Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

15 mai 2011

Indignez-vous !

Manifeste de Stephane Hessel.

Ne soyez pas surpris par la forme (ou le ton) de ce billet. C'est une nouvelle participation au concours La lettre à l'écrivain organisé par Babelio. Je choisis ici la catégorie Voltaire pour une lettre argumentée.


Indignez_vous_

Monsieur Hessel,

Eu égard à votre grand âge, que vous brandissez fièrement dès la première ligne, je tenterai de modérer mes propos et d’user de non-violence – que vous prônez à juste titre – pour argumenter la stupeur que m’inspire votre texte. Réjouissez-vous, je m’indigne !

Vos 93 ans, outrageusement posés en pierre angulaire d’une démonstration biaisée avant même ses prémisses, ne sont à mes yeux qu’un argument factice destiné à vous attirer l’indulgence et la sympathie des lecteurs. En effet, comment s’élever contre les propos d’un homme qui a vécu la Résistance de l’intérieur, qui a connu les camps nazis et qui a participé à la rédaction de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 ? Ne vous méprenez pas : je salue votre courage et votre engagement envers la France. Ni votre patriotisme ni votre humanité ne sont à démontrer. Toutefois, si l’on s’indigne à tout âge, arguer du vôtre pour lancer « cet appel à s’indigner » (p. 22) est une démarche pour le moins grossière, sinon vainement attendrissante. Mon grand-père n’a certes pas été chef de cabinet d’Henri Laugier, mais ses motifs d’indignation valaient les vôtres.

Afin de nous entendre sur ce que je réfute, permettez-moi de vous citer : « Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis, toutes choses que nous aurions refusé de cautionner, si nous avions été les véritables héritiers du Conseil National de la Résistance. » (p. 9) Si la première partie emporte ma pleine adhésion, la dernière phrase m’indigne. Le programme social et économique du Conseil National de la Résistance, adopté en mars 1944, est un idéal perdu. « C’est tout le socle des conquêtes sociales de la Résistance qui est aujourd’hui remis en cause. » (p. 11) Toutefois, pourquoi attendre 66 ans pour le déplorer ? Bien sûr, je ne doute pas que vous avez activement travaillé, sous les différents gouvernements qui vous ont employé, à honorer cette belle ligne. Mais comment osez-vous demander aux jeunes générations de s’indigner devant les espoirs déçus des anciennes ?

Vous semblez désespérer de l’engagement des Français d’aujourd’hui. Votre « appel à s’indigner » en est la preuve navrante. Croyez-vous vraiment que les forces vives du pays sont incapables de se révolter par elles-mêmes ? Fallait-il vraiment les prendre par la main pour les mener sur les voies du combat ? Certes, vous le dites en parlant de nous, jeunes générations, sur un ton qui fleure la condescendance paternaliste : « vous n’avez pas les mêmes raisons évidentes de vous engager. » (p. 12) Là encore, je ne peux que saluer votre courage : c’est grâce à vous et vos pairs que la France connaît une période de paix prolongée. C’est grâce à vous encore qu’aucun de mes frères et amis n’a été appelé sous les drapeaux pour combattre un ennemi odieux. Mais ne pas avoir connu la guerre ne fait pas de nous des incapables. Comptez-vous pour rien les milliers de lycéens, d’étudiants et de Français de tous horizons qui sont descendus dans les rues entre les 21 avril et 5 mai 2002 et ont protesté devant la menace antidémocratique ?

Ce que je retiendrai de votre manifeste, c’est une culpabilité certaine devant l’échec de certains projets et la défaite d’un espoir qui était si vaillant au sortir de la guerre. Mais l’indignation que vous prônez se teinte d’une sorte de colère de mauvais aloi. L’exaspération que vous condamnez n’est pas si loin dans vos propos. « Il ne faut pas ex-aspérer, il faudrait es-pérer. L’exaspération est un déni de l’espoir. » (p. 18) C’est avec agacement et exaspération que j’ai constaté que votre texte m’a presque fait douter de l’existence d’une conscience sociale et politique – et avant tout humaine ! – chez mes contemporains, mes conscrits et mes petits-frères. Mais finalement, je ne doute pas. Je sais que la relève est assurée et qu’elle aurait su s’indigner et agir sans votre manifeste.

En conclusion, je singerai Edmond Rostand. Est-ce un peu court vieil homme ? Dans les quelques quinze pages où vous prétendez faire lever le pain de la révolte pacifique, certaines sont de trop. Votre manifeste – ou est-ce un pamphlet ? – n’est qu’un avenant bien inutile à votre autobiographie. À présent, votre nouveau cri de ralliement est Engagez-vous ! Monsieur Hessel, je pense qu’il est temps pour vous de cesser de raviver le feu de vos anciens idéaux et de faire confiance à la jeune génération. Votre histoire et vos conseils seront toujours accueillis avec respect et intérêt. Néanmoins, cessez de lancer des appels qui ne visent que des murs déjà tombés.

