Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

21 mai 2011

Des bleus à l'âme

Des_bleus___l__meRoman de Françoise Sagan. Prêté par Asphodèle.

« Ce n’est pas de la littérature, ce n’est pas une vraie confession, c’est quelqu’une qui tape à la machine parce qu’elle a peur d’elle-même et de la machine et des matins et des soirs, etc. Et des autres. Ce n’est pas beau la peur, c’est même honteux et je ne la connaissais pas. » (p. 6) Qui s’exprime ainsi ? Est-ce Françoise Sagan qui livre un récit personnel couplé d’un roman ? Est-ce un jeu pour perdre le lecteur ? Pour initier une relation illusoire, une intimité factice mais tant désirée ?

La narratrice/auteure livre ses réflexions sur le livre en cours, la littérature et l’existence. Elle entrecoupe sa confession – car c’en est une – de l’histoire de Sébastien et Eléonore Van Milhem, frère et sœur, beaux et blonds, mille fois conscients de leurs charmes, indifférents à tout ce qui n’est pas eux, prêts à payer de leur personne sans jamais s’attacher, mais dans le but avoué et assumé de goûter un peu plus de luxe et de facilité.

Ce texte dévoile toute la fragilité d’une auteure sur le fil. Elle a beau dire qu’ « il n’y aura aucun élément autobiographique » (p. 19), on ne peut s’empêcher de penser qu’on lit ici une autobiographie douloureuse, comme certains portraits à l’oreille coupée. Et ne sont-ils pas tout aussi fragiles ses personnages ? Sébastien ne peut vivre sans « Eléonore, son bel oiseau, sa sœur, sa complice, le grand amour de sa vie. »  (p. 26) Eléonore se repose sur son frère. Tour à tour pourvoyeurs des désirs de l’autre, les Van Milhem forment un couple des plus ambigus, au-delà même de l’inceste, terme trop vulgaire pour illustrer leur relation d’exclusivité et d’infidélité.

Il n’y a de Van Milhem que par Sagan, mais qu’aurait dit Sagan sans les Van Milhem ? Ce couple superbe, parasite adoré des riches et des prétentieux, est l’aboutissement d’une écriture. Quand Françoise Sagan se demande pourquoi écrire, elle couche sur le papier Eléonore et Sébastien. Ni projection d’elle-même, ni fantasme, ils sont précisément les motifs d’une réflexion intime et littéraire.

Ce récit hybride est très court et cette brièveté même lui confère un cinglant salutaire. Si l’auteure avait davantage prolongé ses aveux et différé les méfaits cruels des Van Milhem, le texte serait devenu un poncif, une méchante mise en scène du monde. Ici, on a simplement soulevé un rideau, jeté un regard furtif et, finalement, détourné les yeux. Mais quel plaisir dans ce regard coupable ! 

Posté par Lili Galipette à 13:25 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [12] - Permalien [#]

Commentaires sur Des bleus à l'âme

  • Je n'avais pas aimé Sagan quand je l'ai étudié en prépa. Je trouvais l'écriture trop lourde.
    Mais cette critique me donne envie de changer d'avis et de redonner une chance à cette auteure.

    Posté par nath, 21 mai 2011 à 16:35 | | Répondre
  • @ nath

    Tu as étudié Sagan dans ta prépa ? Quelle mdoernité !! Jamais je n'aurai vu ça dans la mienne !
    Ce livre-là pourrait te plaire, mais pas les deux que j'ai lus dans la semaine.

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 16:50 | | Répondre
  • Quel beau billet !

    Si, si, tu en as vraiment saisi la quintessence, bravo !! Elle était dépressive quand elle a écrit ce livre et en rejoignant les Van Milhem à la fin, d'aucuns y ont vu une forme de guérison...Why not ??

    Posté par Asphodèle, 21 mai 2011 à 17:00 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Si tu souscris à mon billet, toi la grande prêtresse de Sagan, je ne peux qu'être comblée !
    Je n'ai pas voulu parler de la fin... c'est un petit bijou, une dernière entourloupe très réussie. À laisser découvrir !

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 17:03 | | Répondre
  • En fait, c'est mon prof de français qui de son propre chef voulait nous la faire connaître, même s'il savait que ça ne pourrait jamais passer dans une copie du concours. Mais comme il disait tout le temps, en histoire il s'est passé des tas de choses après 1789, et en littérature, il s'est passé des tas de choses après 1910!
    Et le petit bout lâché sur la fin me donne encore plus envie de le lire.

    Posté par nath, 21 mai 2011 à 17:08 | | Répondre
  • @ nath

    Un saint homme ce prof ! Quel bon sens !
    Décidément, en ce moment, dès que tu passes chez moi, tu notes des idées de lecture !!
    Je n'ose imaginer ta réaction quand tu sauras ce que je lis en ce moment ! Tu vas me l'arracher des mains !!!!

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 17:18 | | Répondre
  • QUOI, QUOI, QU'EST-CE QUE C'EST ??

    Posté par nath, 21 mai 2011 à 18:22 | | Répondre
  • @ nath

    Un indice : JKH

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 18:31 | | Répondre
  • Mais tu n'as pas déjà tout lu de lui ?

    Posté par nath, 21 mai 2011 à 18:58 | | Répondre
  • @ nath

    Loin s'en faut ! Et ça me ravit !

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 19:11 | | Répondre
  • Dans la PAL, y a plus qu'à !
    Dis donc, je rêve ou tu comptes chroniquer toute l'oeuvre de Sagan avant la fin du mois?

    Posté par Cynthia, 21 mai 2011 à 21:44 | | Répondre
  • @ Cynthia

    Je m'arrête là pour le moment, je n'en ai plus en réserve.
    Et c'était des prêts que je voulais rendre rapidement.
    Je reprendrai plus tard !

    Posté par Lili Galipette, 21 mai 2011 à 21:46 | | Répondre
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