Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

27 mai 2011

L'Enfant Méduse

Enfant_m_duseRoman de Sylvie Germain. Livre prêté par Liliba.

Tout commence par une éclipse. La Lune oblitère le Soleil. Et dans une maison au cœur des marais, une vie bascule pour longtemps dans la nuit. Lucie Daubigné a huit ans et toute la vivacité d’une enfant libre et sans peur. Mais voilà que « les pas de l’Ogre, désormais hantent les chemins des alentours, pourtant si paisibles. » (p. 62) L’Ogre aime les petites filles, beaucoup trop. Le corps de l’une d’elles crie au monstre, « son cou portait la marque d’une strangulation, son corps portait la trace d’une profanation. » (p. 59) Lucie attire le regard de l’Ogre, mais il ne la tue pas. Il revient, soir après soir, arracher au cœur de l’enfant un peu d’innocence et de pureté. « Elle attend, la petite, que surgisse cet Ogre, ce grand corps de sa haine. Elle attend comme attendent les proies qui ne peuvent s’enfuir, pétrifiées dans leur fatale faiblesse. Depuis longtemps, depuis bien trop longtemps pour son âge, elle vit raidie dans un secret plein de dégoût et de honte, et surtout de terreur. À l’aune de l’enfance le temps de l’enfance est sans limites ni mesures. » (p. 90)

Alors Lucie s’étiole, se durcit, s’enlaidit, se cabre, mais se tait. Sa haine est muette, mais envahit son regard. Ses yeux crient le dégoût et assène un verdict inéluctable. Lucie invoque les insectes, les crapauds, les fées et les saints pour obtenir vengeance. Quand Lucie parvient à vaincre l’Ogre, elle le condamne par son regard. « Et il sent, l’ogre déchu, il sent avec effroi qu’il n’en reviendra pas de ces énormes yeux d’enfant sorcière qui conjuguent la souffrance et la haine, la hideur et la beauté. Un regard de Méduse. » (p. 144) L’ogre figé pour toujours ne peut échapper à sa petite victime qui ne pleure pas. Mais alors que l’ogre endure le prix de son forfait, sa mère hurle de douleur. Car l’ogre a une mère qui ne soupçonne pas la noirceur du cœur de son enfant chéri. La mère devient folle, s’emmure dans une peine exaltée. On lui a pris son fils, son trésor. Mais cet enfant mauvais sait que « son âme est sous la loi des crimes qu’il a commis. Son âme est dans l’effroi. » (p. 175)

À haïr et à se venger comme elle le fait, Lucie ne retrouve pas le goût du bonheur. Les lambeaux de son innocence pour toujours déchirée flottent au vent de la vengeance. Lucie perd la raison et le mal s’étend et se transforme. « La blessure qui lui a été faite trois ans auparavant ne s’est jamais refermée, jamais guérie. Cette plaie de honte et de frayeur s’est enflammée, s’est boursouflée. La colère a pris le relais de la honte, la honte celui de la terreur. Alors la plaie a tout infecté et l’esprit de vengeance s’est déclenché. » (p. 188) Quand l’ogre disparaît, Lucie n’est pas sauvée. Si les larmes lui reviennent, « le goût de la joie lui demeure confisqué. Et pendant longtemps Lucie restera étrangère à la joie ; une exilée parmi les hommes qui tous, par avance, sont entachés du signe de l’ogre. » (p. 258) Lucie est un personnage de nulle part : ni enfant, ni femme, bourreau de son bourreau. Construite sur une dalle fendue, sur un mur friable, son existence est une fuite éperdue vers des contrées où la haine est justice. Sa course folle est sans aucun doute vaine, mais il lui faudra toute une vie pour le comprendre.

