Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

17 janvier 2012

Borgia

BorgiaÉdition de luxe de l'intégrale des bandes dessinées d'Alejandro Jodorowsky et Milo Manara.

Le cardinal Rodrigo Borgia, catalan d’origine, intrigue pour devenir le nouveau pape. Usant de tous les stratagèmes et de toutes les pressions pour arriver à ses fins, il ne vit dans le but d’assouvir sa soif de pouvoir. Ses enfants, des bâtards, lui servent de marchepied, de monnaie d’échange et de bras armés. « Enfants, je ne veux plus vous entendre ! Mes ordres ne se discutent pas ! » (p. 33) Disposant d’eux comme de marchandises, Rodrigo prévoit pour chacun un destin fabuleux à la gloire des Borgia. Son objectif ultime ? Établir pour des siècles une dynastie Borgia qui règnerait sur le monde. Pour cela, il lui faut une famille unie au-delà de toute limite et de toute morale. « Tout le monde peut arriver à vaincre un Borgia. Personne ne peut en vaincre cinq. » (p. 86)

« Si l’être mystérieux que nous appelons Dieu n’y met pas d’obstacle, je deviendrai pape. » (p. 33) Quand le pape Innocent VIII – innocent que de nom – rend l’âme, Rodrigo Borgia corrompt et achète les membres du conclave et devient pape sous le nom d’Alexandre VI, s’aliénant pour toujours le cardinal Della Rovere qui n’aura désormais d’autre but que de le déposer et de prendre sa place sur le trône de Saint-Pierre. Être vicaire du Seigneur sur terre n’est pas de tout repos. Le pape Borgia doit lutter contre les querelles intestines de sa famille, déjouer les tentatives de meurtre sur sa personne et repousser les armées françaises de Charles VIII qui veulent investir les états papaux et prendre Rome. Redoutable homme politique, capable de sonder les âmes et ne reculant devant aucuns sévices, Rodrigo Borgia est un pape assis sur un siège dégoulinant de sang. « Moi, Alexandre VI, chef suprême de l’Église, je suis votre meilleur ami, mais je peux aussi être un ennemi implacable… Qui bene amat, bene castigat… » (p. 71)

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Commettant quotidiennement et dans une extase éhontée les sept péchés capitaux, les Borgia vivent de luxure et de débauche. Excessifs dans leurs plaisirs, dans leurs colères et dans leur conduite, la belle Lucrèce, le beau César et le délicat Giovanni sont des enfants créés à l’image du Père, mais quel père est-ce là ! De pape, Alexandre VI n’a que le nom et certainement pas la foi. Faisant commerce des indulgences, il vend le pardon divin comme un kilo de viande faisandée. « Me tromperais-je si je considérais l’Église comme une grande putain ? » (p. 83)

Alors que l’Italie est divisée en une multitude de royaumes tous plus dépravés les uns que les autres – Florence, Naples, Venise, Milan, etc. – le pape Borgia porte les intrigues politiques à un niveau jamais atteint dans le but de se créer un royaume à la mesure de son ambition démente. Si la peste ravage sans cesse les rues de Rome, les Borgia sont un nouveau fléau. Première mafia de l’histoire, agissant sans honte et sans morale, ils sont une famille infernale dont les agissements n’en finissent pas d’être habilement démoniaques. Ce n’est pas pour rien que l’on soupçonne Machiavel d’avoir pris César Borgia pour modèle de son essai politique, Le Prince.

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Cette superbe bande dessinée rassemble tous les fantasmes qui entourent la famille Borgia : inceste, viol, pédérastie, mensonge et bien autres ignominies, tout y passe. La beauté blonde de Lucrèce dissimule un cœur pourri qui ne se livre jamais, même à ceux qui prennent possession de ses blanches cuisses. L’orgueilleux César est un mâle parfait, à la fois brutal et conquérant : peu fait pour la pourpre de cardinal que lui a imposée son père, il ne rêve que de batailles et d’épée tirée hors du fourreau. La religion n’a que très peu à voir avec les agissements des Borgia : prendre la tête de l’Église catholique, c’est dominer le monde puisque le pape est au-dessus des rois. Pouvoir suprême et sans égal, la papauté est exercée d’une main cruelle et sans pitié par Rodrigo Borgia.
Cet ouvrage numéroté qui rassemble les quatre bandes dessinées initiales est une merveille d’édition. La tranche est dorée, ainsi que les lettres de couverture. Le papier est lourd et renvoie l’image avec éclat. Si Jodorowsky s’y entend pour mener une intrigue tambour battant, Manara n’est pas en reste : il a un talent certain pour les expressions faciales et les corps en général, surtout ceux des jeunes gens. Il a la beauté et le désir au bout du pinceau. Également très habile pour représenter des scènes de foule ou des ouvrages architecturaux, il possède un trait assuré et aisément reconnaissable.

