Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

10 septembre 2010

Allah n'est pas obligé

Allah_n_est_pas_oblig_Roman d'Ahmadou Kourouma. Lettre K de mon Challenge ABC 2010.

Birahima raconte son histoire. Il a 12 ans, appartient à l'ethnie Malinké et a déjà traversé le Liberia et la Sierra Leone. Dans ces deux pays déchirés par les guerres ethniques, il est enfant soldat, portant haut et avec assurance sa kalachnikov. Birahima, jeté sur les routes après la mort de sa mère, accompagné de Yacouba, un grigriman féticheur et multiplicateur de billets, raconte un récit fait de violence, de cruauté et de barbarie, mais teinté d'innocence et d'insolence.

"Allah n'est pas obligé d'être juste dans toutes ses choses ici-bas." (p. 9) Cette phrase, répétée à l'envi par le garçon, ancre le récit dans l'Islam d'Afrique noire et résonne comme le verset d'une sourate. Entre fatalisme et rébellion, le jeune narrateur délivre son histoire: à la fois résigné et soumis aux volontés de son dieu, il s'insurge quand on piétine ses valeurs. L'ethnie Malinké, qui pratique l'Islam, à laquelle il appartient s'oppose à l'ethnie Bambara, composée de "cafres", des non-convertis à l'Islam. Mais si les deux ethnies s'affrontent, Birahima reconnaît  que "les Bambaras sont les vrais autochtones, les vrais anciens propriétaires de la terre." (p. 22) Le droit du sol et le droit du sang sont au coeur d'un conflit qui ressemble à tant d'autres.

La francophonie trouve un représentant de choix dans Ahamadou Kourouma qui prête à son personnage un langage coloré fait d'un métissage de langues. "Suis p'tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non! Mais suis p'tit nègre parce que je parle mal le français. [...] Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain: si on parle mal le français, on dit on parle p'tit nègre." (p. 9) Et pourtant, Birahima fait des efforts. Il possède quatre dictionnaires: le Larousse et le Petit Robert pour la langue française, l'Inventaire des particularités lexicales du français d'Afrique avec lequel il explique les mots que les toubabs - les blancs - ne peuvent pas connaître et un Harrap's pour les mots d'anglais. Son discours est sans cesse ponctué de définitions et de précisions lexicales, comme si l'enfant était fier de dresser la liste des mots qu'il connaît.

La qualité principale du récit de Birahima, c'est la franchise décomplexée. Il ne cache rien de son passé violent: "J'ai tué beaucoup d'innocents au Liberia et en Sierra Leone où j'ai fait la guerre tribale, où j'ai été enfant-soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures." (p. 12) Quand il est fatigué de raconter, il stoppe son récit et envoie paître son interlocuteur. Il ponctue son récit de gros mots malinkés, tous en rapport avec le sexe. L'enfant, qui a déjà tout vu des horreurs du monde, n'est pas traumatisé. Enfant-soldat volontaire et enthousiaste, il montre la guerre tribale sous un jour qui, s'il est fait d'horreur et de sang, n'est pas malheureux. Birahima présente le quotidien privilégié de ces enfants qui, arme à la main, se sentent les rois du monde.

Malgré toutes les qualités et les beautés tragiques de cette histoire, je n'ai pas été touchée par le récit de Birahima. Les cent premières pages m'ont plu. Mais la suite qui traite beaucoup de politique et de guerre m'a ennuyée. Peut-être parce que je connais mal cette région, son histoire et ses troubles. Néanmoins, la plume d'Ahmadou Kourouma m'a séduite: chaude et colorée, elle jette un voile de douceur sur un récit d'horreur.

Objectif_PAL   Challenge_ABC2010

Posté par Lili Galipette à 10:22 - Ma Réserve - Lignes d'affrontement [11] - Permalien [#]
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Commentaires sur Allah n'est pas obligé

  • En ce qui me concerne, j'ai beaucoup aimé. La plume de Kourouma reflete bien la langue parlée dans ces pays d'Afrique noire meurtris par le colonialisme. Les influences linguistiques des colons, des tribus. Parce que l'histoire d'un pays passe aussi par le langage.

    "L'enfant, qui a déjà tout vu des horreurs du monde, n'est pas traumatisé." Voilà un moment que j'ai lu le roman, mais je n'avais pas eu cette impression. Ce n'est pas parce que ce gosse n'est pas triste ou deprimé qu'il n'est pas traumatisé. S'il interrompt parfois son récit, c'est justement qu'il n'en peut plus de toutes ces violences, qu'il a du mal à les extraires et non par une saute d'humeur. Ses gros mots sont un échapatoire, sa facon à lui d'exprimer la violence. Et s'il se sent le roi du monde, c'est bien parce qu'il a été endoctriné dans ce sens, et non par pure volonté.
    Malheureusement, je ne peux pas te prouver ceci en citant l'auteur, puisque j'ai prété le livre...

