Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

16 juillet 2013

Solal

SolalRoman d’Albert Cohen.

Solal des Solal est le fils du grand rabbin de Céphalonie. À 13 ans, il tombe amoureux d’Adrienne de Valdonne, la femme du consul de France. À 16 ans, aimé de retour, il consomme cette folle passion et s’enfuit à Florence avec son amante. Mais Adrienne regrette ce coup de tête et l’abandonne. Rejeté par son père, Solal se rend en France pour terminer ses études. On le retrouve à 21 ans à Genève. Il n’a pas oublié Adrienne et cherche comment la reconquérir et la faire plier à son amour. « Adrienne n’avait qu’à attendre et à mijoter dans sa souffrance. Il irait quand il lui plairait et il ne l’en trouverait que mieux cuite. » (p. 80) L’ancienne consulesse se laisse reprendre, mais Solal s’en lasse et s’éprend d’Aude de Maussane, la future belle-sœur d’Adrienne et la fille du premier ministre français. À force de séduction et de caresses, Solal se fait aimer de la fille et du père : il obtient la main de la première et un ministère de la part du second. Est-ce enfin l’accomplissement, le bonheur serein ? Rien n’est moins sûr tant Solal est un être insatisfait.

Solal est un être orgueilleux, ambitieux et habile à saisir toutes les opportunités qui se présentent à lui, mais il est incapable de canaliser son énergie et de faire aboutir ses désirs, comme s’il estimait qu’après avoir donné l’impulsion première, les choses devait se poursuivre et s’accomplir sans lui, mais pour lui. En amour comme en affaires, il est un intrigant flamboyant, un séducteur exigeant, mais rapidement lassé. Son charme et son charisme lui offrent des victoires faciles, mais il ne sait pas s’en contenter et se laisse toujours glisser dans la mélancolie, l’ennui et le dégoût. Avec les femmes, il a des attitudes de pacha et d’amant oriental, à la fois sensuel et cruel. « Il devait se laisser adorer, mener une vie de paresse. Elle avait le devoir en somme de réparer le mal qu’elle avait fait. C’est à cause d’elle en somme qu’il allait mener bientôt une vie de corruption. Il se trompait lorsqu’il disait qu’il l’aimait. Mais peu importait. Son devoir à elle était de veiller sur lui. » (p. 133) La scène de la confrontation avec le tigre est une mise en miroir de deux personnalités puissantes, gourmandes et indomptables. Finalement, le seul être capable de dompter Solal, c’est Solal lui-même, mais sa tentative finale échoue et c’est en phénix puissamment solaire que Solal revient au monde, débarrassé de ses peines et de ses échecs.

Solal est un Juif qui hésite entre sa religion et la conversion, mais la vraie foi de Solal est la séduction, même s’il feint de haïr les femmes. Entre lyrisme amoureux et contemplation de soi, la parole de Solal est une rhétorique ambivalente. Dans le premier opus de sa tétralogie des Valeureux, Albert Cohen déploie déjà un humour acerbe à l’encontre de la bourgeoisie occidentale et de la religion. Il dénonce l’antisémitisme courant et de bon aloi qui règne en Europe après la première guerre mondiale. « Bilan du mariage mixte. Je suis haï des miens et des tiens. Tu es haïe des tiens et des miens. Et nous nous haïssons d’être haïs. » (p. 409) Avec les Valeureux de France, ces cinq oncles plus ou moins proches de Solal, Albert Cohen dessine un portrait très complet du juif tel que la société européenne se le représente, à savoir paresseux, filou, menteur, voleur et un rien imbécile. Mais Saltiel, Mangeclous, Salomon, Michaël et Mattathias sont en réalité un superbe contrepoids au personnage de Solal : ils mettent sans cesse en valeur ce beau neveu qui porte tous les espoirs de la famille et qui est si généreux avec les siens. Finalement, le peuple juif obtient un vibrant hommage, même dans le reproche. « Un peuple poète. Un peuple excessif. Chez nous, les grotesques le sont à l’extrême. Les avares, à l’extrême. Les prodigues, et il y en a beaucoup plus, à l’extrême. Les magnifiques, à l’extrême. Le peuple extrême. » (p. 379)

Belle du Seigneur, troisième volume de la tétralogie, montre les amours de Solal et d’Ariane (encore une femme dont l’initiale est [a]). Solal initie la destinée du beau héros juif, avant l’ultime combustion amoureuse. Il me tarde de lire Mangeclous et Les Valeureux pour achever ma découverte de l’œuvre magnifique d’Albert Cohen.

Posté par Lili Galipette à 07:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [13] - Permalien [#]

Commentaires sur Solal

    Quel billet complet et tentant !!! J'avoue qu'il me fait diablement envie !!!!

    Posté par Asphodèle, 16 juillet 2013 à 10:53 | | Répondre
  • J'ai beaucoup de mal avec cet auteur. Mais tu donnes envie, effectivement.

    Posté par Lydia B, 16 juillet 2013 à 13:08 | | Répondre
    • Un problème avec son style ? Je peux le comprendre, il a une plume très particulière !

      Posté par Lili Galipette, 16 juillet 2013 à 13:09 | | Répondre
      • Oui, je n'ai jamais pu finir "Belle du Seigneur" et "Le livre de ma mère".

        Posté par Lydia B, 16 juillet 2013 à 13:14 | | Répondre
        • Pour "Belle du Seigneur", je peux comprendre, mais "Le livre de ma mère" est écrit dans un style très différent !

          Posté par Lili Galipette, 16 juillet 2013 à 13:18 | | Répondre
          • Pour "Le livre de ma mère", c'est l'histoire en elle-même qui m'a gênée.

            Posté par Lydia B, 16 juillet 2013 à 13:26 | | Répondre
          • Je me souviens avoir beaucoup aimé cette déclaration d'amour à la mère, mais il en faut pour tous les goûts. Je suis actuellement en train de lire des Mickey Parade...

            Posté par Lili Galipette, 16 juillet 2013 à 13:28 | | Répondre
          • Je l'ai lu il y a un moment mais je crois me souvenir que le fils était d'une ingratitude crasse du vivant de sa mère.

            Ah, les Mickey Parade, j'adore !

            Posté par Lydia B, 16 juillet 2013 à 13:33 | | Répondre
  • Celui-ci, il faudra que je le lise.

    Je te recommande par ailleurs "Mangeclous", qui est juste hénaurme.

    Posté par DF, 18 juillet 2013 à 14:53 | | Répondre
  • C'est le prochain sur la liste !

    Posté par Lili Galipette, 18 juillet 2013 à 14:58 | | Répondre
  • Solal pose les bases de ce que sera Belle du seigneur, à mon sens, c'est sublime d honneteté sur les turpitudes intellectuelles que ressentent les juifs (dont je fais partie) le verbe est riche, le style entaché de la culpabilité d etre né juif... c'est just efabuleux!

    Posté par stephanie, 11 janvier 2014 à 22:23 | | Répondre
    • Je vais prochainement lire "Mangeclous", j'ai hâte de retrouver cette plume extraordinaire.

      Posté par Lili Galipette, 12 janvier 2014 à 08:26 | | Répondre
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