Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

05 avril 2012

Premier amour

Premier_amourRoman de Joyce Carol Oates.

Josie a onze ans quand sa mère l’entraîne loin de son père. Elles s’installent chez la grand-tante de l’enfant. C’est là que Josie rencontre Jared, lointain cousin bien plus âgé qu’elle, qui étudie au séminaire et se destine à la prêtrise. Entre l’enfant et le jeune homme se noue une relation trouble et inquiétante. « Désormais chacun portera l’autre en lui comme un secret. » (p. 44) Josie ne dit rien à sa mère de ce que Jared lui fait endurer : par amour pour ce cousin si étrange, elle se tait et porte dans sa chair les traces d’une immonde affection.

Pour Josie, Jared est comme le serpent noir qui se faufile dans le marais derrière la maison, effrayant et fascinant. La fillette vit sous la menace insidieuse des représailles du jeune homme. Surtout ne pas lui déplaire, ne pas le trahir. « Équilibre précaire entre ce que Jared veut et ce que Jared ne veut pas. Tu vis dans la terreur de confondre l’un et l’autre, de provoquer son authentique colère. » (p. 64) De Josie ou de Jared, on ne sait qui est le plus perturbé, qui a le plus besoin de cette relation teintée d’horreur silencieuse. On sent en Jared une violence plus ou moins contenue : « Je n’ai pas fait ce qu’il était en mon pouvoir de faire. » (p. 67) Mais rien ne dit si Josie ne souhaite pas subir tout le pouvoir de son cousin.

Le sous-titre du roman est un conte gothique. Les sombres images qui illustrent le texte le justifient pleinement. Et il y a cette ambiance diffuse de terreur, cette angoisse permanente. Jamais l’enfant n’est en repos, toujours tendue vers un mystère étrange et odieux. Le lecteur voit l’enfant pénétrer dans le marais, en dehors de toute surveillance ou amour maternel. La petite chose est en danger et personne ne la retient. La voix narrative qui s’adresse à l’enfant est à la fois la conscience de la fillette, mais aussi un avertissement venu d’ailleurs, une mise en garde aux allures malignes. « Il est bon d’avoir peur, il est normal d’avoir peur. La peur te sauvera la vie. » (p. 9) La peur peut aussi marquer pour toujours l’esprit encore fragile de l’enfant. Quelque chose dans le récit dit que Josie n’oubliera jamais. Et c’est bien le plus terrible.

Joyce Carol Oates propose un court texte très oppressant et troublant. Le malaise s’épanouit dès les premières phrases : le lecteur assiste à la course désordonnée d’une enfant soumise aux yeux froids d’un prédateur pervers. Mais comme une souris prise au piège, il semble que Josie se délecte du danger et que sa course folle est un autre plaisir. Pour une fois, je suis ravie qu’un texte soit si bref, je n’en aurais pas supporté davantage. Mais je l’ai supporté avec un plaisir étrange, coupable, comme une autre fascination devant l’horreur et le danger.

Posté par Lili Galipette à 10:30 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [20] - Permalien [#]

Commentaires sur Premier amour

  • Effectivement, le roman a l'air intéressant mais dérangeant... Je note le titre, merci

    Posté par Mathylde, 05 avril 2012 à 11:10 | | Répondre
  • Je n'ai lu que Délicieuses pourritures mais il semble que la dame soit très forte justement pour exacerber les malaises et les perversités de ce monde ... J'espère que toute son oeuvre n'est pas ainsi !

    Posté par Asphodèle, 05 avril 2012 à 11:26 | | Répondre
  • @ Mathylde

    Oui, dérangeant, troublant... mais magnifique.

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 12:42 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Je te (re-re-re-re)-conseille donc "Mon coeur mis à nu". Fresque magistrale d'une famille d'escrocs au début du 20° siècle en Amérique : féroce et drôle ! Moins troublant que les autres œuvres que j'ai lues.

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 12:43 | | Répondre
  • Re-re-re-promis : il est dans ma LAL (noté avec trois étoiles) et il fera partie de ma prochaine commande !!! Là j'avais pas mal à acheter et j'ai un peu craqué sur Anne Perry et Jane Austen, c'est que j'ai du retard moi Madame, pfff...