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Cette lecture complète à merveille ma découverte de la famille Borgia. La série diffusée par Showtime (2011), avec Jeremy Irons dans le rôle titre, propose une famille unie et aux comportements relativement modérés. Pas de scène orgiaque ou de débauche insane, le tout a un côté très propret et suggère sans prendre le risque d’affirmer. La série de Tom Fontana (2011), avec John Doman (tout simplement excellent !) dans le rôle titre, est plus radicale et moins policée : les Borgia sont ici des êtres soumis à leurs passions et à leurs vices. On est loin de l’élégance toute britannique de Jeremy Irons et on plonge les deux pieds dans la crasse et dans le stupre. Moins « carton pâte » que la précédente, cette série m’a aussi semblée plus authentique et plus proche de la véritable histoire des Borgia. Enfin, les bandes dessinées (2004 à 2010) de Jorodowsky et Manara couronnent le tout en proposant une version franchement débauchée et crue de l’histoire de cette famille. Bref, un vrai régal que de découvrir les Borgia. Ma lecture de Lucrèce Borgia de Victor Hugo remonte à longtemps et il ne me semble pas qu’il donne un visage si débauché de la fille du pape le plus corrompu de l’histoire. Bref, encore de belles découvertes à venir !

Borgia_serieHBO     Borgia_serieCanalPlus

Posté par Lili Galipette à 10:45 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [15] - Permalien [#]

Commentaires sur Borgia

  • Les Borgia et cette époque m'ont toujours fascinée et il est curieux de voir comment tel ou tel écrivain renvoie l'image de la belle Lucrèce (tantôt victime de sa famille et "condamnée" à la débauche, tantôt perfide empoisonneuse). Le père, lui on le sait est vicié jusqu'a l'os. Et puis la papauté s'achetait comme une charge non à cette époque ? Moi aussi je vais relire certains classiques...

    Posté par Asphodèle, 17 janvier 2012 à 11:22 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Pour Jodorowsky et Manara, Lucrèce est une victime condamnée parfaitement consentante et participante !

    Posté par Lili Galipette, 17 janvier 2012 à 11:24 | | Répondre
  • J'ai cru deviner... Tu crois que je peux les trouver à la médiathèque en version "pas luxe" ???

    Posté par Asphodèle, 17 janvier 2012 à 12:03 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Si ta médiathèque est digne de ce nom, tu devrais mettre la main dessus !

    Posté par Lili Galipette, 17 janvier 2012 à 12:06 | | Répondre
  • (toussotements^^)... Je ne crois pas qu'elle soit digne de ce nom, chaque fois que ma copine y est allée avec les titres que je lui avais notés, soit il n'y avait pas, soit elle est revenue avec autre chose (le fameux Purgatoire de Chabouté entre autres qui m'avait filé de l'urticaire ) Mais je vais la recontacter et lui demander, on verra !^^

    Posté par Asphodèle, 17 janvier 2012 à 12:16 | | Répondre
  • Version japonaise

    Merci pour ce tour d'horizon Lili, auquel je rajouterai un manga très bien dessiné de Fuyumi Souryo qui se focalise sur la vie de Cesare. Evidemment, là, ils sont tous proprets.

    PS - Liens wikipedia :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Cesare_(manga)
    http://ja.wikipedia.org/wiki/%E3%83%81%E3%82%A7%E3%83%BC%E3%82%B6%E3%83%AC_%E7%A0%B4%E5%A3%8A%E3%81%AE%E5%89%B5%E9%80%A0%E8%80%85

    Posté par Jean-Philippe, 18 janvier 2012 à 08:11 | | Répondre
  • @ Jean-Philippe

    Merci pour l'info. Je vais voir ça !

    Posté par Lili Galipette, 18 janvier 2012 à 08:13 | | Répondre
  • Attention, aujourd'hui Wikipedia (anglais) est en black-out pour protester contre la loi SOPA aux US, mais demain tout rentre dans l'ordre.

    (Sauf si tu lis le japonais... )

    Posté par Jean-Philippe, 18 janvier 2012 à 08:23 | | Répondre
  • @ Jean-Philippe

    Je ne lis pas le japonais, dommage !

    Posté par Lili Galipette, 18 janvier 2012 à 08:27 | | Répondre
  • Pour Manara, l'histoire des Borgia était du pain béni (si j'ose m'exprimer ainsi ! Désolée, c'est la fatigue !)

    Posté par Lydia, 19 janvier 2012 à 08:12 | | Répondre
  • @ Lydia

    Hihi, bien vu !

    Posté par Lili Galipette, 19 janvier 2012 à 09:24 | | Répondre
  • @Lydia

    Excellent ! Tu m'as bien fait rire avec ton commentaire.

    Posté par Jean-Philippe, 19 janvier 2012 à 09:55 | | Répondre
  • Merci ! Merci ! Je pense que j'avais mangé un clown ce matin là !

    Posté par Lydia, 20 janvier 2012 à 17:59 | | Répondre
  • Merci pour cette critique qui m'a donné envie de lire cette série, aujourd'hui c'est chose faite.
    Ayant lu "Lucrèce Borgia" de Victor Hugo juste avant cette série, je te confirme qu'il n'en donne pas la même image. Elle est experte en poison, en manipulation, use les maris et abuse les hommes, mais il n'est pas question d'autant de débauche. Elle apparaît d'ailleurs sous un autre jour, elle éprouve des semblants de remords, dans l'oeuvre de Jodorowsky et Manara je cherche les remords.
    Il ne me reste plus qu'à découvrir les séries !

    Posté par MissG, 17 juillet 2012 à 16:39 | | Répondre
  • @ MissG

    J'ai lu tes critiques sur Babelio, elles sont très réussies et je suis ravie de t'avoir donné envie de découvrir ces bandes dessinées !
    Je te souhaite autant de plaisir avec les séries.

    Posté par Lili Galipette, 17 juillet 2012 à 16:47 | | Répondre
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