Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

17 août 2011

Écrire la Révolution 1784-1795 #3

Après deux extraits, je vous propose une interview pour découvrir encore un peu plus l'ouvrage Écrire la Révolution, 1784-1795 de Gaston de Lévis.

Claudine Pailhès, qui a regroupé, transcrit et annoté les lettres de Gaston de Lévis, a accepté de répondre à quelques questions. Jean-Louis Marteil, éditeur de l'ouvrage (éditions de la Louve), s'est également prêté au jeu.

Découvrez leurs réponses. Aucun doute qu'elles vous donneront envie de découvrir les lettres de Gaston de Lévis !


Comment avez-vous découvert ces lettres ?

C. Pailhès – Elles ont été proposées à l’achat aux Archives départementales de l’Ariège car c’est dans ce service que sont conservées les archives de la famille de Lévis. Nous les avons achetées pour compléter ce grand fonds familial.

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Gaston de Lévis aborde de nombreux sujets (la politique, la société, l’amour, les relations diplomatiques, etc.). Il utilise un langage codé pour correspondre avec son épouse Pauline, mais pensez-vous qu’il se soit censuré par sécurité, pour protéger les personnes évoquées ou celle à qui il adresse les lettres ? Ou fait-il plutôt montre d’une totale liberté d’expression ?

C. Pailhès – Il n’utilise en fait un langage codé que dans une période très courte. C’est sa position à lui qu’il protège : il se montre très critique envers Monsieur, frère du roi, alors qu’il sert dans sa maison. Il craint que ses lettres ne soient lues dans cet entourage, ce qui lui porterait un grand tort. Mais ces craintes ne doivent pas être très fortes parce qu’il reprend vite un ton très libre. Sa femme, elle, hors de France, n’est pas menacée directement.

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Selon vous et d’après ce qu’on peut lire dans les lettres de Gaston, quelle correspondante était Pauline ?

C. Pailhès – Ils doivent beaucoup se ressembler. Elle aussi écrit de longues lettres, parfois en retard, elle se confie à lui, elle parle certainement d’amour et de jalousie, elle parle de sa vie mais elle s’informe aussi des événements avec beaucoup d‘intérêt ; s’il lui a fait des reproches, elle répond vertement. Leur correspondance doit être aussi vive que leur vie commune. Ni de sa part à elle ni de sa part à lui il ne s’agit de lettres de convenance.

L’éditeur – J’ajouterai à ceci le fait évident que Pauline, quoique fort jeune, est très cultivée, à l’instar de son mari : la correspondance est parsemée d’allusions culturelles (livres, auteurs, théâtre, etc.) et jamais Gaston de Lévis n’éprouve le besoin d’expliquer quoi que ce soit. C’est donc que Pauline comprend tout à fait de quoi il parle.

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Quel regard Gaston de Lévis pose-t-il sur la Révolution française ?

C. Pailhès – L’intérêt de cette correspondance, par rapport à des mémoires, c’est que le regard porté sur la Révolution est un regard au jour le jour, qui évolue sur la durée et qui varie aussi d’un jour sur l’autre, en fonction des événements et des états d’âme de celui qui écrit. Gaston de Lévis souhaite des réformes, il s’enthousiasme pour la vie politique, avec le sentiment évident de vivre un grand moment de l’histoire. Mais bien vite, comme tant d’autres en son temps, il est horrifié par les excès et c’est ce qui provoquera son départ.

L’éditeur – Gaston de Lévis est à l’évidence un homme ouvert, aspirant à plus de justice. Toutefois, il n’est pas un révolutionnaire : il ne conçoit pas une seconde que l’on puisse se passer du roi, auquel il reste fidèle envers et contre tout. En fait, il semble souhaiter plutôt l’avènement d’une monarchie parlementaire à l’anglaise. Il ne tarit d’ailleurs pas d’éloges sur l’Angleterre, pays de liberté : « Il était plus convenable que je servisse ainsi contre un parti qui s’est souillé de tant de crimes et qui ferait prendre la liberté en horreur, si cela était possible lorsque l’on connaît l’Angleterre. »

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Gaston de Lévis, bien que fidèle et dévoué à la Couronne, est un homme éclairé, en avance sur son temps. De quels bouleversements sociaux se fait-il le prophète ?

C. Pailhès – Je ne crois pas que la question se pose en ces termes. Gaston de Lévis n’est pas, à mon sens, un homme en avance sur son temps. Il est au contraire tout à fait dans son époque. En revanche, c’est un humaniste qui essaie de survivre avec honnêteté et honneur en un temps très difficile, ce qui donne peut-être une apparence "avant-gardiste" à sa pensée et à ses actes.

L’éditeur – Je suis d’accord avec ce qui précède. Son souci primordial est de garder sauf son honneur, alors que les temps poussent à toutes sortes de compromissions, petites (ou grandes) lâchetés, et à nombre de crimes. Il emploie le mot "honneur" à maintes reprises, et il écrit : « Enfin, tant que l’honneur et toi me resteront, je ne serai pas malheureux. » C’est tout dire.

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Pour terminer, quelle est votre lettre favorite ?

C. Pailhès – C’est l’ensemble qui a un intérêt majeur parce que, comme je l’ai dit plus haut, il permet de suivre les états d’âme des deux correspondants.

L’éditeur – Je redoutais la question. La réponse évidente, c’est : « Aucune et toutes à la fois ». Pourtant, certaines restent accrochées dans ma mémoire, à des titres divers. Il y a deux longues lettres de février 1791, dans lesquelles Gaston de Lévis évoque un duel au pistolet à la "Barry Lyndon", l’humour en plus… Il y a celle du 18 septembre 1791, magnifique lettre, superbe évocation des Champs-Élysées au soir de la proclamation de la Constitution, et qui se termine par une réflexion amère et prophétique : « Tremble, peuple insensé, et vois l’abîme ouvert sous tes pas. Mais non, danse, la prévoyance du malheur est un malheur de plus »… Il y aurait aussi celles de Quiberon, de Valmy… Et d’ailleurs, si je devais retenir non pas une lettre mais une phrase, voire une partie de phrase, ce serait sans doute celle-ci : « Je vous écris du haut d’un moulin à vent… » Je ne peux relire ce passage sans éprouver un frisson. Le moulin de Valmy ! C’est l’Histoire en direct ! Et c’est quasiment ainsi à chaque page !

Posté par Lili Galipette à 14:30 - Mon Boudoir - Lignes d'affrontement [5] - Permalien [#]
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Commentaires sur Écrire la Révolution 1784-1795 #3

    Et bien ! Cette révolution me semble d'autant plus intéressante maintenant que j'ai lu cette interview ! je l'avais déjà noté (le livre) dans mes tablettes, je le souligne !

    Posté par Asphodèle, 17 août 2011 à 15:09 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Souligne, surligne, entoure, encadre !!!

    Posté par Lili Galipette, 18 août 2011 à 17:01 | | Répondre
  • Très belle interview et, surtout, très très bonne idée. Je me suis permise, sur mon site, de faire un lien vers celle-ci.

    Posté par Lydia, 20 août 2011 à 14:22 | | Répondre
  • @ Lydia

    Merci pour le lien Lydia !

    Posté par Lili Galipette, 23 août 2011 à 23:49 | | Répondre
  • Merci à toi surtout !

    Posté par Lydia, 25 août 2011 à 15:47 | | Répondre
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