Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

11 septembre 2009

Belle du Seigneur

Roman d'Albert Cohen. Grand prix du Roman de l'Académie française. Lettre C de mon Challenge ABC 2009. Belle_du_Seigneur

A Genève, quelques années avant le deuxième conflit mondial, Ariane Deume mène une vie morne aux côtés de son époux Adrien. Rien de plus important pour lui que les honneurs et la gloire. Obscur employé à la SDN, il est gratifié d'une promotion spectaculaire qu'il croit devoir à la sympathie que lui porte le sous-secrétaire général. Parfaitement stupide et imbu de lui-même, il aime pérorer sur ses multiples grâces et talents. Mari assommant et encombrant, il est convaincu que sa femme l'aime passionnément, en dépit de ses humeurs. Ce qu'il ne voit pas, c'est que sa femme lui échappe, au profit de Solal, le sous-secrétaire général dont il est tellement admiratif. Lumineux amants, Ariane et Solal vivent leur amour clandestin entre les murs de la maison des Deume. Entre eux, ce n'est que débauche de déclaration et surenchère d'efforts pour se plaire. Mais à ne vivre que d'amour, pour l'amour et dans l'amour, le couple s'auto-détruit.

L'ami qui m'a prêté ce livre m'a dit un soir que c'est un ouvrage dont on ressort différent après l'avoir refermé. Il avait parfaitement raison. Après Belle du Seigneur, impossible de considérer l'amour avec les mêmes yeux. Si Tristan et Iseult, Roméo et Juliette ou Tarzan et Jane ont marqué l'histoire du sentiment amoureux, Ariane et Solal lui donnent un nouveau souffle. J'ai eu l'impression de lire Le Cantique des Cantiques, revu à la sauce moderne pour mon plus grand plaisir. La déclaration initiale de Solal est bouleversante. C'est de la pure poésie, un sublime langage d'amour et de séduction. "Au premier battement de ses paupières, je l'ai connue. C'était elle, l'inattendue et l'attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement de ses longs cils recourbés. [...] Elle, c'est vous." (p 48)

L'entreprise de séduction est bien différente. Époustouflant discours de Solal ! La leçon de séduction est parfaitement odieuse, elle décortique tous les rouages de l'amour, et pourtant, ça marche ! Albert Cohen est un maître en rhétorique amoureuse. En rhétorique tout court en fait. Les dialogues des oncles juifs de Solal, ou monologues quand on considère la parfaite herméticité de certains discours, sont des morceaux de choix. La théâtralité est au coeur du langage de ces personnages qui expriment leur haute opinion d'eux-mêmes au travers de discours verbeux et ampoulés. Et Cohen ne se gêne pas non plus pour exprimer son mépris des petits bourgeois bigots genévois. Il dresse des portraits au vitriol. Ses descriptions m'ont rappelé les peintures de Jérome Bosch, ses chimères humaines, croisements curieux d'animaux affreux. Délicieux de lire le portait de Mme Deume, avec sa petite boulette de viande qui se balance sous le menton. Délicieux de suivre les journées inutiles et bouffies d'orgueil d'Adrien. Born to be a cocu pourrait être une belle définition de son existence. "Elle lui avait dit qu'il était mignon et il en avait été tout fier. Mignon mais cocu. Tous les cocus étaient mignons. Tous les mignons étaient cocus." (p 773 et 774)

J'ai pleuré de rire devant ces personnages grotesques, de petite envergure. Et chez tous les protagonistes, l'obsession de l'apparence, du paraître, est une névrose poussée à l'extrême. Passe encore qu'une amoureuse mette à sa toilette des soins particuliers, raffinés et interminables, mais l'accoutrement pittoresque que passe Mangeclous pour visiter son neveu confine au ridicule.

Impressionnant de constater l'incroyable diversité des registres de langue. Ils se succèdent et se répondent d'un chapitre à l'autre. Chaque personnage a son propre langage, et c'est toute la narration qui s'en ressent. Quand les personnages sont triviaux, comme peuvent l'être Mme Deume ou les oncles, le texte s'épaissit, s'alourdit, devient pâteux. Quand il s'agit d'Ariane et Solal, le texte s'envole, lyrique, glorieux et léger. Il coule avec aisance, même si les phrases sont longues (des chapitres sans une marque de ponctuation, ça surprend au début...). Surprenant aussi le changement de point de vue, de narrateur. On passe d'un récit détaché à la troisième personne, d'un regard dédaigneux jeté sur le monde, aux considérations de la bonne ou aux rêvasseries d'Ariane. Pendant plusieurs chapitres, le narrateur nous prépare à la rencontre des amants, en portant son attention sur eux seuls. Mais le récit des retrouvailles est le fait d'un autre personnage qui raconte a posteriori le dénouement d'un drame annoncé pendant cent pages. Troublant, mais très excitant, car on ne sait jamais qui va prendre la parole, ou plutôt qui va imposer sa voix. Ce livre me semble être une foule où chacun cherche à crier plus fort que l'autre. Insolite chapitre 36, dans lequel le mari et l'amant se partagent la voix narratrice pour parler de la même femme.

