Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

04 août 2011

Écrire la Révolution 1784-1795 #2

 Rappelez-vous, je vous ai récemment annoncé la sortie d'une bombe littéraire pour octobre, Écrire la Révolution, 1784-1795 par Gaston de Lévis.Jean-Louis Marteil, grand chef des éditions de la Louve auxquelles paraîtront l'ouvrage, m'avait autorisé à vous livrer un premier extrait...

En voici un deuxième. Prenez le temps de lire les notes de bas de page : Claudine Pailhès, qui a regroupé et annoté les lettres, a fait un travail fabuleux ! Ne me dites pas que vous n'êtes pas alléchés !

Ecrire_la_revolution_1784_1795

Nous sommes donc en 1784. Gaston de Lévis a 20 ans et il part pour ce qu'il appelle son « voyage de Prusse ». À travers ce premier extrait, on sent déjà poindre l'écrivain, l'homme amoureux, et l'insatiable curieux qui, souvent avec humour, va désormais décrire et raconter. Il le fera de la même belle manière jusqu'à la dernière lettre retrouvée, jusqu'en 1795...

 

« À Strasbourg, le 20 juillet 1784

Quand un jeune homme quitte les plaisirs et le séjour enchanté de la capitale pour l’insipide uniformité de la vie de garnison, les regrets l’empêchent de faire beaucoup de remarques sur la route qu’il parcourt. Ainsi, quand on quitte une personne à laquelle on est véritablement attaché, qui réunit les qualités du cœur à tant d’autres, enfin, vous, Pauline, jugez s’il est possible de faire un journal bien exact. Pour moi, je sais bien que sur le chemin de Paris à Metz, j’ai vu des arbres, des maisons, la Marne , de mauvais chevaux et voilà tout. N’attendez donc pas une relation de mon voyage jusqu’en Lorraine. Je l’ai fait avec aussi peu d’attention que celui de Paris à Versailles. Cependant, quand je suis arrivé à Metz, il a bien fallu sortir de cette espèce d’apathie pour faire les visites d’usage, présenter partout mon jeune camarade, l’installer dans son appartement, aller ensuite au chapitre, à Frescati, voir madame l’abbesse qui a toujours pour moi trop de bontés pour mon mérite, mais pas trop pour ma reconnaissance[1]; au bout de trois jours, refaire sa malle et repartir ; n’avoir dans ce temps qu’un malheureux quart d’heure pour écrire à sa Pauline ; en vérité, ce n’est pas la peine d’en avoir une comme la mienne pour aussi peu en profiter.

Me voilà cependant en marche pour Strasbourg et arrivant bientôt à la petite ville de Phalzbourg[2] qui n’est guère célèbre que par son eau de noyaux. C’est un bon chemin que celui de Paris en Alsace, anis de Verdun, mirabelles, eau de noyaux, tarte, kischvasser[3]. Si j’en croyais ma gourmandise, je passerais le temps de mon voyage de Prusse à faire sur cette route un cours des sucreries.

De Phalzbourg, l’on monte par une chaussée superbe sur la montagne de Saverne, du haut de laquelle on découvre toute l’Alsace ; ce pays charmant, cultivé avec autant de variété qu’un jardin, bordé par les montagnes noires et les Vosges, offre un paysage immense et magnifique. Quand on l’a admiré, il faut laisser sa voiture et descendre à pied par un sentier que l’on trouve à droite, il est un peu rude, mais l’on est bien dédommagé par les beaux arbres qui l’ombragent et surtout par les belles masses de rocher: à peu près à mi-côte, l’on en remarque une superbe, formant une grotte peu profonde mais que la nature a ornée d’une fontaine et que l’art a tapissée de mousse. Cet endroit champêtre est aussi fameux qu’il est pittoresque. C’est du haut de ce rocher que le duc de Lorraine, étant poursuivi par les Impériaux, sauta avec son cheval ; ils arrivèrent tous deux sur une petite pointe de roc à 40 pieds au moins plus bas[4] ; un pied plus loin, ils tombaient dans un précipice de 500 de profondeur. Mais dans ces sortes de choses, il n’y a que le premier pas qui coûte, aussi, je suis étonné qu’il se soit arrêté en si beau chemin ; à tout considérer, je le suis encore plus de la force du saut que le prince ait eu le projet de faire ; c’est une grande folie, je le crois pourtant assez facilement et je m’y connais, mais le cheval qui n’avait aucune animosité particulière contre les Impériaux, qui n’aurait pas pu, comme son maître, s’en vanter dans la suite, ne s’est sûrement pas laissé persuader une telle imprudence. Malgré mon opinion, jouissez, ma Pauline, de la liberté de croyance qu’on accorde aux habitants de cet heureux pays. Les Luthériens y sont en aussi grand nombre que les catholiques et si bons amis qu’ils font quelquefois le service divin dans la même église, ce qui est déjà bien éloigné du fanatisme de nos guerres civiles et de l’esprit de l’Edit de Nantes.