    Posté par sandrine, 10 septembre 2010 à 10:55 | | Répondre
  • @ Sandrine

    Je partage ton avis sur la langue utilisée par Kourouma.
    D'après le livre, il me semble bien que l'enfant est volontaire pour devenir soldat. Il n'a pas été arraché à sa famille.
    Mais il est vrai que l'endoctrinement fait beaucoup...
    Mais ses interruptions, sans être des sautes d'humeur, sont des preuves que c'est lui qui maîtrise le récit. C'est lui qui décide de ce qu'il veut dire et quand il veut le dire.
    Le livre est prêt à repartir chez toi, dans son petit carton!

    Posté par Lili Galipette, 10 septembre 2010 à 10:59 | | Répondre
  • Bien sûr que c'est lui qui décide de ce qu'il veut dire, mais ne crois tu pas que s'il interrompt son récit, c'est parce qu'il est dans l'incapacité d'en raconter plus? Son récit serait un peu comme une thérapie, face à nous lecteurs, silencieux qui joueraient le rôle du psychanalyste? Je vais peut-être un peu loin...?

    Il n'a pas été arraché à sa famille, certes. Il est effectivement volontaire, comme nombre de volontaire pour un attentat suicide, par exemple. Quel pourcentage de choix personel et quel pourcentage d'endoctrinement? Et dans le choix personel, quelle est la part de la misère, de la faim et du manque de perspective? Devenir soldat, c'est devenir quelqu'un, avoir enfin une valeur aux yeux de quelqu'un. Birahima est une victime aussi. Sa gouaille, c'est sa carapace.

    Posté par sandrine, 10 septembre 2010 à 12:29 | | Répondre
  • @ Sandrine

    Ok, je me range à tes arguments...
    Il semblerait que je me sois un peu fourvoyée dans mon analyse...
    Merci pour les éclaircissements!

    Posté par Lili Galipette, 10 septembre 2010 à 13:45 | | Répondre
  • Chouette, malgre mes complexes, j'arrive à argumenter jusqu'à convaincre!
    Cela dit, c'est mon avis sur ce roman, et cela n'engage que moi!

    Posté par sandrine, 10 septembre 2010 à 17:35 | | Répondre
  • @ Sandrine

    Quels complexes? Ton argumentation est bien menée!

    Posté par Lili Galipette, 10 septembre 2010 à 20:04 | | Répondre
  • Malgré l'avis de Sandrine, je pense que je vais passer!

    Posté par herisson08, 12 septembre 2010 à 15:24 | | Répondre
  • @ Hérisson08

    Ma cousine a pourtant de bons arguments!

    Posté par Lili Galipette, 12 septembre 2010 à 15:27 | | Répondre
  • Je pense passer mon tour également pour ce titre !

    Posté par Liyah, 21 septembre 2010 à 12:18 | | Répondre
  • seba appreçie

    MOI J'APPRÉCIES CETTE OEUVRE CAR L'AUTEUR N'A PAS HESITÉ À DENNONCER LES DICTATEURS DES PAYS AFRICAINS QUI SONT TOUJOURS PRÈTS À SOUTENIR LEURS COLLÈGUES DANS LEURS ACTES IGNOBLES.CONTRAIREMENT À CERTAINS QUI NE SE CONTENTENT QU'À DIRE:"L'AFRIQUE EST LE BERÇEAU DE L'HUMANITÉ"KOUROUMA NE CACHE PAS LES REALITÉS DE NOTRE CONTINENT.PENDANT QUE NOS DIRIQEANTS OUVRENT LEURS BRAS POUR ACCUELLIR LES ETRANGERS,ILS ARRACHENT LA LIBERTÉ À LEURS PROPRES FRÈRES. ILS LES ASSASSINENT COMME DES BÈTES SAUVAGES. JE TIRE MON CHAPEAU À M. KOUROUMA POUR SON COURAGE ET SA DÉTERMINATION ET J'ENCOURAGES LES AUTRES À FAIRE DE MÊME.

    Posté par seba, 12 octobre 2010 à 15:37 | | Répondre
  • @ Seba

    Je salue également le courage de l'auteur. Et je ne me contente pas de dire que l'Afrique est le berceau de l'humanité. Je souligne d'ailleurs qu'il me manque des connaissances pour comprendre et apprécier complètement cette oeuvre.
    Le talent de Kourouma est indéniable, ce la dit son livre est plus accessible à des personnes informées du sujet.
    Merci d'avoir partagé votre avis.

    Posté par Lili Galipette, 12 octobre 2010 à 15:47 | | Répondre
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