Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

30 mai 2011

Les voyages de Gulliver

Voyages_de_GulliverRoman de Jonathan Swift. Lettre S de mon Challenge ABC critiques Babelio. Lecture commune avec Mélusine.

Voyages dans plusieurs régions éloignées du monde par Lemuel Gulliver est le titre complet de ce récit de voyage. Gulliver, médecin de formation, embarque à plusieurs reprises sur des navires marchands et, suite à des avanies ou des trahisons, échoue sur les côtes de territoires inconnus peuplés de civilisations extraordinaires. À Lilliput, il rencontre des êtres si petits qu'il pourrait les glisser en ses poches. À Brobdingnag, c'est lui qui rentre dans les poches. À Laputa, il découvre une île volante qui se déplace grâce à la force conjuguée d'un aimant et d'un socle de diamant. Balbinarbi abrite une académie de savoirs hétéroclites. Glubbdubdrib et Luggnagg ont tout autant de mystères et de prodiges à présenter. Fidèle sujet du royaume anglais, il est convaincu que son pays surpasse en toute chose les autres territoires. Ce n'est que chez les Houyhnhnms qu'il prend en horreur le genre humain et s'entiche des chevaux, race qu'il estime être la plus évoluée et la mieux civilisée.

Gulliver a le goût du voyage et de la découverte. Mais le voyage en lui-même n'est jamais qu'un moyen, au demeurant très court : les périples en mer ne durent que quelques pages voire quelques paragraphes avant le naufrage ou le débarquement. Une fois rendu sur place, Gulliver ne voyage plus, il découvre et compare. L'Angleterre est son pays de coeur, mais il n'y reste jamais. Il soupire après sa terre natale dès qu'il en est éloigné, mais il reprend la mer dès qu'il a rejoint les rivages de la grande Albion. Ainsi qu'il le dit, "[sa] soif de découverte, malgré [ses] infortunes passées, restait aussi vive que jamais." (p. 220) Gulliver n'ignore rien des dangers au devant desquels il s'élance en reprenant la mer. Mais c'est son récit a posteriori qui en témoigne. Dans son dernier voyage, Gulliver a risqué plus que sa vie : il a mis sa raison et son identité au pilori.

D'un monde à l'autre, Gulliver compare toute chose à l'univers dont il est issu. Les mesures et disproportions sont sujets d'émerveillement dans les deux premiers pays qu'il découvre. Mais chaque retour au pays est l'occasion de quelques paragraphes cocasses dans lesquels on découvre que Gulliver a bien du mal à retrouver la normalité de son univers. Pétri et parfois acquis aux découvertes qu'il a faites en terre inconnue, il pose sur son univers le regard d'un étranger.

Jonathan Swift emprunte à de nombreux genres littéraires pour composer son texte : le récit de voyage est une trame générale dont les ressorts sont déviés et nourrissent le ton parodique et satirique. Le conte philosophique croise le récit de moeurs et l'étude sociale. La volonté encyclopédique et linguistique affrontent le traité spirituel et mystique. Jonathan Swift n'a de cesse de faire répéter à Gulliver ses bonnes intentions. Le héros est précis et consciencieux dans les descriptions qu'il donne, même pour les sujets les plus ingrats : "J'espère que l'indulgent lecteur me pardonnera de m'attarder sur ce genre de détails qui, même s'ils semblent insignifiants aux esprits vulgaires ou serviles, enrichiront sans doute les pensées et l'imagination du philosophe au progrès de la vie publique et privée." (p. 151)

L'auteur glisse entre les lignes des critiques plus ou moins subtiles sur la société de son temps, sur les ennemis de l'Angleterre ou certaines professions dont il dresse des portraits peu flatteurs (avocats, médecins, etc.) Sympathisant des Whigs, il ne cache pas un certain mépris pour la noblesse: "Un corps faible et maladif, une physionomie décharnée, une complexion jaunâtre sont les signes distinctifs d'un sang noble ; un aspect sain et robuste est chose si honteuse chez un homme de qualité que le monde est aussitôt persuadé que son père était un valet ou un cocher." (p. 340) Néanmoins, Gulliver ne manque jamais de présenter ses plus profonds respects aux monarques des peuples chez qui il séjourne. Aussi affable et sociable que soit le personnage, il est impossible de ne pas déceler en lui un fond de rouerie et une capacité hypocrite à tirer le meilleur parti de toute situation.

