Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

12 juin 2013

Le bleu est une couleur chaude

Le_bleu_est_une_couleur_chaudeRoman graphique de Julie Maroh.

Dès la première page, on sait que Clémentine est morte. Dans la lettre posthume qu’elle adresse à Emma, son unique amour, elle lui confie ses journaux intimes et lui réaffirme son affection, même outre-tombe. Dans les carnets secrets de Clémentine, Emma redécouvre la jeune adolescence qui était si mal à l’aise avec sa sensualité naissante. « Les questions des ados sont banales aux yeux des autres. Mais quand on se sent seule à pieds joints dedans, comment savoir sur lequel danser. » (p. 13) Clémentine souffrait en silence de son attirance pour cette fille aux cheveux bleus croisée un jour dans la rue. Cette fille, c’était Emma et il faudra longtemps aux deux jeunes filles pour construire une relation.

Emma est déjà étudiante alors que Clémentine est encore une lycéenne qui potasse son bac en essayant de ne pas se faire remarquer. Emma est déjà une lesbienne affirmée et elle est en couple avec Sabine, une artiste très engagée dans la cause gay. Clémentine ne fait que vivre ses premiers émois amoureux, avec un garçon en plus. Il lui est très douloureux d’accepter sa probable homosexualité et ses désirs dans tout ce qu’ils ont d’effrayant quand on vient d’un monde où les choses sont cadrées et figées. « Je suis une fille et une fille, ça sort avec des garçons. » (p. 20) Heureusement, il y a Valentin, le seul ami qui ne repousse pas Clem quand elle s’ouvre à lui. « Clem, ce qui est horrible, c’est que des gens s’entretuent pour du pétrole ou commettent des génocides, et non pas de vouloir donner de l’amour à une personne. Et ce qui est horrible, c’est qu’on t’apprenne que c’est mal de tomber amoureuse d’elle juste parce qu’elle est du même sexe que toi. » (p. 85) Finalement, Clémentine apprend qu’on a les préjugés qu’on accepte que les autres nous lancent au visage et qu’il faut prendre garde à ne pas faire de soi-même une caricature. « Mais c’est quoi ce cliché ? La lesbienne qui joue au baby-foot avec ses potes mecs… Et puis merde, je m’amuse. Je suis bien. » (p. 119)

Le_bleu_est_une_couleur_chaude_1

Évacuons sans attendre le seul bémol de ce roman graphique. Je déplore plusieurs fautes d’orthographe vraiment grossières dans ce très bel ouvrage : je préfère croire qu’elles ont été placées à dessein pour rendre crédible le journal adolescent d’une jeune fille bouleversée qui écrit au fil de la plume, en connexion directe avec ses émotions. Tout en dégradés de gris et de blanc, l’image est douce et se prête à l’évocation des souvenirs. Et les fulgurances de bleu qui traversent la page illuminent l’histoire. Oui, le bleu est une couleur chaude parce qu’ici, son pouvoir n’est pas chromatique, il est érotique, et si le dessin est explicite, il n’est jamais vulgaire ou voyeur.

Le_bleu_est_une_couleur_chaude_2

Je ne sais pas pourquoi les amours homosexuelles m’émeuvent autant. Peut-être parce qu’elles demandent un supplément de force pour exister. Mais finalement, ce qui compte, ce n’est pas le sexe de la personne qu’on aime (ni son âge, sa religion, son passé, etc.), mais bien l’amour qu’on lui porte et ce qu’on est prêt à affronter pour vivre pleinement cet amour. Un immense bravo à Julie Maroh pour cette histoire si belle et si sensible. Il me tarde de découvrir le film adapté de ce roman graphique, La vie d’Adèle. Et je ne peux m'empêcher de penser au roman graphique Triangle rose de Michel Duffranne qui raconte le sort des homosexuels durant la Seconde Guerre mondiale : quand on voit les haines que soulèvent encore les revendications gays, je me dis qu'on est bien loin d'avoir tiré toutes les leçons du passé.