Et tant d'autres détails exquis ! La précision maniaque d'horloger suisse dans les horaires, les décomptes et  les rendez-vous décompose le temps, le rend palpable. Le regard désenchanté jeté sur l'inefficacité de la SDN à la veille de la seconde guerre a de quoi dégoûter de la politique et des grandes organisations. L'antisémitisme de l'époque est décortiqué, amplifié, devient une obsession, une hantise, une composante banale du quotidien.

Un seul regret tout de même. J'aurais peut-être dû lire Solal (1930) et Mangeclous (1938) avant Belle du Seigneur (1969). Tout le passé de Solal et de ses oncles, à peine esquissé dans Belle du Seigneur, indique qu'il y a des informations manquantes. On trouve notamment des personnes qui ont l'air d'être, ou d'avoir été, importants mais qui sont à peine développés, comme l'est la vieille amante Isolde. Encore un cycle littéraire que j'attaque par la fin... 

Et un extrait superbe pour finir en beauté.

"Solal et son Ariane, hautes nudités à la proue de leur amour qui cinglait, princes du soleil et de la mer, immortels à la proue, et ils se regardaient sans cesse dans le délire sublime des débuts." (p 466)

Huit jours pour lire ce monument de la littérature amoureuse. Huit jours à savourer ce livre comme un bonbon, gardé longtemps en bouche pour bien en extraire tout le sucre. Huit jours à me fabriquer un souvenir de lecture impérissable.

Posté par Lili Galipette à 21:34 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [14] - Permalien [#]
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Commentaires sur Belle du Seigneur

    Avec un tel billet, il ne me reste plus qu'à le lire! (Projet que j'ai d'ailleurs depuis un moment...)

    Posté par Allie, 12 septembre 2009 à 04:23 | | Répondre
  • @ Allie

    J'espère que le roman te plaira autant qu'à moi!

    Posté par Lili Galipette, 12 septembre 2009 à 09:12 | | Répondre
  • Difficile effectivement de ne pas craquer après un tel éloge

    Posté par Cynthia, 12 septembre 2009 à 12:31 | | Répondre
  • @ Cynthia

    Merci!
    Je te souhaite une bonne lecture, et j'attends de lire ton billet sur ce livre!

    Posté par Lili Galipette, 12 septembre 2009 à 12:43 | | Répondre
  • Quel beau billet, tu me donnes envie de le relire !

    Posté par liliba, 13 septembre 2009 à 18:20 | | Répondre
  • @ Liliba

    Merci!
    L'as-tu déjà chroniqué sur tonblog? Je suis curieuse de lire ce que tu en as pensé!

    Posté par Lili Galipette, 13 septembre 2009 à 20:52 | | Répondre
  • Ce roman est tout simplement génial... et je ne peux que te conseiller "Mangeclous", totalement burlesque, franchement hénaurme!

    Posté par Daniel Fattore, 14 septembre 2009 à 11:06 | | Répondre
  • Après ce livre...

    après ce roman,il est impossible de lire autre chose durant un moment.Je l'ai dévoré lors d'une grippe,et j'ai été emportée,empoignée ,des larmes au sourire. De cet auteur,je n'ai rien pu lire d'autre!!! Un chef d'oeuvre!...
    Hécate

    Posté par Hécate, 14 septembre 2009 à 11:14 | | Répondre
  • @ Daniel

    "Mangeclous" est sur ma LAL! Après avoir lu "Belle du Seigneur", je suis séduite par l'écriture de Cohen!

    Posté par Lili Galipette, 14 septembre 2009 à 11:36 | | Répondre
  • @ Hécate

    C'est vrai que j'ai du mal à entamer un autre livre... Je traînasse depuis plusieurs jours sur les premières pages d'un roman qui a l'air au demeurant très bon!

    Posté par Lili Galipette, 14 septembre 2009 à 11:37 | | Répondre
  • Il fait partie de la liste des livres que je compte acheter, mais la taille me rebute un peu!

    Posté par Bouh, 14 septembre 2009 à 13:31 | | Répondre
  • @ Bouh

    Certes, ce n'est pas un petit livre, mais il n'y a aucune page en trop!
    Bonne lecture et merci de votre passage sur mon blog!

    Posté par Lili Galipette, 14 septembre 2009 à 13:48 | | Répondre
  • Pas d'accord

    Notre avis est très différent.
    Ces personnages ne sont pas seulement grotesques comme vous dites, ils sont aussi déprimants et ils offrent un modèle dangeureux. Le suicide n'est pas cette action héroique et sans douleur relatée à la fin du livre...

    Posté par Laura, 16 août 2010 à 09:46 | | Répondre
  • @ Laura

    Ne sont grotesques que les personnages secondaires! Ariane et Solal sont pathétiques, ce qui est bien différents.
    Ma phrase laisse peut-être entendre que je considère l'ensemble des personnages comme grotesques mais ce n'est pas le cas.
    Merci de votre passage sur mon blog.

    Posté par Lili Galipette, 16 août 2010 à 10:03 | | Répondre
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