Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

18 juin 2012

99 francs

99francsRoman de Frédéric Beigbeder.

Octave est un publicitaire. Pardon, un créatif. Et, à en juger par le succès des campagnes qu’il a proposées, c’est un bon créatif. Mais on risque de lui en demander toujours plus. Alors, c’est décidé, il veut être licencié. Quoi de mieux, pour parvenir à ses fins, que de rédiger un livre sur son métier et de ne rien cacher. « Tout est provisoire et tout s’achète. L’homme est un produit comme les autres, avec une date limite de vente. Voilà pourquoi j’ai décidé de prendre ma retraite à 33 ans. C’est paraît-il, l’âge idéal pour ressusciter. » (p. 18) Du blasphème ? Même pas, ça fait longtemps que ce n’est plus vendeur.

Entre caféine, cocaïne, pornographie et majuscules, Octave dresse les portraits de l’homo consommatus et du publicitaire. Voici deux espèces créées par le monde moderne : elles cohabitent plus ou moins bien, mais elles ne peuvent se passer l’une de l’autre. La publicité, c’est l’obscénité rémunérée et la sexualité sans désir. Puisque tout devient consommation, c’est sans surprise que l’on assiste à la banalisation des excès. « Ne regarde pas la paille qui est dans la narine du voisin, mais plutôt la poutre qui est dans ton pantalon. » (p. 75) Le monde des publicitaires est délétère et éphémère : on n’y fait pas long feu, mais qu’importe si la flamme est belle. Et puis, si tout et tout le monde n’est que produit, rien n’est irremplaçable.

Alors qu’Octave essaie d’oublier Sophie, il travaille sur la campagne du yaourt Maigrelette, nouveau produit du superpuissant groupe agroalimentaire Madone. Pas facile de vendre du lait fermenté ? Fatigant ? Qu’à cela ne tienne, faites une pause avec les interludes publicitaires qui précèdent ou ponctuent chaque chapitre. Mais ne vous y trompez pas : Octave n’est pas heureux. Vous non plus d’ailleurs. Ah, vous ne le saviez pas ? « Vous êtes les produits d’une époque. Non. Trop facile d’incriminer l’époque. Vous êtes des produits tout court. » (p. 256) 99 francs parle de désespoir, de puits sans fond, de non-retour. Certes, il y a du cynisme, mais quasiment sans recul : avoir conscience du mal ne signifie pas vouloir le soigner.

Ce roman, c’est la victoire du name-dropping sur la littérature, c’est un slogan et un clip publicitaire sur plus de 250 pages. Octave/Frédéric Beigbeder nous montre comment la publicité mène le monde et manipule les consommateurs. « L’hédonisme n’est pas un humanisme : c’est du cash-flow. » (p. 20) Rien de très surprenant : il faudrait être somptueusement crétin pour ignorer que la consommation n’est plus la réponse à un besoin, mais la création de désirs inassouvissables. « Pour savoir que l’argent ne fait pas le bonheur, il faut avoir connu les deux : l’argent et le bonheur. » (p. 201 & 202) Si vous voulez savoir ce qui fait le bonheur, ce n’est pas ce roman qui vous le dira. Ne soyez pas triste, reprenez un rail ou faites les courses. Si le ton est volontiers insolent et désabusé, il est de ceux qui m’ennuient et m’agacent. Et, surtout, le message ne me convainc pas : personne n’est obligé de subir la société de consommation et je ne parle pas seulement des pratiques des adeptes de la décroissance.

99francs_filmFilm de Jan Kounen avec Alexandre Dujardin.

Le film respecte le découpage du roman, mais propose une fin alternative plus radicale. La ressemblance est troublante entre Jean Dujardin et Frédéric Beigbeder qui fait quelques apparitions.

Je m’interroge sur la mention « film familial » en conclusion : l’adaptation cinématographique est plus trash que le livre, ou peut-être l’est-elle autant, mais l’image est plus percutante que le mot. Toujours est-il que le film est une fidèle transcription du roman, mis à part quelques détails. Je pourrais dire que j’ai préféré l’œuvre de Jan Kounen, mais j’ai surtout apprécié la performance de Jean Dujardin. Globalement, ni le film ni le livre n’emportent mon adhésion.

Posté par Lili Galipette à 21:00 - Mon Enfer - Lignes d'affrontement [21] - Permalien [#]

Commentaires sur 99 francs

  • j'en ai lu plein de lui, mais je n'ai aucun souvenir de celui-ci !

    Posté par Lystig, 18 juin 2012 à 22:08 | | Répondre
  • Oh comme tu es sévère avec ce cancre-là Il était certainement meilleur publicitaire qu'écrivain et pour ma part ce sont justement ses accroches cyniques et ses slogans qui me plaisent.
    En revanche, je garde un souvenir très tiède du film que j'avais trouvé beaucoup plus superficiel que le roman ( et sans doute aussi parce que je déteste Jean Dujardin...).

