Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

02 juillet 2012

Notre-Dame du Nil

Notre_dame_du_nilRoman de Scholastique Mukasonga. Lu dans le cadre du Prix Océans.

Au Rwanda, le lycée de Notre-Dame du Nil veut former l’élite féminine de demain. Il s’agit surtout de préserver la virginité de ces filles qui feront l’objet de mariages glorieux ou juteux. Pour une famille rwandaise, une fille représente une richesse précieuse. « Elle était assurée que sa fille recevrait au lycée Notre-Dame du Nil l’éducation démocratique et chrétienne qui convenait à l’élite féminine d’un pays qui avait fait la révolution sociale qui l’avait débarrassé des injustices féodales. » (p. 28) Perdu dans les montagnes et situé tout près de la source du Nil, l’établissement accueille un quota de filles issues de l’ethnie tutsie, mais cela ne plaît pas à toutes les élèves. Le microcosme du lycée reproduit naturellement la société rwandaise et les élèves Hutu dédaignent leurs camarades tutsis. Parmi elles, Gloriosa se voit déjà à la tête du parti du peuple majoritaire. Mais il y a aussi Immaculée la rebelle, Modesta la métisse, Véronica la rêveuse et Virginia qui ne pleure jamais.

Non loin du lycée, le vieux M. de Fontenaille est obsédé par l’ethnie tutsie et il est persuadé d’avoir trouvé l’incarnation de la déesse Isis. « Dans leur exode […], les Tutsi avaient perdu la Mémoire. Ils avaient conservé leurs vaches, leur noble prestance, la beauté de leurs filles, mais ils avaient perdu la Mémoire. Ils ne savaient plus d’où ils venaient, qui ils étaient. » (p. 72) Fontenaille en est persuadé : les Tutsi sont les descendants des pharaons noirs de Méroé.  Étrangement, tout le monde croit détenir sa propre vérité sur les Tutsi, mais ce sont encore eux les plus lucides. « J’ai aussi appris que les Tutsi ne sont pas des humains : ici nous sommes des Inyenzi, des cafards, des serpents, des animaux nuisibles ; chez les Blancs, nous sommes les héros de leurs légendes. » (p. 153) Leur histoire est aussi mystérieuse que le sang mensuel des femmes et la statue de Notre-Dame du Nil. Est-elle une ancienne vierge belge peinte en noir ? Une Tutsi ? Une Hutu ? Une déesse égyptienne ?

Le Rwanda veut écrire sa propre histoire loin des Belges et loin des blancs, mais les dérives ne sont pas loin et même les plus jeunes en ont conscience. « Mon père dit qu’on ne doit jamais oublier de faire peur au peuple. » (p. 186) Dans ce pays nouvellement débarrassé de la domination européenne, tous les moyens sont bons pour s’emparer du pouvoir et le garder : « Ce n’est pas des mensonges, c’est de la politique. » (p. 194) Rescapée des massacres qui ont ensanglanté le Rwanda, l’auteure mêle avec talent l’histoire légendaire des Tutsi de l’époque pharaonique à l’histoire contemporaine. On voudrait croire que le roman n’est que fiction, mais les accents de la vérité ne trompent pas. Ce qui passe dans l’enceinte du lycée Notre-Dame du Nil n’est pas un beau catéchisme ou une légende antique, ce n’est que l’expression banalement terrible d’un peuple qui se perd en croyant affirmer son identité.

Posté par Lili Galipette à 21:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [15] - Permalien [#]
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Commentaires sur Notre-Dame du Nil

  • Vraiment intéressant. Je note !

    Posté par jerome, 03 juillet 2012 à 06:45 | | Répondre
  • @ jerome

    Très intéressant et très beau. Le texte a parfois des airs de conte africain, mais ici ce sont les jeeps qui coursent les gazelles : les guépards servent à décorer les intérieurs des anciens et riches colons ou des nouveaux et cruels Rwandais. C'est superbe.

    Posté par Lili Galipette, 03 juillet 2012 à 08:08 | | Répondre
  • Notre-Dame du Nil

    Hum...voilà un livre qui me tente bien.

    Posté par mamanous, 03 juillet 2012 à 09:22 | | Répondre
  • @ mamanous

    Tu te doutes que je m'en doute...

    Posté par Lili Galipette, 03 juillet 2012 à 10:11 | | Répondre
  • Tu as commencé les lectures du Prix Océans ? Il a l'air superbe et ton billet ne l'est pas moins, tu as réussi à me tenter... C'est vrai que l'histoire de ces deux ethnies est compliquée et nous n'en savons que très peu...

    Posté par Asphodèle, 03 juillet 2012 à 11:26 | | Répondre
  • Une très belle critique pour un beau texte.

    Posté par Lydia, 03 juillet 2012 à 11:26 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    Merci Asphodèle ! Mais tu n'es pas objective : tu aimes TOUS mes billet !
    C'est en effet un très beau texte ! Il ne prétend pas être exhaustif sur l'histoire rwandaise, mais il en donne un aperçu convaincant.

    Posté par Lili Galipette, 03 juillet 2012 à 11:40 | | Répondre
  • @ Lydia

    Tu as lu ce roman ?

    Posté par Lili Galipette, 03 juillet 2012 à 11:40 | | Répondre
  • Non mais d'après ce que tu en dis, le texte a l'air très beau.

    Posté par Lydia, 03 juillet 2012 à 12:26 | | Répondre
  • Je m'insurge !! Regarde le fil de tes commentaires, il y a bien des billets où je ne dis pas qu'il est beau (le lavabo) !!! Quand je le dis alors c'est qu'il est TRES beau, ça te va ???

    Posté par Asphodèle, 03 juillet 2012 à 12:34 | | Répondre
  • @ Asphodèle

    OK, ne râle pas !

    Posté par Lili Galipette, 03 juillet 2012 à 12:53 | | Répondre
  • Belle chronique. Le Renaudot remet en lumière ce titre. Mais j'ai beaucoup de difficultés à accrocher avec la littérature d'origine africaine...

    Posté par Miss Alfie, 07 novembre 2012 à 13:07 | | Répondre
    • Ce roman est assez peu marqué de l'oralité qui fait souvent la spécificité de la littérature africaine. C'est un roman historique d'un genre très particulier, très réussi.

      Posté par Lili Galipette, 07 novembre 2012 à 13:10 | | Répondre
  • Oui effectivement le sujet me tente bien !

    Posté par George, 07 novembre 2012 à 13:41 | | Répondre
  • M'en doutais !

    Posté par Lili Galipette, 07 novembre 2012 à 14:18 | | Répondre
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