Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

04 avril 2012

Le canapé rouge

Canape_rougeRoman de Michèle Lesbre.

Anne a pris le transsibérien pour retrouver Gyl dont elle est sans nouvelles depuis longtemps. De cet ancien amour, il reste surtout l’habitude du souvenir. « J’étais portée par le désir, un désir que mon inquiétude à propos de Gyl attisait de jour en jour. » (p. 21) Sur les bords du lac Baïkal, c’est une rencontre manquée, mais le voyage à lui seul est une rencontre, celle qu’Anne fait avec elle-même. Partie après un homme, Anne revient plus riche qu’elle ne l’espérait, pénétrée de la vraie sagesse du voyage : « Je savais que le véritable voyage se fait au retour, quand il inonde les jours d’après au point de donner cette sensation prolongée d’égarement d’un temps à l’autre, d’un espace à l’autre. » (p. 16)

À Paris où elles vivent toutes les deux, Anne a l’habitude de rendre visite à sa voisine, une vieille dame au regard de petite fille. Clémence Barrot, superbe sur son canapé rouge, lui confie les secrets de son cœur et écoute avec avidité les portraits de femme qu’Anne partage avec elle. « Elle me plaisait beaucoup cette petite femme qui résistait si bien à la vieillesse et à tout ce qui peut en faire un désastre permanent. » (p. 85) Clémence a fait de la vie une expérience de joie, mais elle a gardé dans un coin du cœur un deuil toujours vivace. Cette douleur, Anne la comprend et les deux femmes, sans jamais la nommer ni même en parler, évoquent la difficulté de faire le deuil de l’amour. « Je pourrais tout à fait renoncer à un pays si l’homme avec qui je l’avais visité venait à disparaître. » (p. 59) Ainsi parle Anne, avec un désespoir tranquille.

L’amitié nouée entre Anne, la cinquantaine passée, et Clémence dont la mémoire s’envole progressivement est une merveille qui se réinvente à chaque rencontre. Qu’importe de répéter sans cesse les histoires du passé puisqu’elles sont si belles. En compagnie de Jankélévitch, Tolstoï ou Tarkovski, mais aussi d’Olympe de Gouges ou de Marion du Faouët, le lecteur assiste au voyage d’Anne qui avait la solitude pour tout bagage et qui revient avec la liberté que confère l’acceptation des peines. Le récit de voyage que fait Anne se décline en toute délicatesse et avec une grande poésie. L’intertextualité si souvent convoquée donne de l’écho à ce texte et on voudrait pouvoir couper dans l’épaisseur les pages d’un roman qui, humblement, dépose la lourde douceur des mots comme un baume sur les âmes errantes. Ainsi lestées, peut-être qu’elles seraient apaisées.

Déjà vivement émue par Un lac immense et blanc, j’ai été renversée par Le canapé rouge, et même suffoquée. L’impression que ce roman a produite sur moi est tout d’abord physique, profondément animale et sensible. L’intériorisation viendra plus tard : pour le moment, je respire au rythme des mots troublants de Michèle Lesbre. Madame, de tout cœur, merci.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [19] - Permalien [#]

Commentaires sur Le canapé rouge

    Oh oh ! Il me tente il me tente et quel billet ma Lili !! Pour que tu en sois retournée comme ça !! Bon je pars en courses (ouiiiii !), si je le vois, je le prends !!
    (ça serait pas mal un canapé rouge dans mon salon, tiens tiens... )

    Posté par Asphodèle, 04 avril 2012 à 09:48 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Il existe en poche, éditions Folio !

    Posté par Lili Galipette, 04 avril 2012 à 10:00 | | Répondre
  • Magnifique chronique. Ce livre a l'air bouleversant, j'aime beaucoup la thématique qu'il aborde. Un livre nécessaire il semblerait. Merci Lili pour cette nouvelle découverte littéraire

    Posté par Alyette, 04 avril 2012 à 11:50 | | Répondre
  • @ Alyette

    Merci Alyette. Ce livre prend au cœur, il s'installe. Tu peux aussi le trouver en format poche. Je te le conseille : il plaira à une lectrice sensible comme toi.

    Posté par Lili Galipette, 04 avril 2012 à 12:06 | | Répondre
  • Oui je vais le prendre en poche je vais l'acheter c'est clair. Je ne veux pas passer à côté de ce livre. En tous les cas ta chronique est vraiment très bien écrite. Bravo !!

    Posté par Alyette, 04 avril 2012 à 15:39 | | Répondre
  • Quel enthousiasme, je note !

    Posté par Noukette, 04 avril 2012 à 16:25 | | Répondre
  • @ Alyette

    Bonne lecture !

    Posté par Lili Galipette, 04 avril 2012 à 16:52 | | Répondre
  • @ Noukette

    J'espère que le roman te plaira.

    Posté par Lili Galipette, 04 avril 2012 à 16:53 | | Répondre
  • Et allez, je sens que ma PAL ne va pas te remercier !

    Posté par Lydia, 04 avril 2012 à 20:32 | | Répondre
  • @ Lydia

    De rien !

    Posté par Lili Galipette, 04 avril 2012 à 20:45 | | Répondre
  • Un roman magnifique c'est vrai !

    Posté par George, 05 avril 2012 à 13:05 | | Répondre
  • @ George

    J'en ai rêvé !

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 13:15 | | Répondre
  • C'est mon préféré ! Bien plus qu'un Lac immense et blanc, celui-là m'avait énormément touché, tout comme toi ...
    Beau billet !

    Posté par missbouquinaix, 05 avril 2012 à 15:37 | | Répondre
  • @ missbouquinaix

    Merci.
    Et merci de m'avoir les livres de cette auteure. Il me reste encore "La petite trotteuse". Ensuite, je chercherai tous les autres.

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 16:20 | | Répondre
  • Eh ben dis donc, d'abord George et maintenant toi ! Je le note forcément !

    Posté par Cynthia, 06 avril 2012 à 13:49 | | Répondre
  • @ Cynthia

    Hop hop hop, au boulot !

    Posté par Lili Galipette, 06 avril 2012 à 13:57 | | Répondre
  • Bon ça suffit, là, de mettre des coups de coeur partout ! Et comment je fais pour gérer ma LAL, moi, après ça ?

    Posté par Liliba, 09 avril 2012 à 18:05 | | Répondre
  • @ Liliba

    Objection rejetée !

    Posté par Lili Galipette, 09 avril 2012 à 18:37 | | Répondre
  • Ah cruelle...

    Posté par Liliba, 09 avril 2012 à 18:57 | | Répondre
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