    Posté par Cynthia, 18 juin 2012 à 23:24 | | Répondre
  • J'ai trouvé cette avis/critique très pertinente est très proche de l'impression que le livre m'a laissé.

    Malgré le fait de l'avoir lu 3 ans auparavant, ce qui me revient en mémoire en te lisant, c'est que ce livre avait une façon à la fois poétique et absurde de décrire la société de consommation, ce qui en faisait à mon sens quelque chose de ma foi assez agréable !

    Je passerais vous lire à l'occasion.

    Posté par Sylanor, 18 juin 2012 à 23:43 | | Répondre
  • @ Lystig

    Pour ma part, c'est le dernier que je lirai.

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 06:28 | | Répondre
  • @ Cynthia

    S'il était meilleur publicitaire qu'écrivain, il aurait dû rester le premier ou au moins ne pas prétendre être le second...

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 06:29 | | Répondre
  • @ Sylanor

    Je n'ai pas trouvé poétique sa façon de décrire la société de consommation. Absurde oui, mais poétique non. Ou alors, à la façon de "La charogne" : faire du beau avec du laid. Mais Baudelaire savait écrire de la littérature.
    Merci de votre passage et bonne journée.

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 06:31 | | Répondre
  • Le livre que j'ai le plus maltraité volontairement dans ma vie de lectrice.
    Je hais 99F.

    Posté par Reka, 19 juin 2012 à 10:45 | | Répondre
  • Objection!

    "S'il était meilleur publicitaire qu'écrivain, il aurait dû rester le premier ou au moins ne pas prétendre être le second... "

    Oui, mais si le métier de publicitaire est vraiment ce qu'il décrit dans ce livre, il faut reconnaître que pour le rester, une sacrée santé est indispensable... L'écriture serait-elle donc une rédemption pour l'Octave de 33 ans?

    Posté par DF, 19 juin 2012 à 11:05 | | Répondre
  • @ Reka

    Je ne l'ai pas maltraité, mais je ne le garderai pas. Quiqui n'en veut ?

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 11:48 | | Répondre
  • @ DF

    OK, rédemption peut-être... écriture salutaire aussi... mais j'ai du mal à considéré ce texte comme de la littérature.

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 11:49 | | Répondre
  • Bonjour,
    Oui 99 francs est un livre de très bon publicitaire sans grand intérêt littéraire mais bon c'est distrayant et plutôt drôle. Windows on the world du même auteur vaut le détour en revanche. Merci pour cette nouvelle chronique très inspirée as always.

    Posté par Alyette, 19 juin 2012 à 12:02 | | Répondre
  • @ Alyette

    Drôle ? Je n'ai pas souri au cours de la lecture, j'ai plutôt ri jaune.
    Merci pour ton passage.

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 12:46 | | Répondre
  • Ce que j'aime chez Beigbeder c'est son sens de la formule. les extraits que tu cites l'illustrent bien...

    Posté par Hélène Choco, 19 juin 2012 à 22:01 | | Répondre
  • @ Hélène Choco

    Avoir le sens de la formule, ça ne me suffit pas pour faire un roman.

    Posté par Lili Galipette, 19 juin 2012 à 22:20 | | Répondre
  • J'avais trouvé ce bouquin plutôt drôle moi aussi à l'époque où je l'avais lu. Mais pour avoir tenté un autre de ses livres, je confirme que la plume n'est pas son fort.

    Posté par Lydia, 20 juin 2012 à 18:12 | | Répondre
  • @ Lydia

    Bon, c'est donc moi qui ai un problème...

    Posté par Lili Galipette, 20 juin 2012 à 18:13 | | Répondre
  • @ Lili : Pourquoi "problème" ? C'est bien, au contraire, d'avoir plusieurs ressentis.

    Posté par Lydia, 20 juin 2012 à 18:25 | | Répondre
  • J'ai trouvé l'approche intéressante, le ton mordant assez amusant mais pour moi, ça ne tient pas sur la longueur, ça ne va nulle part pour ainsi dire. La posture cynique ne suffit pas à prétendre écrire des romans.
    Par contre, j'ai trouvé que le film (bien trop trash à mon gout pour être qualifié de familial) avait un certain recul, un certain second degré et moins de lourdeur que le livre. Pas un grand nom du ciné, mais il passe mieux.

    Posté par Mélusine, 24 juin 2012 à 15:50 | | Répondre
  • @ Mélusine

    Nous sommes du même avis.

    Posté par Lili Galipette, 24 juin 2012 à 16:28 | | Répondre
  • Oula! Cela sent la méchante daube. J’ai vu la bande-annonce cela m’a suffit, ce n’est pas mon genre de roman. J’aime lire des livres de qualité.

    Posté par Missycornish, 26 juin 2012 à 16:30 | | Répondre
  • @ Missycornish

    Oui, de la daube à la louche !! Gare à l'indigestion !

    Posté par Lili Galipette, 26 juin 2012 à 18:16 | | Répondre
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