Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

17 avril 2013

Triangle rose

Triangle_roseRoman graphique de Michel Dufrannne (scénario), Milorad Vicanovic (dessin et couleurs), Maza (dessin et couleurs) et Christian Lerolle (couleurs).

Un groupe de lycéens doit rendre un devoir sur les camps de concentration. L’un d’eux décide d’interroger son arrière-grand-père, rescapé de la Shoah. L'aïeul s’appelle Andreas Müller : c’est un vieil homme dur, maniaque et un peu agressif. Il accepte toutefois de raconter son histoire. Il ouvre son récit sur le réveillon de l’année 1932 qu’il a fêté avec ses amis. De beaux Allemands, comme lui. Heureux et insouciants, comme lui. Homosexuels, comme lui. En 1933, les élections propulsent le NSDAP à la tête du pays et un Autrichien du nom d’Adolph Hitler devient chancelier de la république de Weimar. Mais les jeunes homosexuels n’ont pas peur : Röhm, à la tête des SA, n’est-il pas un homosexuel déclaré ? Et Andreas n’a-t-il pas un jeune amant membre du NSDAP ? « Tu ne résistes vraiment pas au charme de l’uniforme ?! / Que veux-tu, on ne change pas ses fantasmes si facilement. » (p. 33) Tristement ironique, n’est-ce pas ?

Alors oui, c’est vrai que les lois se durcissent, mais ça ne concerne que les Juifs. Andreas et ses amis sont Allemands, de bons Allemands : qu’auraient-ils à craindre de leur pays ? « Personnellement, les Juifs, je ne les aime pas. Cette discrimination, c’est peut-être un bien pour la nation, peut-être pas. Mais quoi qu’il en soit, je ne me battrai pas pour eux. Trop d’Allemands, de vrais Allemands, souffrent et ces injustices-là doivent être réparées. » (p. 37) Homosexuels et Juifs dans le même panier ? Certainement pas ! Et pourtant, le Code pénal allemand n’est toujours pas amendé et le paragraphe 175 est toujours en vigueur. Cet article de loi considère l’homosexualité comme un crime. Andreas et ses amis sentent le vent tourner et certains envisagent de quitter Berlin, voire l’Allemagne. Hélas, il y a toujours des optimistes qui refusent de croire à la dérive du régime et Andreas est de ceux-là.Triangle_rose_3

Romantique et souvent amoureux, Andreas ne peut concevoir qu’il est un criminel. Le régime se charge de lui prouver le contraire, et ce bien avant le début de la Seconde Guerre mondiale puisqu’Andreas est arrêté et envoyé en camp de concentration en 1937. Le chapitre consacré à l'incarcération est très court. Sur ce sujet, tout a déjà été dit et il est impossible de dire si les Juifs ont souffert davantage que les homosexuels. Ils ont tous souffert, c’est tout et c’est trop. La montée de la haine prend toute la place et on sait bien ce qui a suivi. Hélas, l’après-guerre ne met aucun terme aux souffrances des prisonniers homosexuels. « Vous comprendrez que l’indemnisation est prévue pour les vraies victimes. Pas pour les criminels relevant du droit commun !! » (p. 126)

Une fois cette lecture achevée, des questions subsistent : peut-on faire de l’emprisonnement des homosexuels le sujet d’un devoir scolaire ? Trois ou quatre générations plus tard, les jeunes sont-ils armés pour appréhender ce sujet qui semble se perdre dans la mémoire collective ? « Et qu’on ne me parle plus de souvenirs ou d’hommages. Nous sommes déjà rangés parmi les oubliés de l’histoire. » (p. 139) Enfin, faut-il souscrire sans réserve au devoir de mémoire ou respecter le droit à l’oubli des victimes ? Hélas (oui, c’est le troisième…), quand je vois que casser du pédé reste un sport en vogue en 2013, je me dis que l’on peut vraiment s’interroger sur la prétendue portée des leçons du passé. Certains ont la mémoire courte, à moins que ce soit la haine de se souvenir qui les habite.

Triangle_rose_1

Outre la sublime gravité de son sujet, ce roman graphique est un bel objet, imprimé sur un papier épais et noble. Les dessins sont très fins et les pages foisonnent de détails architecturaux et corporels. Tout le récit d’Andreas est représenté en couleur sépia qui se dégrade peu à peu vers le gris. Ce sépia est le même que celui des vieilles photos, mais ce souvenir, malgré les années, ne prendra jamais de patine douce et nostalgique, il restera à l’état d’horreur brute. Certaines pleines pages ont la force terrible des images d’archives. Et des années brunes aux années noires, la seule touche de couleur est un triangle d’un odieux rose.

Vous l’aurez compris, cette histoire m’a vraiment émue, mais aussi révoltée. Un grand bravo aux éditions Quadrants qui ont publié un très beau livre.

Posté par Lili Galipette à 10:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [16] - Permalien [#]

Commentaires sur Triangle rose

  • Tout a été dit mais on en a moins parlé comme si c'était toujours un peu tabou ! Ce livre m'a l'air superbe et ton billet fait envie !

    Posté par Asphodèle, 17 avril 2013 à 10:15 | | Répondre
    • Merci. Le livre est en effet très beau, et très dur.

      Posté par Lili Galipette, 17 avril 2013 à 15:26 | | Répondre
  • Tu me donnes envie de découvrir cette BD: Je vais essayer de la trouver à la bibliothèque.

    Posté par accalia, 17 avril 2013 à 12:01 | | Répondre
  • J'ai beaucoup apprécié cette lecture, nécessaire je trouve...

    Posté par Noukette, 17 avril 2013 à 13:50 | | Répondre
  • J'imagine que c'est la BD historique dont tu me parlais ? Elle a l'air très belle.

    Posté par Lydia B, 17 avril 2013 à 16:32 | | Répondre
    • C'est en effet la BD que j'avais évoquée. Elle te plairait beaucoup, je pense. Et probablement à ton mari aussi, pour l'aspect architectural très fouillé des dessins.

      Posté par Lili Galipette, 17 avril 2013 à 17:27 | | Répondre
  • Hi!! Je bave dessus dans les rayons! Tu me le prêterais, dis? :p

    Posté par Marie-Laure, 18 avril 2013 à 09:53 | | Répondre
    • Si t'es sage. UNIQUEMENT si t'es sage !

      Posté par Lili Galipette, 18 avril 2013 à 10:03 | | Répondre
      • Je suis un ANGE!

        Posté par Marie-Laure, 18 avril 2013 à 13:29 | | Répondre
  • Oh quel beau livre... Merci pour ce billet.

    Posté par Melusine1701, 19 avril 2013 à 17:31 | | Répondre
    • Je suis touchée que mon billet t'ait plu.
      Ce roman graphique te plairait, j'en suis certaine.

      Posté par Lili Galipette, 19 avril 2013 à 17:38 | | Répondre
  • Beau billet et je note ce roman graphique pour essayer de le trouver en bibliothèque. La Seconde Guerre Mondiale et notamment la déportation sont des sujets qui m'intéressent beaucoup. Après chaque lecture, témoignage ou fiction, et au regard des actualités, je me dis de moins en moins que le passé a servi de leçon. Parfois je pense même que l'Homme serait capable de tout recommencer, à l'identique voire même en pire.

    Posté par MissG, 22 avril 2013 à 09:21 | | Répondre
    • Je peux te le prêter la prochaine fois qu'on se voit, si ça te dit.

      Posté par Lili Galipette, 22 avril 2013 à 09:57 | | Répondre
      • Avec grand plaisir ! Merci !

        Posté par MissG, 24 avril 2013 à 14:16 | | Répondre
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