Veuillez croire en mes meilleurs sentiments et en ma plus sincère indignation.

Posté par Lili Galipette à 10:30 - Lignes d'affrontement [27] - Permalien [#]
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Commentaires sur Indignez-vous !

    Ta (très réussie) lettre reflète un sentiment général que j'ai souvent entendu. Il faudra que je parcoure ce livre, moi aussi.

    Posté par Mélusine, 15 mai 2011 à 10:55 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Merci pour ton appréciation.
    Parcourir est le maître mot !! Les titres des paragraphes suffisent à saisir l'essentiel.

    Posté par Lili Galipette, 15 mai 2011 à 11:00 | | Répondre
  • j'aime quand tu critiques ! je suis très admirative de ton billet !

    Posté par George, 15 mai 2011 à 11:03 | | Répondre
  • @ George

    Merci ma grande !

    Posté par Lili Galipette, 15 mai 2011 à 11:13 | | Répondre
  • Mon beau-père me l'a prêté il y a peu et je dois dire qu'après ton billet et celui de Zarline, je suis de moins en moins décidée à le lire.
    D'autant qu'étant belge, je ne suis pas certaine d'avoir un bagage historique suffisant pour saisir toutes les références de ce texte...

    Posté par Cynthia, 15 mai 2011 à 11:29 | | Répondre
  • @ Cynthia

    Pas d'inquiétude pour l'histoire, les notes sont claires et de toute façon, il parle de choses très générales.
    En tout et pour tout, il faut compter une grosse demi-heure pour le lire... ça ne bousillera pas ton emploi du temps.

    Posté par Lili Galipette, 15 mai 2011 à 11:32 | | Répondre
  • GENIALE !!

    Ah là je m'incline Mademoiselle !! je l'ai juste survolé moi aussi et ton argumentaire me semble très judicieux et approprié ! Mais j'aurais tendance à penser comme Stéphane Hessel, que malgré quelques mouvements ponctuels, les français sont de plus en plus "résignés" et s'indignent moins. Ou est-ce la volatilité de l'information qui brouille l'image, ne donnant qu'un faible reflet général de l'indignation qui sommeille sans se manifester par des actes concrets ?? Je vais le lire attentivement, depuis le temps qu'il est sur mon étagère !! D'ailleurs je pense que beaucoup l'ont acheté mais peu l'ont lu vraiment... Ta lettre, sur un plan "technique" est parfaite !!^^

    Posté par Asphodèle, 15 mai 2011 à 12:37 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Seul le plan technique vaut quelque chose. Mes idées ne sont jamais que les miennes.

    Posté par Lili Galipette, 15 mai 2011 à 12:47 | | Répondre
  • L'essentiel, c'est que tu sois d'accord avec toi-même, dans ce cas. ^^ Comme dirait l'autre, "c'est mon point de vue et je le partage".

    Posté par nath, 15 mai 2011 à 16:31 | | Répondre
  • @ nath

    Tu l'as dt bouffi !!

    Posté par Lili Galipette, 15 mai 2011 à 16:36 | | Répondre
  • Il y a fondamentalement quelque chose qui me gêne dans sa démarche dans le mesure où je ne comprends pas qu'on dise aux gens de s'indigner ça revient un peu a dire : soyez naturel... Je caricature à peine, je trouve.
    En plus, c'est méconnaître les mouvements d'opinion actuel, je ne suis pas d'accords sur le fond avec des résurgences de pensées de droite que cela passe par le déni de l'autre en raison d'un critère ethnique ou religieux ou par le rerefus de

    Posté par Axl, 16 mai 2011 à 20:34 | | Répondre
  • remise en cause du droit à l'avortement. Je ne suis pas d'accords mais il n'en reste pas moins que ce sont des formes d'indignations pour ceux qui les soutienne.

    Posté par Axl, 16 mai 2011 à 20:35 | | Répondre
  • @ Axl

    D'accord avec toi ! Demander aux gens de s'indigner, c'est partir du principe qu'ils se foutent de tout...

    Posté par Lili Galipette, 17 mai 2011 à 10:06 | | Répondre
  • whaou ! balaise !

    Posté par Liliba, 30 mai 2011 à 20:58 | | Répondre
  • @ Liliba

    Merci !

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 21:05 | | Répondre
  • Belle lettre. Est elle arrivée à destination du concerné?
    A quand ton premier livre?!!
    La bise de l'Alaska.

    Posté par Simon, 11 juin 2011 à 03:04 | | Répondre
  • @ Simon

    Je ne sais si M. Hessel l'a lue. De toute façon, mon emportement juvénile doit le laisser passablement indifférent...
    Mon premier livre est tout prêt, dans la tête !
    Bisous mon Fifi !

