Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

11 janvier 2012

Une année chez les Français

Annee_chez_les_francaisRoman de Fouad Laroui. Lettre L du Challenge ABC critiques de Babelio

En 1969, Mehdi, petit Marocain du village de Béni-Mellal, obtient une bourse pour étudier au lycée français de Casablanca. Dans la grande ville européanisée, le jeune garçon est perdu. Il ne se sent plus dans son pays, mais bien chez les Français et toutes les choses ordinaires lui semblent étrangères. « Il était maintenant chez les Français, entouré de leurs immeubles, de leurs bacs à sable, de leurs arbres. » (p. 36) Mehdi est l’espoir de toute famille, mais « il [est] tout petit, ce futur grand homme. » (p. 52) Son premier combat, c’est comprendre le fonctionnement de l’école et de l’internat, leurs codes et leurs rites. Pas question de rester éternellement « le petit Chose, le p’tit boursier de la République. » (p. 91)

Doté d’une imagination sans borne et d’un goût immodéré pour la lecture, Mehdi s’échappe en pensée vers des univers plus cléments dont il a la parfaite maîtrise. Même s’il comprend mal le second degré et l’humour de certains de ses camarades, Mehdi finit par s’intégrer, « jouant au petit Français qui comprend d’instinct ces phrases cryptiques qu’on se répétait dans des familles qui n’étaient pas la sienne. » (p. 169)

Seul et loin de sa famille, Mehdi gagne l’amitié du jeune Denis Berger et partage les fins de semaine dans la famille de son jeune camarade. Toutefois, reste ancrée en lui la peur d’être considéré comme un imposteur, comme un Marocain jouant au Français. « Craignait-on qu’il lui prit l’envie de « surprendre la ville et piller la contrée » ? Medhi le Maure. Allait-on le débusquer ? » (p. 208)

Plein d’un humour tendre, ce roman recèle quelques bons mots. Mehdi entend « Lino Ktavio » ou « nain cunable » quand on lui parle de livres précieux. Mais surtout, ce roman tente de mettre un prix sur l’ascension sociale et sur ce qu’elle demande de sacrifices et de désillusions. Au seuil de deux mondes, Mehdi manque parfois de perdre pied : « Il eut l’impression que c’était un autre monde, un monde de vacarme où tout menaçait à chaque instant de se disloquer, très loin des phrases bien faites, de la Petite musique de nuit et de l’odeur d’encaustique. » (p. 270) Alors que chaque nouvelle expérience apporte son lot de déconvenues, Mehdi ne cesse de remettre en question l’identité du monde civilisé : est-ce le monde des Français, propre et strict, ou le monde d’où il vient, tout en senteurs et en chants ?

Si la fin est un peu trop parfaite pour être honnête, le ton goguenard du roman est très agréable. Replacé dans le contexte de l’année 1969, c’est vraiment rafraîchissant de voir un jeune Marocain réciter du Verlaine. L’ambiance de l’internat, avec les indétrônables pions et le surgé, rappelle des souvenirs surannés, que l’on a vécus ou que l’on a entendus mille fois. Une lecture en teintes sépias finalement très agréable.

 

ChallengeABC2012

Posté par Lili Galipette à 16:28 - Lignes d'affrontement [5] - Permalien [#]

Commentaires sur Une année chez les Français

  • Cool

    il a l'air sympa ! j'en avais lu beaucoup de bien à la Griffe noire, je le note !

    Merci pour la découverte !

    Posté par missbouquinaix, 12 janvier 2012 à 11:20 | | Répondre
  • @ missbouquinaix

    Même réflexion de George tout à l'heure !

    Posté par Lili Galipette, 12 janvier 2012 à 16:09 | | Répondre
  • Je me permets de rebondir sur ta remarque concernant la fin. Il faut savoir que ce roman est largement autobiographique et que Fouad Laroui a véritablement réussi dans la vie (qui plus est tout en restant humble). Il garde d'ailleurs une sincère reconnaissance envers le lycée français qui lui a donné la chance de lui permettre cette ouverture au monde (sans pour autant renier ses racines). Donc oui, la fin semble idyllique mais parfois les belles histoires n'arrivent pas que dans les livres

    Posté par Flo, 13 janvier 2012 à 19:43 | | Répondre
  • @ Flo

    J'avais bien compris le côté autobiographique.

    Mais puisque l'auteur a pris le parti d'écrire un roman, j'aurais trouvé appréciable qu'il mette un peu moins d'optimisme béat dans sa conclusion.
    Certes la réussite peut se trouver dans la réalité et, oui, les enfants des milieux défavorisés peuvent réussir aussi bien ou mieux que leurs compagnons plus chanceux. Mais sous couvert de roman, la conclusion "happily ever after..." a parfois tendance à m'irriter.

    Cela dit, j'ai beaucoup apprécié ce roman et ce qu'il véhicule d'espoir et de convictions dans l'éducation.

    Posté par Lili Galipette, 13 janvier 2012 à 19:54 | | Répondre
  • Je comprends ton point de vue ; Laroui aurait pu laisser le lecteur dans le flou, être moins tranché.
    Moi aussi j'ai un léger problème avec les happy ends mais, dans ce cas précis, j'ai lu le livre comme s'il s'agissait d'un récit et non d'une fiction donc ça ne m'a pas gênée (même si Laroui a, effectivement, choisi le parti de la fiction ).

    Posté par Flo, 14 janvier 2012 à 10:02 | | Répondre
Nouveau commentaire