Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

24 décembre 2009

Une femme simple et honnête

Femme_simple_et_honn_teRoman de Robert Goolrick.

Ralph Truitt a 52 ans. Il est immensément riche et respecté. Depuis 20 ans et après une infâme trahison, il vit seul, il dort seul. Le masque impavide qu'il présente au monde dissimule une douleur intense, celle du désir inassouvi. Ralph Truitt est obsédé par le corps féminin et sa possession. Décidé à rompre la solitude dans laquelle il s'est enfermé, il fait passer une annonce: "Homme d'affaires rural recherche épouse fiable. Motivations pratiques, pas romantiques. Répondre par lettre. Ralph Truitt. Truitt, Wisconsin. Discrétion requise." (p.37) Et il reçoit une réponse de Catherine Land. Elle lui écrit qu'elle est cette femme simple et honnête qu'il attend. Catherine n'est cependant qu'une femme assoiffée d'amour et d'argent. Si elle compte profiter pleinement de la richesse de Truitt, elle a bien d'autres desseins pour ce qui relève de l'amour. Le mariage qu'elle contracte avec Ralph Truitt n'est que le premier rouage de la machination dont elle a tout orchestré.

Qu'il est difficile de ne pas trop en dire! Il y a un troisième personnage fondamental, mais en parler serait dommage. Le texte est riche de tout un ensemble de personnages secondaires: les domestiques, les fantômes du passé qui reviennent hanter les protagonistes, le voisinage rural du Wisconsin, la faune urbaine de Saint-Louis et Chicago. L'Amérique du début du siècle est intelligement décrite, entre campagne attardée et isolée et progrès technique au sein des villes. Partout la misère, la déchéance physique, mentale, partout les drames humains, subis ou commis.

Les obsessions respectives des deux personnages sont magnifiquement écrites. La solitude glacée et frustrante, le manque sensuel et les désirs lubriques de Ralph crèvent la page, et se révèlent être ce que j'ai lu de meilleur en matière de littérature érotique. Les desseins machiavéliquement ourdis de Catherine sont eux aussi dignes d'attention et d'éloges. On ressent toute la force manipulatrice et dissimulatrice de la jeune femme. La phrase - je précise que la traduction est excellente! -  se fait même simplement diabolique quand elle évoque ses projets.

La complexité des sentiments amoureux qui attachent les personnages est finement mise en relief. Les méandres tortueux des pensées de chacun mènent lentement, mais sûrement, à la vérité sur les motivations réelles de toutes les actions. Le personnage de Catherine s'oppose à celui de Ralph pour bien des raisons. Catherine est une errante, perpétuellement en mouvement. Son odyssée a commencé bien avant sa rencontre avec Ralph. Lui est profondément attaché à son monde, il n'en sort pas. Il laisse les autres venir à lui. Catherine est le Cheval de Troie de l'Illiade, riche de promesses et de tromperies. Elle fait le lien entre le monde extérieur duquel s'est retiré Ralph et le monde mouvant dont elle vient. La phrase s'attache brillamment à différencier les modes de fonctionnement des personnages. La narration est par moment aussi lourde que la chape de neige qui recouvre la campagne du Wisconsin. Mais elle s'emballe aussi au rythme du train qui entraîne Catherine d'un bout à l'autre du pays.

L'évocation des jeunes années de débauche de Ralph en Europe propose un arrière-plan intéressant au récit. Vieux continent et nouveau monde s'opposent. Mais les similitudes qui les caractérisent sautent  aux yeux. Il y a dans la folie meurtrière des paysans du Wisconsin et dans l'effervescence des nuits de Saint-Louis un héritage typiquement européen, fait de distinction, d'élégance, d'atavisme, de crainte et de révolte religieuse.

Je sors de cette lecture complètement séduite et profondément impressionnée. Ce livre est le premier de l'auteur. Aucun doute que je suivrai attentivement ses futures productions. La quatrième de couverture cite des extraits de critiques parus sur ce livre. En voici un du News Observer pour ceux qui se demandent si le texte est fait pour eux: "Voici un roman qui va vous rappeler pourquoi vous aimez les romans." Alors, séduits?

Posté par Lili Galipette à 14:05 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [11] - Permalien [#]

Commentaires sur Une femme simple et honnête

  • en ce qui me concerne, oui. Ca a l'air drolement bien!

    Posté par Melusine, 27 décembre 2009 à 21:24 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Oh oui!!

    Posté par Lili Galipette, 27 décembre 2009 à 22:05 | | Répondre
  • Séduite, oui, mais interdiction de me le prêter, j'en ai déjà 2 ou 3 qui t'appartiennent et qui prennent la poussière sur mon étagère...

    Posté par liliba, 30 décembre 2009 à 20:18 | | Répondre
  • @ Liliba

    Ok, je le garde... Tu sais où il est si tu as un jour plus de place sur tes étagères!
    Quant à ceux que je t'ai prêtés, il n'y a AUCUNE urgence!

    Posté par Lili Galipette, 30 décembre 2009 à 20:57 | | Répondre
  • Celui-ci aussi je l'ai noté. Mais je pense attendre qu'il sorte en poche ou voir à la bibliothèque s'il est disponible.

    Posté par Emilie, 21 janvier 2010 à 21:43 | | Répondre
  • Venu de chez Keisha (en lisant en voyageant) je découvre ton blog et je vois que je ne suis pas la seule à faire des billets très long... Très beau billet, très tentant ce bouquin ! Bon week end à toi !

    Posté par l'or des chambre, 27 février 2010 à 13:31 | | Répondre
  • @ L'or des chambres

    Les longs billets, ce n'est pas une constante. Mais il est vrai que j'ai tendance à en dire beaucoup quand j'aime, et aussi quand je n'aime pas.
    Merci de ton passage sur mon blog.
    Je reviens du tien, il est très intéressant.
    Je vois que tu as une lecture commune sur Le coeur cousu. J'espère que tu aimeras ce livre. Il m'avait ravie. Le texte qui figure dans ma bannière est un extrait de la critique que j'en ai fait.

    Posté par Lili Galipette, 27 février 2010 à 14:11 | | Répondre
  • Quelle date ton billet, ça m'interesserait de le lire !

    Posté par l'or des chambre, 28 février 2010 à 13:26 | | Répondre
  • @ L'or des chambres

    Voici le lien qui mène à mon billet
    http://lililectrice.canalblog.com/archives/2009/06/02/13939405.html

    Posté par Lili Galipette, 28 février 2010 à 14:13 | | Répondre
  • Je viens de le lire et j'ai du mal à définir ce que j'en ai pensé ... mais j'ai beaucoup apprécié la carte que tu y avais glissé, cette femme de marbre inachevée, d'un blanc pur ... un choix judicieux
    Merci

    Posté par fersenette, 27 novembre 2010 à 21:47 | | Répondre
  • @ Fersenette

    Merci de ton passage sur mon blog.
    Ce livre est en effet déroutant.

    Posté par Lili Galipette, 27 novembre 2010 à 22:16 | | Répondre
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