Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

01 novembre 2010

L'enquête

Enqu_teRoman de Philippe Claudel.

"C'est en ne cherchant pas que tu trouveras." L'enquêteur est pourtant missionné pour chercher des explications à la vague de suicides survenus au sein du personnel de l'Entreprise. L'Enquêteur se heurte à l'absurdité et l'absence de sens de la Ville et de ses habitants. Le Policier, le Garde, le Guide, le Responsable, le Psychologue, tous semblent perturber à dessein sa mission et se mettre en travers de sa route même pour les actions les plus banales. Dans l'Entreprise, chacun a un rôle bien défini et personne ne quitte les rails dans lesquels il avance. L'Enquêteur, "un être scrupuleux, professionnel, attentif, rigoureux et méthodique, qui ne se laissait pas surprendre ni perturber par les circonstances ou les individus qu'il était amené à rencontrer au cours de ses enquêtes" (p. 70), est perdu dans un monde qu'il ne comprend pas et doit se résoudre à l'inexplicable.

Comment ne pas penser au terrifiant Château de Kafka! Mais la ressemblance est subtile. Philippe Claudel explore davantage le côté social du monde. Là où chacun est réduit à un rôle, "dans un système impersonnel et asexué de fonctions, de rouages, un grand mécanisme sans intelligence dans lequel ces fonctions, ces rouages interviennent et interagissent en vue de le faire fonctionner" (p. 221), l'Enquêteur n'est qu'un rôle parmi d'autres. Le roman est nourri de théâtralité, avec des entrées et des sorties fracassantes, des personnages dont le masque est figé pour l'éternité, des répétitions et des scènes qui semblent déjà écrites. L'Enquêteur se perd dans "cet univers forcément faux, totalement onirique et qui n'était en rien la vie." (p. 142) Et qu'est-ce que le roman, le récit, si ce n'est une apparence de réel sans le souffle de la vie?

L'absence totale d'anthroponymie ou de toponymie rend l'onomastique factice: l'intrigue se déroule nulle part et est menée par personne. La non-personnalisation des protagonistes ou des lieux rend le récit universel mais intangible, encore plus impalpable. Dans l'impossibilité de nommer, de s'accrocher à des référents qui ne soient pas schématiques, le texte devient un canevas désincarné et transposable à l'infini. Le récit n'en est que plus percutant. En n'accusant personne, il désigne tout le monde.

Les 23 suicides dénombrés dans l'Entreprise, gigantesque matrice tentaculaire qui englobe la Ville - qui est la Ville - l'énigmatique portrait du vieil homme qui préside chaque lieu, les appels désespérés d'un inconnu, le sentiment de mort que ressent l'Enquêteur et le final dans une plaine désertique font de ce roman une somme d'angoisse et de questionnements. S'agit-il d'un voyage initiatique? D'une acceptation de la mort? D'un futur apocalyptique? D'une réalité différée? D'une critique de la société qui tue et engloutit ses membres sans considération aucune? Après tout, qu'importe la réponse. Le lecteur est l'Enquêteur, l'auteur est le Fondateur, le texte est l'Entreprise. Chacun doit tenir sa place, même s'il ne la connaît pas et ne la comprend pas. Le Fondateur ne sait pas ce qu'il a fondé, l'Enquêteur ne sait plus sur quoi il doit chercher. Ultime réponse, à mettre en regard de la première phrase citée: "Ici, c'est en se bandant les yeux qu'on réussit à voir." (p. 262)

Philippe Claudel signe un texte fort qui, s'il m'a moins enchantée que Le rapport de Brodeck, n'en reste pas moins une réussite stylistique. Je l'ai lu en deux heures, happée par le destin malchanceux de l'Enquêteur, avide de poursuivre avec lui l'expérience glaçante d'un univers dénué de logique apparente. Encore une belle découverte de la rentrée littéraire 2010!

Posté par Lili Galipette à 01:11 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [10] - Permalien [#]

Commentaires sur L'enquête

  • J'ai vraiment envie de le lire ! D'autant qu'il colle à l'actualité :/

    Posté par Cynthia, 01 novembre 2010 à 15:31 | | Répondre
  • @ Cynthia

    Si par coller à l'actualité, tu entends les suicides dans des boîtes comme France Télécom, tu seras déçue. Les suicides dans l'Entreprise ne sont pas le sujet principal, ils sont à peine évoqués et semblent inexistants dans la bouche des personnages autres que l'Enquêteur.
    Mais que cela ne t'empêche pas de lire le livre qui est une réussite!
    Bonne journée.

    Posté par Lili Galipette, 01 novembre 2010 à 16:05 | | Répondre
  • Ca me semble pas mal du tout ça... Je note!

    Posté par Mélusine, 01 novembre 2010 à 17:43 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Plus que pas mal du tout!

    Posté par Lili Galipette, 01 novembre 2010 à 17:53 | | Répondre
  • Celui là je veux le lire absolumment !

    Posté par clara, 01 novembre 2010 à 18:04 | | Répondre
  • @ Clara

    Mon exemplaire est déjà parti en voyage. Dès qu'il revient et si tu ne l'as pas lu, je te le fais suivre!

    Posté par Lili Galipette, 01 novembre 2010 à 18:55 | | Répondre
  • Effectivement, les suicides sont assez anecdotiques dans ce roman; mais il est impossible de ne pas penser à France Télécom...

    Un excellent moment de lecture pour moi aussi!

    Posté par DF, 01 novembre 2010 à 19:01 | | Répondre
  • @ DF

    Ta critique ne m'avait que confortée dans ma volonté de lire ce Claudel!
    Les suicides sont un prétexte rapidement évacué mas toujours présent à l'esprit. C'est très fin comme moteur de l'angoisse et de l'incompréhension.

    Posté par Lili Galipette, 01 novembre 2010 à 19:08 | | Répondre
  • Me voilà prévenue mais pas moins résolue à le lire

    Posté par Cynthia, 02 novembre 2010 à 15:43 | | Répondre
  • Je crois bien que je me suis inscrite à un LV quelque part, mais je ne sais plus où... Si je ne retrouve pas, tu peux me le prêter ?

    Posté par Liliba, 06 novembre 2010 à 10:55 | | Répondre
  • @ Liliba

    Je te le fais suivre et tu l'enverras à Clara?

    Posté par Lili Galipette, 06 novembre 2010 à 11:55 | | Répondre
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