Sylvie Germain signe un texte poignant sur l’enfance violée. L’émotion, puissante, n’est pas jamais grossière. Le récit, appelé Légende, se mêle d’images, d’instantanés arrachés à l’horreur : ce sont des enluminures, des sanguines, des sépias, des fusains et finalement une fresque. Les couleurs saturent ou palissent dans l’image à mesure que le récit dévoile ses méandres d’horreur. Il y a toujours un peu de fantastique dans les textes de Sylvie Germain, comme une frange discrète ou un liseré incertain. On n’ose jamais plonger dans ce monde-là puisqu’on sait, indéniablement, que ce qu’elle raconte sous couvert de mots d’ailleurs n’est que la vérité trop crue.

Le livre des nuits m’avait charmée, Magnus m’avait laissé une impression puissante. Avec L’enfant Méduse, Sylvie Germain m’a totalement captivée, à se demander comment il est possible de lire avec autant de jubilation un texte qui aborde un tel sujet. La plume de l’auteure allie sensibilité et poésie et un je-ne-sais-quoi du rythme des récits que les troubadours essaimaient de château en château.

Posté par Lili Galipette à 10:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [12] - Permalien [#]

Commentaires sur L'Enfant Méduse

    Ton billet est magnifique, vraiment !! Je suis sous le coup de l'émotion et c'est noté, plutôt deux fois qu'une (j'ai aussi noté ceux que tu as cités). Quand le livre est bon...y'a pas photo !!^^

    Posté par Asphodèle, 27 mai 2011 à 10:48 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Merci !
    Mais il y a plus de citations que de texte de ma main. Très diffile de ne pas déflorer ce récit : j'ai tu l'élément principal.

    Sylvie Germain est une auteure de talent. Commence par Le livre des nuit, son premier roman, plusieurs fois primé.

    Posté par Lili Galipette, 27 mai 2011 à 10:56 | | Répondre
  • J'adore ton billet !!! Du coup, j'ai très envie de découvrir ce livre, bravo car peut-être que je serais passé à côté si je n'avais pas vu ton avis


    Bonne journée, bises

    Posté par latite06, 27 mai 2011 à 14:09 | | Répondre
  • @ latite06

    Merci latite ! J'espère que ce livre te plaira.

    Posté par Lili Galipette, 27 mai 2011 à 14:15 | | Répondre
  • oh, je le note!!!!

    Posté par clara, 27 mai 2011 à 14:38 | | Répondre
  • @ Clara

    Un livre de Sylvie Germain que tu n'as pas lu ?
    Au vu de ce que j'ai lu sur ton blog concernant cette auteure, je pense que ce livre te plaira.

    Posté par Lili Galipette, 27 mai 2011 à 14:43 | | Répondre
  • Ca m'évoque un peu Premier amour, de Joyce Carol Oates.
    Mais trop noir, je ne suis pas sûre de vouloir lire ce roman de S. Germain un jour...

    Posté par Reka, 27 mai 2011 à 15:53 | | Répondre
  • @ Reka

    Très envie de lire ce livre d'Oates. Mais le livre de Sylvie Germain n'est pas noir. Le sujet est sombre, mais l'auteure illumine tout ça.

    Posté par Lili Galipette, 27 mai 2011 à 17:26 | | Répondre
  • Superbe billet, tu m'épates! Et bien sûr, je note, parce que si la qualité de ton article reflète celle du livre, il ne faut pas passer à côté.

    Posté par Mélusine, 28 mai 2011 à 12:34 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Merci... mais j'ai tout piqué à Sylvie Germain !
    J'espère qu'il te plaira !

    Posté par Lili Galipette, 28 mai 2011 à 12:41 | | Répondre
  • C'est tout l'art de cette auteur justement d'écrire des livres magnifiques, mais sur des sujets toujours durs. Longtemps que je ne l'ai pas lue, çe me donne envie, tiens !

    Posté par Liliba, 30 mai 2011 à 20:56 | | Répondre
  • @ Liliba

    Le livre est reparti chez toi samedi, il ne devrait pas tarder.
    J'ai encore quelques Sylvie Germain dans ma LAL, du bonheur à venir !!

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 21:04 | | Répondre
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