bastien et Bruno s’amusent tranquillement quand ils apprennent qu’un ourson est en fâcheuse posture dans un arbre : il est accroché à une branche par les bretelles de son pantalon. Vite, les bons amis aident le petit ours à descendre de cet arbre. Ah, ils sont bien courageux ces petits oursons.

L’histoire est simple et plaisante, mais il faut surtout s’attarder sur les illustrations. Ne sont-ils pas A-DO-RA-BLES (et je pèse mes syllabes) ces ours en peluche raccommodés avec des morceaux de tissu ? L’un porte un canotier, l’autre un chapeau mou, celui-ci un bob et celui-là un chapeau de paille.  Les illustrations pastel sont tendres et doucement nostalgiques. C’est un plaisir pour les yeux !

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18 mai 2015

Le restaurant de l'amour retrouvé

Ogawa_Restaurant de lamour retrouveRoman d’Ito Ogawa.

Quand son petit ami la quitte en vidant leur appartement, Rinco perd sa voix. « Ma voix était devenue transparente. » (p. 18) Il ne lui reste qu’une jarre de légumes en saumure, un panier et un cœur brisé. Désemparée, elle retourne dans son village natal, auprès de sa mère qu’elle n’apprécie pas vraiment. Pour reprendre sa vie en main, elle décide de mettre à profit ses talents culinaires et d’ouvrir un restaurant dans l’annexe de la maison familiale. « Mon restaurant, je voulais en faire un endroit à part, comme un lieu déjà croisé mais jamais exploré. Comme une grotte secrète où les gens, rassérénés, renoueraient avec leur vrai moi. » (p. 59) Avec l’aide d’un vieil ami, elle met en œuvre son projet. Rapidement, il se murmure que quiconque mange les plats préparés par Rinco voit ses rêves d’amour prendre forme. Son succès professionnel est entier, mais il lui reste à guérir son cœur et à l’ouvrir à sa mère.

Il est ici question d’une soupe d’amour, d’un lapin anorexique et de précieux petits bonheurs. « La moindre petite chose me donnait envie de déposer un baiser sur la joue du Bon Dieu. » (p. 71) Abattue, mais pas vaincue, Rinco poursuit obstinément son voyage vers la sérénité et la paix. Son fanal, c’est son talent aux fourneaux. « Cuisiner était, dans mon existence, comme un arc-en-ciel fragile qui flotterait dans la pénombre. » (p. 13) En nourrissant proches et inconnus, elle fait plus que rassasier des estomacs, elle caresse des âmes et enchante des esprits.

Le style est simple, souvent pauvre et flirte avec l’oralité du témoignage : il s’accorde bien avec les balbutiements d’une voix qui cherche son propre écho. L’histoire est jolie, réconfortante et spirituelle à plus d’un titre, sans philosophie de comptoir ou réflexion biscornue : il n’est question que d’évidences, mais celles-ci échappent parfois à l’œil qui se perd dans ses larmes.

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17 mai 2015

Billevesée #177

Lire, relire, c'est toujours lire.

Aujorud'hui, je ne me casse pas la tête, je vous invite à découvrir ma nouvelle page dédiée à mes relectures.

Alors, billevesée ?

Relecture

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15 mai 2015

Hamlet

Shakespeare_HamletTragédie de William Shakespeare.

Sur les remparts du château d’Elseneur, des gardes affirment avoir vu le spectre du défunt roi. « Quel sens particulier donner à ceci ? Je n’en sais rien ; mais, à en juger en gros et de prime abord, c’est le présage de quelque étrange catastrophe dans l’État. » (p. 11) Hamlet, prince de Danemark, est le fils du roi trépassé et le neveu du nouveau souverain, Claudius. Ce dernier a épousé Gerturdre, la veuve de son frère, qu’union qu’Hamlet désapprouve vivement. Quand il rencontre à son tour le spectre de son père, il se met en tête que son oncle est un assassin et qu’il a commis un régicide pour accéder au trône. L’honneur lui ordonne de venger son père, mais Hamlet recule, pense, réfléchit, pèse les pour et les contre tout en nourrissant en son cœur une haine farouche envers son oncle et sa mère. « Que le lit royal de Danemark ne soit pas la couche de la luxure et de l’inceste damné ! » (p. 30) Ailleurs, dans une chambre du palais, Ophélia, la fille du chancelier Poloniusne sait si elle doit croire aux déclarations du prince ou se garder de sa folie apparente.

Hamlet est une figure de l’indécision : alors qu’un coup d’épée ou une question pourrait tout changer, il diffère. Et cette tragique procrastination permet à toute l’intrigue de se nouer jusqu’aux drames finaux. Je ne suis pas friande des tragédies de William Shakespeare que je trouve plus lugubres que grandioses. Je préfère de loin ses comédies ou ses poèmes.

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14 mai 2015

Superlapin

Blake_SuperlapinAlbum jeunesse de Stephanie Blake.

Il suffit d’une cape et d’un loup et un petit lapin devient Superlapin ! Le voilà qui jaillit des couvertures, prêt à toutes les aventures ! « Mais enfin, chère mère, je ne suis pas un petit lapin, je suis Superlapin ! Les Superlapins attrapent les méchants, vous savez bien ! » Mais reste-t-on un Superlapin quand on a une vilaine écharde dans le doigt ? Après tout, pourquoi pas !, tant que le pouvoir de l’imagination est intact !

Aujourd’hui, je comble une lacune en découvrant le petit héros aux longues oreilles de Stephanie Blake. Je ne le trouve pas vraiment mignon – il faut dire que j’ai des critères assez stricts – mais il est très drôle et il m’a fait penser à un de mes petits-cousins !

Challenge Totem

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13 mai 2015

La course

Tanaka_CourseAlbum de Béatrice Tanaka. Illustration de Michel Gay.

Lièvre court à toute allure à travers la plaine. Y a-t-il des chasseurs ? Ou le feu ? Ou un autre danger ? Coyote ne sait pas, mais il se met aussi à courir, suivi d’Élan, de Loup et d’Ours. « Si Loup court à cette vitesse, c’est que la situation est grave, très grave. »Au bout d’un certain temps, ils se fatiguent. Pourquoi courent-ils, au fait ? Ours demande à Loup qui ne sait pas, il a juste suivi Élan qui suivait Coyote qui faisait comme Lièvre. Et donc, pourquoi Lièvre courait-il ?

Je ne dis pas un mot de la chute qui est très drôle. Cet album est une adaptation d’un conte des Indiens Kutenaï et la sagesse de cette histoire ancestrale traverse très bien les siècles. Comme l’a dit plus tard Jean de La Fontaine, rien ne sert à courir… Les aquarelles sont très douces, épurées et charmantes.

Challenge Totem

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