Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

27 août 2013

Marche ou crève

King_Marche_ou_creveRoman de Stephen King, publié sous le pseudonyme Richard Bachman.

Ray Garraty à 16 ans. Comme 99 autres jeunes garçons, il va participer à la Longue Marche, une épreuve sportive de plusieurs jours encadrée par l’armée et qui suscite l’enthousiasme délirant de la foule. « Tout ce qui concernait la Marche tenait un peu de la légende. » (p. 12) Le principe est simple : sans jamais descendre en dessous d’une moyenne de 6,5 km/h, les participants doivent avancer sans se retourner et sans s’arrêter. Après trois avertissements, les soldats abattent ceux qui ne respectent pas les règles. « Quand il fait froid, tu peux marcher plus vite et te réchauffer. Quand t’as trop chaud, tu peux marcher plus lentement… et t’es refroidi. » (p. 200) La Longue Marche ne récompense pas celui qui va le plus loin ou le plus vite, mais celui qui avance le plus longtemps. Ici, ce que l’on teste, c’est l’endurance face à la mort. « Si je tombe, je meurs. Jamais je ne pourrai me relever. » (p. 168)

Ce qu’il faudrait comprendre, c’est la raison qui a poussé tous ces jeunes gens à participer à cette marche mortelle, ce qui les motive à emprunter une voie sans issue qui ne peut voir qu’un seul vainqueur. « Nous voulons tous mourir. […] C’est pour ça que nous faisons ça. Sinon pourquoi, Garraty ? Pourquoi ? » (p. 161) Et pourtant, ils continuent tous d’avancer autant que possible, au mépris de la douleur et de la fatigue, jusqu’à l’ultime épuisement et, pour certains, jusqu’à la folie. Et il y a de quoi devenir fou, car cette marche assassine n’a aucun sens. « Si tout cela est tellement horrible, […] c’est parce que c’est insignifiant. Tu sais ? Nous nous sommes vendus et nous avons échangé notre âme contre du mépris. » (p. 229)

Garraty est le champion du Maine et, tout le long de la route, d’état en état, des pancartes portant son nom sont agitées. Il faut dire que, chaque année, près de 2 milliards de dollars sont investis en paris sur la Marche, alors la foule veut de l’action et du sang. « Il fallait plaire à la Foule. Il fallait la craindre et l’adorer. Ultimement, il fallait se sacrifier à la foule. » (p. 282) Dans cette marche à la vie, à la mort, il est difficile et douloureux de nouer des alliances. Le mieux ne serait-il pas que chacun marche pour lui-même ? Alors, à chaque pas, chaque marcheur attend que les autres tombent et reçoivent leur ticket. La seule possibilité de victoire, c’est de survivre et de le faire seul. « Pas d’aide, pour personne. On marche tout seul ou on ne marche pas. » (p. 315)

Stephen King développe dans ce roman une angoisse très particulière. On sent la présence d’un état militarisé, voire fasciste qui encadre et régule brutalement tous les excès et toutes les fautes. La Longue Marche est l’expression ultime de la cruauté et de l’absurdité d’un régime dictatorial où les êtres ne valent rien de plus que l’excitation de la foule qui assiste, comme au spectacle, à l’abattage de jeunes vies désillusionnées. J’ai souvent pensé au roman d’Horace Mac Coy, On achève bien les chevaux, qui présentait l’enfer des marathons de danse pendant la grande crise américaine et où les danseurs devaient rester sur la piste jusqu’à l’épuisement total pour gagner quelques milliers de dollars. Dans Marche ou crève, le vainqueur peut demander ce qu’il veut tout au long de la vie qu’il aura sauvée de l’enfer de la Marche, mais à quel prix ? La fin du roman est grinçante, tout à fait atroce et angoissante, mais elle n’aurait pas pu être différente. Pas de rédemption ou de soulagement pour le survivant d’une marche contre la mort. Voilà donc un très bon roman de Stephen King, haletant et accrocheur, impossible à lâcher quand on l’a ouvert. Pour un peu, je vous dirais : « Bouquine ou crève »…

Posté par Lili Galipette à 07:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [18] - Permalien [#]

Commentaires sur Marche ou crève

    Mais c'est que tu finirais presque par me convaincre que je dois lire cet auteur !

    Posté par Lydia B, 27 août 2013 à 15:24 | | Répondre
  • J'aime beaucoup le "Bouquine ou crève" C'est vrai que ce roman est génial, très prenant et angoissant. On en sort épuisé...

    Posté par So, 27 août 2013 à 20:36 | | Répondre
  • Quel livre anxiogène ! Je l'avais dévoré à la fin de mon adolescence, complètement subjuguée par cette histoire prenante.

    Posté par Kikine, 28 août 2013 à 03:50 | | Répondre
    • Idem pour moi, impossible de lâcher ce livre avant la fin !

      Posté par Lili Galipette, 28 août 2013 à 03:59 | | Répondre
  • J'avais adoré ! Lydia, je te conseille aussi vivement de lire Stephen King, il arrive toujours à embarquer le lecteur dans ses histoires !!

    Posté par Bene31, 29 août 2013 à 11:58 | | Répondre
  • hum...pas encore !

    Posté par Bene31, 29 août 2013 à 14:44 | | Répondre
  • Vieille lecture et bon souvenir pour moi aussi.

    @Lydia B: à essayer!

    Posté par DF, 02 septembre 2013 à 10:00 | | Répondre
    • Dans toute la masse des romans qu'il a écrits, Stephen King nous réserve en effet quelques pépites.

      Posté par Lili Galipette, 02 septembre 2013 à 11:03 | | Répondre
    • Si tout le monde s'y met, je n'ai plus qu'à capituler !

      Posté par Lydia B, 02 septembre 2013 à 14:51 | | Répondre
  • J'avais adore marche ou creve. J'etais completement dans l'histoire qui est vraiment terrible. Stephen kig a ecrit tellement de livres, celui ci est bel est bien une de ses reussite a mon sens.

    Posté par mesetageres, 09 septembre 2013 à 16:39 | | Répondre
    • Je vais poursuivre ma découverte de cet auteur avec "Running Man". Tu connais ?

      Posté par Lili Galipette, 09 septembre 2013 à 22:06 | | Répondre
      • Non celui là je ne connais que de nom. Les critiques ont l'air bonnes cela dit. J'avais beaucoup aimé la ligne verte dont le film d'ailleurs est assez fidèle même si le livre reste mieux.

        Posté par mesetageres, 09 septembre 2013 à 22:33 | | Répondre
  • * souffle un peu sur un vieux article pour le déterrer*

    Je viens de terminer ce magnifique roman qui m'a beaucoup chambouler. La dernière partie notamment qui est bouleversante à vrai dire...
    Beau résumé de votre part en tout cas.

    Posté par Ludie, 22 septembre 2017 à 16:11 | | Répondre
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