Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

24 février 2011

On achève bien les chevaux

On_ach_ve_bien_les_chevauxRoman d'Horace Mac Coy.

1935, à Hollywood. Gloria Bettie et Robert Syberten sont deux acteurs sans avenir. La Grande Dépression bat son plein. Pour gagner quelques centaines de dollars ou se faire repérer par un producteur de cinéma, des couples s'engagent dans des marathons de danse qui durent des semaines. Gloria et Robert sont le couple n°22. De derby en derby, ils poursuivent le marathon. Le principe est simple mais infernal : les danseurs doivent bouger pendant 1h50, disposent de 10 minutes pour se reposer, dormir, manger et se changer et remontent sur la piste pour un nouveau tour de danse. "Durant la première semaine, il fallait danser, mais après c'était inutile. On nous demandait seulement de rester continuellement en mouvement." (p. 47 et 48) La compétition est rude et chaque couple fait de son mieux. Certains ont la chance d'être patronnés par des sponsors. Mais la fatigue la plus terrible ne vient pas du corps, elle déborde de l'âme. Gloria est lasse de vivre et est obsédée par la mort. "Il doit y avoir dans le monde une tripotée de gens comme moi, qui ont envie de mourir, mais qui n'en ont pas le courage." (p. 27) Robert, son ami depuis quelques semaines à peine, accède à sa demande la plus démesurée.

"They shoot horses, don't they ?" C'est la phrase qui clôt le roman. Le récit est mené par Robert qui répond en fait aux questions du tribunal. Dès la première page, on sait qu'il a assassiné Gloria mais sa défense est singulière : "Ce garçon avoue avoir tué la jeune fille, mais c'était pour lui rendre service." (p. 13) Les titres de chapitre ne sont que la conséquence de cet acte charitable. La sentence, inéluctable, est morcelée et tombe par à-coups : Robert se sait condamné et il attend avec résignation l'issue du procès.

Le Pacifique, figure du dehors, de l'absence et de l'inaccessible, est obsédant. Enfermés pendant des semaines entières dans le bâtiment où se déroule le marathon, les participants ne voient jamais le jour. Et pourtant, le Pacifique est là, au bout de la jetée-promenade et sous leurs pieds. Inlassables et immuables, ses vagues poursuivent leur ballet éternel et se moquent bien des quelques humains qui s'épuisent dans un mouvement qu'ils voudraient incessant.

Il faut lire cet épatant roman en écoutant Old Man River pour ressentir toute la lassitude de vivre d'une femme perdue."I'm tired of living and 'fraid of dying."  (p. 136) Le texte est court mais percutant. Pas de fioriture, pas d'introspection. Le lecteur est happé par le rythme infernal du mouvement. Les faits s'enchaînent, se télescopent jusqu'à l'issue finale, doublement tragique.

On_ach_ve_bien_les_chevaux_filmLe film éponyme de Sydney Pollack avec Jane Fonda et Michael Sarrazin est épatant. La réalisation est époustouflante : la caméra bouge au rythme des danseurs : frénétique lors des derbys, elle est presque immobile lorsque les couples tentent de ne pas cesser de bouger. L'objectif rend à merveille la fatigue et la douleur qui s'accumulent au fil de jour : les danseurs sont hagards, sales, dépenaillés. L'interprétation rend hommage aux personnages d'Horace Mac Coy : Michel Sarrazin déborde de gentillesse et de compassion, Jane Fonda est amère et lasse. Le film insiste sur la concurrence entre les participants et sur le côté show du marathon : si les danseurs viennent pour gagner le prix de 1000 dollars, le public veut du spectacle et l'animateur du marathon sait quoi faire pour satisfaire l'assistance, à grand renfort de bassesses et de coups montés. L'anecdote qui explique le titre clôt le livre mais elle ouvre le film. Elle remplace l'aveu initial de Robert. L'insertion du procès, par touche, dans le film m'a semblé moins habile que dans le livre. Mais dans l'ensemble, le film de Sydney Pollack est une excellente adaptation du livre en dépit des quelques libertés qu'il prend avec le texte. L'image est fidèle à la lettre et la misère humaine gagne en force sous les projecteurs d'Hollywood.

Posté par Lili Galipette à 18:04 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [13] - Permalien [#]
Tags : ,

Commentaires sur On achève bien les chevaux

    J'ignorais que c'était le sujet de ce livre! Connaissant Sidney Pollack en tout cas ce doit aussi être un très bon film.

    Posté par Sabbio, 25 février 2011 à 16:30 | | Répondre
  • @ Sabbio

    Le livre comme le film sont excellents. Pollack a su mettre en image la violence du texte. c'est stupéfiant ! Il y a une intensité et une tension incroyable dans le film. Mes nerfs ont laché à la fin...

    Posté par Lili Galipette, 25 février 2011 à 16:35 | | Répondre
  • Je veux "un linceul n'a pas de poche" de cet auteur! Pas moyen de mettre la main dessus ni chez mon libraire (j'ai évite de le commander tout de suite vu la somme que j'ai du mettre pr des livres pour le mémoire)ni en bibliothèque. Oui, c'est frustrant!

    Posté par Axl, 25 février 2011 à 18:12 | | Répondre
  • @ Axl

    Je l'ai chez moi. Je le lis et je te l'envoie si tu veux !

    Posté par Lili Galipette, 25 février 2011 à 18:17 | | Répondre
  • Un petit tag t'attend chez moi ;-D

    Posté par Sandrine (SD49), 26 février 2011 à 08:45 | | Répondre
  • livre et film mythiques, magnifiques, je l'ai relu et j'ai revu le film en lisant Hard Time ces chroniques de la grande dépression, et ces concours de danse pour survivre y sont bien sûr mentionnés

    Posté par Dominique, 26 février 2011 à 09:39 | | Répondre
  • @ Dominique

    Ca paraît fou quand même !

    Posté par Lili Galipette, 26 février 2011 à 10:07 | | Répondre
  • Le doublet ciné-littéraire a l'air sympa. Je note!

    Posté par Mélusine, 26 février 2011 à 14:22 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Oui, ça devrait te plaire !

    Posté par Lili Galipette, 26 février 2011 à 14:38 | | Répondre
  • Un titre que j'ai repéré depuis pas mal de temps...

    Posté par DF, 28 février 2011 à 10:55 | | Répondre
  • @ DF

    C'est un texte qui se lit vraiment vite !

    Posté par Lili Galipette, 28 février 2011 à 11:01 | | Répondre
  • Tres tres bon livre, je valide !

    Posté par macamlook, 27 avril 2015 à 10:12 | | Répondre
Nouveau commentaire