    Posté par Asphodèle, 05 avril 2012 à 13:00 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Quel lecteur peut prétendre être à jour ??

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 13:04 | | Répondre
  • Oh il me tente pas du tout celui-ci ... Je pense que je n'accrocherai pas du tout à Oates ... mais à l'occasion, si je mets la main sur "Mon coeur mis à nu".... je verrai !

    Posté par missbouquinaix, 05 avril 2012 à 15:39 | | Répondre
  • @ missbouquinaix

    "Mon coeur mis à nu" te plaira, il y a du Wilkie Collins, un peu, dans ce roman !

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 16:19 | | Répondre
  • J'ai remarqué que les textes courts de Oates sont souvent plus durs que les romans, on se sent vraiment comme pris dans un piège, ces textes sont ramassés sur eux-même et terriblement efficaces !

    Posté par George, 05 avril 2012 à 19:23 | | Répondre
  • @ George

    Exactement ! "Délicieuses pourritures" a cette même puissance écrasante. Mais avec "Mon coeur mis à nu", Oates prend le temps de nous ferrer, afin de nous malmener tout à son aise !
    Tu devrais aimer ce roman. Comme je disais à Sophie, il y a du Wilkie Collins dans cette histoire !

    Posté par Lili Galipette, 05 avril 2012 à 20:24 | | Répondre
  • Ta critique sonne très juste.
    J'ai beaucoup aimé ce livre, moi aussi. Avec un plaisir coupable, pas vraiment, parce que j'avais l'impression de lire ce genre d'histoires qui germent dans l'inconscient : j'ai trouvé dans ce texte énormément d'onirisme en ce qui me concerne.

    Posté par Reka, 05 avril 2012 à 21:14 | | Répondre
  • Oui, dérangeant mais fascinant en même temps ! A chaque fois que je termine un Oates, je me demande si l'avoir aimé fait de moi quelqu'un de normal
    Une fois que j'aurai lu le recueil "Les femelles", je m'attaquerai à ses plus gros volumes, d'un genre différent d'après ce que j'ai lu un peu partout.

    Posté par Cynthia, 06 avril 2012 à 00:26 | | Répondre
  • @ Cynthia

    "A chaque fois que je termine un Oates, je me demande si l'avoir aimé fait de moi quelqu'un de normal" IDEM !!

    Posté par Lili Galipette, 06 avril 2012 à 06:44 | | Répondre
  • @ Reka

    Oui, tu as raison, beaucoup d'inconscient et de fantasmes.
    Mais le contraste entre la mère sensuelle qui vit sa sexualité et la fillette qui la découvre est très violent. Non ?

    Posté par Lili Galipette, 06 avril 2012 à 13:57 | | Répondre
  • Bon, ben voilà, encore un billet qui me rappelle que j'ai pas mal de bouquins de Oates qui dorment sur mes étagères.

    Posté par Lydia, 07 avril 2012 à 12:25 | | Répondre
  • @ Lydia

    Roh !!! hop hop hop !!

    Posté par Lili Galipette, 07 avril 2012 à 12:59 | | Répondre
  • Mais oui, je sais bien mais que veux-tu... J'en ai tellement à lire qu'à chaque fois j'en prends un autre. Là, j'ai entamé La servante écarlate et ça me plait beaucoup.

    Posté par Lydia, 07 avril 2012 à 14:22 | | Répondre
  • @ Lydia

    Ah, chouette !!

    Posté par Lili Galipette, 07 avril 2012 à 14:30 | | Répondre
  • Cette auteur a le don de camper des atmosphères oppressantes ou malsaines, mais c'est aussi pour ça qu'on l'aime, non ? Titre noté, comme beaucoup d'autres d'elle que je n'ai pas encore lus...

    Posté par Liliba, 09 avril 2012 à 18:04 | | Répondre
  • @ Liliba

    Elle est plutôt prolifique ! Il y a de quoi lire pour des mois avec elle !!

    Posté par Lili Galipette, 09 avril 2012 à 18:37 | | Répondre
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