    Posté par Lili Galipette, 11 juin 2011 à 07:50 | | Répondre
  • et vlan !

    J'adore ton edmondisme rostandien à la fin !

    Posté par Cécile 2 Quoide9, 16 juin 2011 à 20:41 | | Répondre
  • J'oubliais

    tu seras dans ma sélection bloguesque de dimanche prochain

    Posté par Cécile 2 Quoide9, 16 juin 2011 à 20:42 | | Répondre
  • @ Cécile 2Quoide9

    À la fin de l'envoi, je touche !

    Et je suis flattée et touchée d'apparaître chez toi dimanche ! Merci Cécile !

    Posté par Lili Galipette, 16 juin 2011 à 21:07 | | Répondre
  • Contrebla

    J'appartiens à la foule de seconde main qui s'est acheté le livre suite à son succès de librairie.
    En le lisant, je suis un peu resté sur ma faim : avec un tel titre, j'attendais parfois davantage.
    Par contre, sur le plan historique, j'ai beaucoup appris. J'ai aussi découvert le personnage Hessel.
    Au final, c'est un petit livret sans prétention, qui a été tiré à peu d'exemplaires pour un prix très bas.
    Mais son succès l'a dépassé, il a été réédité, et beaucoup de lecteurs (comme moi ?) l'ont pris pour ce qu'il n'est probablement pas. Et je pense que parmi les trompés, il y a aussi l'auteur de cette formidable rhétorique épistolaire (ou galipettique ?).

    Je doute que ce livret était destiné à l'analyse énergique... S'indigner des paradoxes d'un modeste livret monté en épingle (par un public manifestement en manque), et y consacrer du temps et de la réflexion, sincèrement ça m'étonne ! alors que les réels sujets d'indignation ne manquent pas...
    Enfin, vous avez réhabilité votre grand-père et le jeunes générations que vous pensiez flétris : bravo !

    dj Pessoa

    PS : je ne m'indigne pas, je contrebla...

    Posté par djPESSOA, 23 juin 2011 à 12:26 | | Répondre
  • @ djPESSOA

    Il est dommage que vous n'ayez pas compris que le sujet premier de cette lettre, c'est l'exercice de style...
    Merci de votre passage et de votre commentaire.

    Posté par Lili Galipette, 23 juin 2011 à 12:32 | | Répondre
  • Style

    Oui, le concours, Voltaire, tout ça...

    Je note que - presque - chacun des commentaires précédant le mien aurait pu susciter cette réponse ! Cependant ils sont - presque - tous uniformément élogieux.
    Mon commentaire est un contre-bla (car votre lettre n'était qu'un demi-blabla pour moi, pas une thèse, n'est-ce pas ?) de genre incisif, d'où votre répartie désabusée.
    Et si... j'avais parfaitement compris ? La réponse devrait alors être : "Il est dommage que vous ne m'ayez pas encensée comme les posteurs précédents..." ?
    Mais je m'aperçois que je vous chipe le rôle de Voltaire : pardon ! Rassurez-vous, j'ai apprécié beaucoup de bons passages de votre lettre.
    Cordialement,

    djPESSOA

    Posté par djPESSOA, 23 juin 2011 à 13:03 | | Répondre
  • A nous l'avenir

    A une époque où toutes les conquêtes sociales étaient à faire, sans allocations familiales, sans sécurité sociale, avec juste le devoir d'aller se faire casser la gueule, ces anciens, nous ont légués un monde où il a fait bon vivre pendant plus de trente ans, un monde plein d'espoir, de justice sociale, et d'amour... du prochain . C'est pour cette idée d'un monde plus juste, que l'un d'entre eux, encore parmi nous aujourd’hui s'est indigné et a lutté toute sa vie . I

    Posté par loulou, 24 juin 2011 à 10:31 | | Répondre
  • @ loulou

    À aucun moment, je ne remets tout ceci en question.

    Merci de votre passage.

    Posté par Lili Galipette, 24 juin 2011 à 19:32 | | Répondre
  • J'arrive après la bataille, j'ai publié un billet et je cherchais des avis positifs pour contrebalancer mon avis. J'ai modéré mes propos dans mon billet, du coup je mets un lien vers ta SUPERBE lettre (si tu n'y vois pas d'inconvénient?) car je rejoins tes arguments. Une génération qui a construit la société telle qu'elle est à l'heure actuelle, et pour la 1ere fois dans l'histoire, qui laisse moins à ses petits-enfants qu'elle a elle-même hérité de ses parents... alors oui, je m'indigne! J'imaginais autre chose dans le contenu du livre...

    Posté par Chocolat, 17 novembre 2011 à 11:38 | | Répondre
  • @ Chocolat

    Pas d'inconvénient pour le lien.
    Je vais lire ton billet.

    Posté par Lili Galipette, 17 novembre 2011 à 11:46 | | Répondre
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