Gulliver est un héros ambigu. Il découvre et expérimente de grandes choses : en ce sens, il se démarque du reste de la société humaine. Mais, tout en clamant sa bonne foi et en insistant sur la pureté de ses vertus, il démontre à plusieurs reprises qu'il est doté d'un orgueil susceptible et qu'il est assez peu capable de tolérance : en bon occidental conquérant qui se respecte - et bien que le terme soit anachronique - Gulliver témoigne de l'ethnocentrisme dont font preuve les explorateurs et les colonisateurs. Il réduit tout à sa personne et à son univers. Même s'il est avide d'apprendre la langue des peuples qu'il traverse, il ne s'en sert pas pour échanger, mais plutôt pour se convaincre que sa raison est la meilleure. Heureusement, Jonathan Swift rabat le caquet de cet odieux petit personnage en le confrontant à une civilisation où le cheval est roi et où l'homme n'est qu'un infâme animal.

Voilà un texte absolument délicieux ! La finesse de la critique n'entrave pas l'humour et la qualité du récit est indéniable. Si Jonathan Swift, en bon anglais, porte de nombreux coups de griffe à la France, il n'épargne pas non plus l'Angleterre et la satire n'en a que plus de poids. C'est un texte à faire lire aux adolescents. La langue est certes soutenue et il faut souvent se référer aux notes en fin d'ouvrage, mais ce roman a de quoi séduire les lecteurs avides d'aventures et de mondes extraordinaires.

Challenge_ABC_Babelio

Et avec ce livre, j'achève le Challenge ABC critiques de Babelio ! Bilan à venir...

Posté par Lili Galipette à 07:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [16] - Permalien [#]
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Commentaires sur Les voyages de Gulliver

  • Suis surprise... c'était pas notre lecture commune du 30 mai? Me serai-je trompée dans la date?

    Posté par Mélusine, 14 avril 2011 à 18:15 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Oh la hoooooonte !!! J'avais oublié et je ne l'avais pas noté. Et comme je dois rendre bientôt le livre, je n'ai même pas vérifié.
    Bon, maintenant que j'ai lu le bouquin, je reprogramme le billet au 30 mai.
    Sorryyyyyyyy !

    Posté par Lili Galipette, 14 avril 2011 à 18:26 | | Répondre
  • Oh, je l'ai trouvé début de semaine en librairie.

    Posté par Axl, 14 avril 2011 à 20:31 | | Répondre
  • @ Axl

    Bonne lecture !

    Posté par Lili Galipette, 14 avril 2011 à 21:12 | | Répondre
  • Je l'ai dans ma PAL et je repousse tout le temps le moment de le lire et il faudrait que je me jette à l'eau bientôt

    Posté par Kikine, 15 avril 2011 à 02:29 | | Répondre
  • @ Kikine

    J'ai longtemps repoussé également ! Mais c'est un plaisir de le lire !

    Posté par Lili Galipette, 15 avril 2011 à 07:58 | | Répondre
  • Voilà un billet qui donne très envie de se pencher sur ce classique. Merci pour la clarté des explications.

    Posté par nathalie, 30 mai 2011 à 13:36 | | Répondre
  • @ nathalie

    Ravie que mon commentaire vous ait donné envie de découvrir ce livre. Bonne lecture et à bientôt.

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 14:28 | | Répondre
  • un classique dont je suis amenée à lire quelques pages quand je fais passer des oraux, souvent associé à "Candide" ou aux "lettres persanes", il faudrait donc que je le lise aussi un jour ! j'aime quand tu explores les classiques !

    Posté par George, 30 mai 2011 à 15:06 | | Répondre
  • @ George

    Tu veux que je te prépare des fiches de cours ?
    Il y a tant de classiques que je n'ai pas lus !
    Mélusine a moins apprécié ce livre que moi et son avis est tout à fait intéressant.

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 15:44 | | Répondre
  • J'ai moins aimé oui. Il faut dire que je sature un peu sur le genre conte philosophique du XVIIIème, ce n'est pas ma tasse de thé.
    Et il faut dire que moi, je n'avais pas les notes en fin d'ouvrage...

    Posté par Mélusine, 30 mai 2011 à 18:08 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Héhé, sans les notes, j'aurais probablement trouvé la lecture moins facile...

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 18:16 | | Répondre
  • Aïe mon GR m'indique 128 billets non lus, rien que chez toi... mais je t'aime toujours, pourtant !!!!

    Posté par Liliba, 30 mai 2011 à 20:48 | | Répondre
  • @ Liliba

    Ouch, ton GR explose !!!! Mais 128 billets non lus chez moi ?????

    Posté par Lili Galipette, 30 mai 2011 à 21:02 | | Répondre
  • Ce livre traîne dans ma PAL depuis trop longtemps. Tu me donnes envie de le sortir de là !

    Posté par Kikine, 03 juin 2011 à 00:05 | | Répondre
  • @ Kikine

    Héhé, si je peux aider ta PAl à dégonfler, j'en suis ravie !

    Posté par Lili Galipette, 03 juin 2011 à 07:23 | | Répondre
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