Cette tolérance n’empêche pas l’évêque de Strasbourg d’être plus riche qu’aucun autre prélat de France. Il a environ 600 000 livres de rente et s’occupe actuellement à rebâtir son château de Saverne, presque entièrement brûlé en 1779[5]. Du haut de la montagne, l’on aperçoit distinctement le clocher de sa cathédrale, quoiqu’il y ait 9 lieues. Il est vrai que c’est la plus haute tour qui existe, elle a près de 600 pieds et est travaillée à jour le plus artistement du monde. L’on y monte avec assez de dangers pour piquer la curiosité et pas assez pour l’arrêter. Vous sentez bien que, de l’humeur grimpante dont je suis, je n’ai pas manqué de monter au plus haut possible. Les marches à la fin sont des barres de fer si minces que l’on se croit absolument en l’air. Pour moi, je ne tenais plus à la terre que par mon attachement pour vous. »

 

[1]Frescaty est un lieu-dit de la commune de Metz où se trouvait avant la Révolution un château servant de résidence de plaisance à l’évêque de Metz. Ce château était régulièrement fréquenté par Charlotte Eugénie de Choiseul Stainville, abbesse depuis 1762 du chapitre de chanoinesses séculières de Saint-Louis. À cette époque, une cousine de Gaston de Lévis, Henriette Charlotte de Lévis Léran, était chanoinesse dans cette abbaye, ce qui n’est sans doute pas étranger aux « bontés » de l’abbesse pour lui ; une sœur d’Henriette, Jeanne-Odette l’y rejoindra en 1787.

[2] Phalsbourg (Moselle).

[3] Pour kirschvasser, eau de cerise (abrégé en kirsch).

[4] Peu avant d’arriver au col de Saverne, se trouve la Fontaine Alsace et, tout près de là, le « Saut du Prince Charles », un rocher d’une dizaine de mètres de hauteur du haut duquel un cavalier aurait jadis sauté avec son cheval pour échapper à des poursuivants ; on est sensé voir  l’empreinte des fers du cheval gravée dans la pierre. Des gravures populaires ont illustré cet épisode. Le héros pourrait être le duc de Lorraine Charles IV qui a guerroyé dans la région pendant la Guerre d Trente Ans (1618-1648) ou le duc Antoine en guerre contre les Rustauds d’Alsace en 1525.

[5] Il s’agit alors de  Louis René de Rohan Guéméné (1734-1803), le fameux Cardinal de Rohan de l’Affaire du Collier. Il était évêque coadjuteur de Strasbourg, auprès de son oncle, depuis 1760 et évêque en seul depuis 1779. Quatre membres de la famille de Rohan ont occupé l’évêché de Strasbourg durant tout le XVIII° siècle et y ont fait élever le magnifique Palais des Rohan. Le château de Saverne fut détruit par un incendie accidentel à la suite duquel le cardinal de Rohan fit bâtir un nouveau et somptueux « Château des Rohan ».

Posté par Lili Galipette à 15:00 - Mon Boudoir - Lignes d'affrontement [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Écrire la Révolution 1784-1795 #2

    C'est de la "belle Histoire" que ce livre ! Je le note...au cas où, il me sauterait à la figure, me barrant le passage !^^

    Posté par Asphodèle, 04 août 2011 à 15:58 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    De la très belle Histoire !
    Et c'est le genre de livre à tomber tout seul dans ton panier... Une évidence à la librairie !

    Posté par Lili Galipette, 04 août 2011 à 16:00 | | Répondre
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