Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

01 novembre 2011

La route

RouteRoman de Cormac McCarthy.

Dans un monde de cendres froides et de jour indistinct, après une apocalypse dont l’origine reste incertaine, un homme et son fils vont vers le sud, vers la mer, sur la route, « noir ruban du macadam menant de ténèbres en ténèbres. » (p. 230) Poussant un caddie chargé de maigres et éphémères ressources, ils vivent une odyssée noire et désertique. La peur au ventre, ils se cachent des voleurs et des hordes de cannibales qui sillonnent le territoire à la recherche de proies. Il est impossible de rien prévoir et la vie se déroule comme une bobine fatidique. « Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard, c’est maintenant. » (p. 54)

Dans ce quotidien d’incertitude, l’homme ne vit que pour son fils, pour qu’il survive. « Mon rôle c’est de prendre soin de toi. J’en ai été chargé par Dieu. Celui qui te touche, je le tue. » (p. 73) Mais la survie de l’enfant permet surtout la survie de l’adulte. « Il ne savait qu’une chose, que l’enfant était son garant. » (p. 10) L’homme se construit une mythologie intérieure pour lutter contre la folie et le désespoir : « Quand tu n’as rien d’autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de ton souffle. » (p. 71) Le garçon est devenu la dernière incarnation possible d’un dieu. Pour l’homme en fuite, le petit porte le feu et tout ce qui reste d’humain dans le monde. Malheureusement, l’idée même de la divinité et d’un pouvoir suprême s’éteint à mesure que l’homme et l’enfant avancent sur une route qui ne mène à rien : « Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. » (p. 152) La bonté est devenue une option et la méfiance est la seule attitude raisonnable.

Entre l’adulte et l’enfant existe un pacte qui coûte un peu plus chaque jour à l’homme. Mais l’enfant se fait toujours la voix de la raison, la dernière voix de l’humanité. « Si tu manques aux petites promesses, tu manqueras aux grandes, c’est ce que tu as dit. » (p. 37) Hélas, garder l’envie de vivre demande une énergie qui manque un peu plus chaque jour. Des souvenirs brutaux, parce que trop doux, envahissent les rêves et les réveils sont une nouvelle apocalypse, une révélation triste sans cesse renouvelée. Le décompte des jours s’est perdu au fil de la route. Le temps est de toute façon une denrée aussi rare que la nourriture et il se fige dans l’éphémère : « Du temps en sursis et un monde en sursis et des yeux en sursis pour le pleurer. » (p. 119)

L’anonymat des personnages répond à l’anonymat d’un monde sans visage, défiguré par un mystérieux mais inéluctable Armageddon. Quand tout a brûlé, il est vain de nommer les êtres et les choses. Être vivant constitue une identité à part entière dans un monde où les hommes se font rares. Les paragraphes sont courts et il y a peu de ponctuation, très peu de virgules notamment. On ne reprend pas son souffle ici : la phrase butte sur un point et repart dans un sursaut. Les pauses sont dangereuses et toujours rares.

Route_filmPrix Pulitzer en 2007, ce roman n’usurpe pas son excellente réputation. Il m’a été recommandé par ma cousine qui n’a pas encore su me proposer de livres sans intérêt. J’ai été incapable de lâcher le livre après son ouverture. Happée par cet univers gris et désespéré, j’ai marché aux côtés de l’homme et du petit, terrifiée par cette route qui est à la fois le chemin vers l’ailleurs et la voie ouverte aux dangers. Voilà une lecture pétrifiante et dont la chute, en précipité, marque pour longtemps.

L’adaptation cinématographique réalisée par John Hillcoat en 2009, avec Viggo Mortensen et Kodi Smit-McPhee dans les rôles principaux, rend puissamment l’atmosphère du roman. Les tons gris, brun et la crasse contrastent vivement avec les fleurs du passé, tout comme les souvenirs du livre sont des parenthèses enchantées trop vives à supporter et dont on détourne rapidement les yeux. Même si la fin du film est un brin extrapolée, l’œuvre de John Hillcoat fait honneur au roman de Cormac McCarthy et donne à l’amour paternel un visage bouleversant. Un roman et un film à ne pas manquer !

Posté par Lili Galipette à 12:20 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [14] - Permalien [#]
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Commentaires sur La route

  • Un roman difficile à lire mais marquant. Je n'ai pas vu le film, on m'a dit qu'il était assez dur...

    Posté par Mélusine, 03 novembre 2011 à 10:43 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Le film est à l'image du livre, dur et poignant.

    Posté par Lili Galipette, 03 novembre 2011 à 11:06 | | Répondre
  • Premier livre acheté au début de mon blog, j'en avais lu dix pages, j'avais dit "plus tard" et on est "plus tard" mais il m'attend toujours sur l'étagère ! Ne jamais remettre à plus tard Tu me donnes envie mais j'ai trop d'envies et pas assez de temps en ce moment, que faire ?

    Posté par Asphodèle, 03 novembre 2011 à 12:02 | | Répondre
  • Un livre qui m'a également beaucoup marquée. On aime ou pas, je pense. Je n'ai pas encore vu l'adaptation par contre.

    Posté par DeL, 03 novembre 2011 à 12:27 | | Répondre
  • J'ai aimé le livre et le DVD attend dans mon étagère depuis de nombreux mois, il va falloir que je me décide à le regarder.

    Posté par Sandrine(SD49), 03 novembre 2011 à 12:29 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    C'est un livre qui demande du temps et une certaine disponibilité d'esprit parce qu'il envahit tout.

    Posté par Lili Galipette, 03 novembre 2011 à 12:48 | | Répondre
  • @ DeL

    Le film devrait donc te marquer tout autant. Je te le conseille. Viggo Mortensen développe un jeu très convaincant.

    Posté par Lili Galipette, 03 novembre 2011 à 12:48 | | Répondre
  • @ Sandrine(SD49)

    Attention, film choc ! Bon visionnage !

    Posté par Lili Galipette, 03 novembre 2011 à 12:49 | | Répondre
  • Je n'ai pas vu le film. Mais j'ai lu le livre. Il est très troublant, j'ai adoré et détesté en même temps. Quoiqu'il en soit, depuis presque deux ans que je l'ai lu, je repense souvent à ce père et son fils qui marchent dans un lieu détruit, mort, proche de l'enfer...

    Posté par Léa, 03 novembre 2011 à 21:45 | | Répondre
  • j'ai préféré le livre au film.

    Posté par Lystig, 03 novembre 2011 à 23:01 | | Répondre
  • @ Léa

    C'est tout à fait ça ! On aime et en même temps on n'aime pas aimer ce livre !
    Là où le fils et le père déambule, on dirait une sorte de purgatoire, plus atroce que l'enfer parce qu'incertain, sans sentence annoncée.

    Posté par Lili Galipette, 04 novembre 2011 à 09:16 | | Répondre
  • @ Lystig

    Le film est pourtant très fidèle à la lettre. Mais il est que certaines mises en images, même impeccables, peuvent nuire à une histoire.

    Posté par Lili Galipette, 04 novembre 2011 à 09:17 | | Répondre
  • nulle part dans le livre l'enfant appelle "papa" l'adulte...

    Posté par Lystig, 04 novembre 2011 à 21:19 | | Répondre
  • @ Lystig

    Bien vu. Pas de débordements d'affection.

    Posté par Lili Galipette, 04 novembre 2011 à 21:27 | | Répondre
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