Posté par Lili Galipette à 07:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [21] - Permalien [#]

Commentaires sur Le bleu est une couleur chaude

  • Belle chronique. Je me pencherai sans doute dessus si l'occasion se présente. Je pense juste attendre que le "buzz" suscité par la sortie de "La vie d'Adèle" s'essouffle un peu.

    Posté par Miss Alfie, 12 juin 2013 à 07:53 | | Répondre
    • Je voulais lire ce roman graphique depuis longtemps. La palme attribuée au film "La vie d'Adèle" m'a fait acheter le livre. Je suis un mouton...

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2013 à 07:58 | | Répondre
  • J'aime pas le bleu !

    Posté par Lydia B, 12 juin 2013 à 09:05 | | Répondre
    • D'après un sondage, c'est la couleur préférée des Français. Ce n'est pas la mienne non plus.
      revenons à nos moutons : la BD est magnifique !

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2013 à 09:21 | | Répondre
      • Certainement mais je passe mon tour.

        Posté par Lydia B, 12 juin 2013 à 10:12 | | Répondre
  • Tu as raison, cette BD est magnifique!

    Posté par Melusine1701, 12 juin 2013 à 12:48 | | Répondre
    • Il me semblait bien que j'avais vu cette BD chez toi !

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2013 à 12:49 | | Répondre
  • L'histoire me plaît bien mais c'est la BD qui ne m'attire pas ! Je dis ça mais quand j'en ai une bonne entre les mains je me régale !!! L'histoire de Clém n'est pas sans me rappeler celle de Bree dans les Débutantes, l'homosexualité non assumée (et pour cause : tabous, rejet de la famille) est traitée très finement. Je crois que l'homosexualité féminine dans nos sociétés est encore plus mal vue que la masculine, il y a du boulot pour faire évoluer certaines mentalités !

    Posté par Asphodèle, 12 juin 2013 à 13:44 | | Répondre
    • Le regard porté sur l'homosexualité féminine est justement au coeur de cette BD.

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2013 à 18:44 | | Répondre
  • Un de mes plus gros coups de coeur BD !

    Posté par Noukette, 12 juin 2013 à 15:02 | | Répondre
  • si les couleurs vs interessent lisez pastoureau!

    Posté par adèle, 12 juin 2013 à 16:07 | | Répondre
    • Je ne suis pas certaine de comprendre votre commentaire... Cette BD ne propose pas de réflexion sur la couleur. Et j'ai déjà lu Pastoureau, avec grand plaisir.
      Bonne soiréE.

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2013 à 18:45 | | Répondre
  • J'ai été séduite et bouleversée par cet album. Tant d'amour, de candeur, de doutes, de rejet, d'estime de soi... Bref, j'ai adoré !

    Posté par Kikine, 13 juin 2013 à 22:27 | | Répondre
  • Le sujet ne me tente pas outre mesure (et en plus, s'il y a des fautes, ah non !), mais j'aime beaucoup le graphisme (pour une fois !)

    Posté par liliba, 15 juin 2013 à 17:39 | | Répondre
    • Je n'ai relevé que deux fautes, c'est pour ça que j'ai un doute.

      Posté par Lili Galipette, 15 juin 2013 à 17:46 | | Répondre
  • Ah deux, ça peut passer... ça nous arrive à tous, hein... (même si ça m'énerve dans les livres !)

    Posté par liliba, 15 juin 2013 à 19:24 | | Répondre
  • C'est un album qui me tente énormément... malgré les fautes

    Posté par Karine:), 17 juin 2013 à 01:45 | | Répondre
  • Je me souviens que c'est l'évocation de la couleur bleue dans le titre qui m'avait poussée à me renseigner sur cette BD. Et en découvrant son thème, je l'avais immédiatement ajoutée à ma wish-list. Mais je n'ai pas encore pris le temps de la lire. Ton billet me donne très envie de rapidement réparer cet 'oubli'. J'aime beaucoup la façon dont tu parles de cet ouvrage.

    Posté par Méloë, 19 juin 2013 à 11:51 | | Répondre
    • Merci Meloë. Je te souhaite une bonne lecture et j'espère que tu aimeras ce roman graphique autant que moi !

      Posté par Lili Galipette, 19 juin 2013 à 15:21 | | Répondre
Nouveau commentaire