Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

05 juin 2012

Partir

PartirRoman de Tahar Ben Jelloun.

Azel et Kenza, comme tant d’autres jeunes, ne rêvent que de quitter le Maroc, d’échapper à la pauvreté, à la cruauté et à la mafia locale. Le pays perd ses forces vives au profit d’une Espagne aux airs d’El Dorado. « Quitter le pays. C’était une obsession, une sorte de folie qui le travaillait jour et nuit. Comment s’en sortir, comment en finir avec l’humiliation ? Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants, tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et peut-être riche, partir pour sauver sa peau, même en risquant de la perdre… » (p. 25) Nombreux sont ceux qui tentent de traverser le bras de mer entre l’Espagne et le Maroc. Au matin, on retrouve leurs corps gonflés sur les plages. Au Maroc, on dit que traverser la mer et partir, c’est « brûler ». Le départ, c’est un peu un suicide. Et pour ceux qui gagnent les côtes espagnoles, la solitude de l’immigré est une autre mort.

Pour Azel, le départ prend les traits de Miguel, un riche Espagnol homosexuel. Le jeune homme se soumet aux désirs de son protecteur et espère mener la vie dont il rêvait dans ce nouveau pays. Dès qu’il le peut, il écrit une lettre. Son destinataire n’est autre que son pays d’origine : au Maroc, il déclare son amour, il confie ses espoirs et adresse ses reproches. « Soigner les apparences et faire des cochonneries en douce, c’est ça le Maroc qui m’énerve. » (p. 97) Hélas, Azel laisse s’échapper ses rêves et se perd lui-même. Finalement, quitter le Maroc semble moins prometteur que d’affronter ses vicissitudes.

Il y a différentes façons de partir : certains échappent au pays, d’autres quittent une identité, d’autres encore courent après un rêve. Mais tous les immigrés le savent, le départ n’est jamais une fin en soi. « Nous partons, mais toujours pour revenir. » (p. 269) Ce roman polyphonique mêle des voix furtives et des voix récurrentes. Le Maroc parle au travers de ses enfants, il pleure leur départ et attend leur retour. Cette galerie de portraits parle d’Islam, de sexualité, de péché et surtout d’humanité. « Vous savez, il vaut mieux partir du principe que l’homme est bon, s’il se révèle mauvais, c’est lui qui se fait mal. C’est une question de sagesse. » (p. 273) Pas de manichéisme dans ce roman, ni de leçon de morale. C’est plutôt une troublante élégie et un puissant hommage à la jeunesse et à la terre natale.

Posté par Lili Galipette à 14:15 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [14] - Permalien [#]

Commentaires sur Partir

  • J'ai lu ce livre il y a bien longtemps. 5 ans peut-être. Il m'avait beaucoup plus. Il parle de beaucoup de choses en effet.

    Posté par SJ, 05 juin 2012 à 14:24 | | Répondre
  • Hé mais tu aurais dû me dire que tu l'avais récupéré et que tu allais le lire ! On devait le lire ensemble ... sniff

    Posté par missbouquinaix, 05 juin 2012 à 14:30 | | Répondre
  • @ SJ

    Volontairement, je n'ai pas évoqué tous les personnages, ni toutes les intrigues. C'est un roman trop beau pour être dévoilé avant la lecture.

    Posté par Lili Galipette, 05 juin 2012 à 14:34 | | Répondre
  • @ missbouquinaix

    Ce n'est pas "Séférade" de Molina que nous devons lire ensemble ? Ou bien je perds la tête ?

    Posté par Lili Galipette, 05 juin 2012 à 14:35 | | Répondre
  • Nan c'est Partir que tu m'as offert au SWAP, c'est pour ça ...

    Posté par missbouquinaix, 05 juin 2012 à 16:00 | | Répondre
  • @ missbouquinaix

    Voilà, c'est officiel, je perds la tête...

    Posté par Lili Galipette, 05 juin 2012 à 16:58 | | Répondre
  • Il est dans ma pile. J'avais un peur des leçons de morale, justement. Mais si ce n'est pas le cas, je vais le remonter.

    Posté par Karine:), 06 juin 2012 à 01:38 | | Répondre
  • @ Karine:)

    Bonne lecture !

    Posté par Lili Galipette, 06 juin 2012 à 08:32 | | Répondre
  • "Sac au dos"... "Partir"... Tu es dans le thème de l'évasion en ce moment ma Lili !

    Posté par Lydia, 06 juin 2012 à 09:32 | | Répondre
  • @ Lydia

    Oui ! Et je continue avec des romans SF pour un dépaysement total !

    Posté par Lili Galipette, 06 juin 2012 à 09:37 | | Répondre
  • Tu as bien raison ! Les bienfaits de la lecture...

    Posté par Lydia, 06 juin 2012 à 09:47 | | Répondre
  • J'aime beaucoup cet auteur qui m'a tant fait rêvé ! Il a l'art du conteur, du sage qui jamais n'impose sa réflexion. J'en ai encore dans ma vieille PAL, je vais m'y remettre un jour, c'est sûr !♥

    Posté par Asphodèle, 09 juin 2012 à 20:09 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    J'avais lu son recueil de nouvelles "Le premier amour est toujours le dernier" et ça ne m'avait vraiment plu. Mais son roman m'a donné envie de lire autre chose.

    Posté par Lili Galipette, 09 juin 2012 à 20:21 | | Répondre
  • C'est un des seuls que je n'ai jamais pu lire ! Acheté en grand format en plus ! Par contre, l'enfant de sable et la suite (me souviens plus du titre, là tout de suite^^)), je te conseille !!! J'ai aussi un recueil de poésies "Les amandiers meurent de leurs blessures", Harrouda et je ne sais plus mais j'ai eu ma crise Tahar !!!

    Posté par Asphodèle, 09 juin 2012 à 21:01 | | Répondre
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