Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

28 décembre 2013

Mudwoman

Oates_MudwomanRoman de Joyce Carol Oates.

Jetée dans la boue de la Black River par sa mère alors qu’elle n’était qu’une enfant, Mudgirl a rapidement compris que l’amour serait une épine dans son existence. « Car c’était le point central de la vie de Mudwoman : être admirée, aimée. » Adoptée par un couple de quakers et rebaptisée Meredith Ruth – ou M. R. –, elle grandit dans un foyer chaleureux, bercée par les mots. Docteure en philosophie, elle est élue à la présidence d’une prestigieuse université américaine. Sa carrière est à son apogée et tout pourrait lui réussir. « Son pouvoir sur les autres venait qu’ils l’aimaient. Cet amour ne pouvait être que volontaire, librement décidé. » Hélas, son histoire la rattrape et la boue du passé menace de tout étouffer. Elle a beau se débattre, elle ne cesse de se forger de nouveaux démons qui se nourrissent de ses traumatismes.

Je l’ai déjà constaté, souvent à regret : il n’y a pas de résilience dans les romans de Joyce Carol Oates. « Tu n’as pas à comprendre pourquoi ce qui t’est arrivé est arrivé, tu n’as même pas à comprendre ce qui est arrivé. Il suffit que tu vives avec ce qui reste. » Les êtres sont marqués à jamais et, incapables de surmonter et de dépasser les plaies et les souffrances, sont finalement condamnés, voire damnés. La tristesse qui plane sur Mudwoman devient progressivement de plus en plus sordide. Certes, l’héroïne est une femme qui a toutes les raisons d’être très perturbée, mais le récit de son destin éternellement sacrificiel est à l’image de la boue, lourd et collant, à tel point que la grâce dont Oates a su faire preuve dans d’autres de ses romans est totalement absente de Mudwoman. Ici, tout est terrible et exagéré, comme les fantasmes de viol et de mariage qui occupent des chapitres dérangeants au milieu de la folie grandissante de M. R.

Entre passé et présent, l’histoire de Mudwoman – la femme de la boue – se caractérise par sa violence et par la brutalité dont elle fait montre à l’égard du lecteur. Outre les longueurs qui alourdissent ce texte déjà extraordinairement pesant, Joyce Carol Oates use et abuse des parenthèses et de l’italique, ce qui donne un texte qui se cache de lui-même, qui ne se laisse appréhender qu’au conditionnel. Enfin, il y a trop de choses dans ce roman. Tout commence avec le destin malmené d’une femme, puis s’incrémente d’une réflexion sur l’université, la politique et l’existence. Le tout constitue une somme hétéroclite où chaque partie se débat pour trouver sa place, dérangeant sans cesse l’ensemble déjà branlant.

J’ai relevé deux phrases qui caractérisent assez précisément le personnage de Mudwoman.

 « M. R. aimerait Andre Litovik plus qu’il ne l’aimait parce qu’elle avait une plus grande faculté d’aimer, comme elle avait une plus grande faculté de compassion, de patience, de générosité et de courtoisie. »

« Elle n’était pas belle, et le compliment la mettait mal à l’aise – elle n’avait aucune envie de se montrer à la hauteur de ce compliment. »

À trop tremper sa plume dans le sordide et le sombre, Joyce Carol Oates va finir par me lasser. À ce jour, le roman que je préfère reste Mon cœur mis à nu dans lequel l’auteure a si bien su allier le cynisme, la noirceur et la grâce. J’aimerais vraiment qu’elle revienne sur ce chemin.

Posté par Lili Galipette à 09:30 - Ma Réserve - Lignes d'affrontement [12] - Permalien [#]

Commentaires sur Mudwoman

  • Je suis contente de lire ton avis plus modéré que celui de George qui me laissait à penser que je passais à côté de quelque chose d'extraordinaire! J'ai lu d'autres romans ou recueils de Joyce Carol Oates et malgré son style parfois empesé et trop sombre, j'ai apprécié. Mais là j'avoue que j'ai laissé cette lecture. Trop noire pour moi peut-être à ce moment-là!
    Bon week-end, Lili Galipette!

    Posté par Martine, 28 décembre 2013 à 10:41 | | Répondre
    • Je me demande si ce roman n'est pas celui de trop pour cette auteure...
      Il y a du bon à retenir, mais trop de noirceur inutile à mon sens.
      Bon week-end Martine, et bonnes fêtes de fin d'année.

      Posté par Lili Galipette, 28 décembre 2013 à 11:10 | | Répondre
  • je l'avais ajouté à ma liste d'envies, je vais attendre un peu!

    Posté par eimelle, 28 décembre 2013 à 12:05 | | Répondre
    • Il y a des avis dithyrambiques sur ce roman. Tu peux en lire sur Babelio.

      Posté par Lili Galipette, 28 décembre 2013 à 14:36 | | Répondre
  • Mouais, ça ne me réconcilie pas avec Oates ce que tu dis là ! Tes reproches sont exactement ceux que j'ai trouvés dans les deux essais (pour la relire) que j'ai faits dernièrement... Par ailleurs elle est très prolifique, c'est un peu normal qu'elle finisse par tourner en rond, donc ajouter de la noirceur à son univers déjà sombre... je passe ! Merci pour ma LAL !
    Gros bisous et Joyeuses Fêtes de fin d'année (si je ne te revois pas d'ici là)^^...

    Posté par Asphodèle, 28 décembre 2013 à 14:15 | | Répondre
    • Pour ma part, je vais revenir à ses premiers textes pour essayer de trouver la source là où elle était la plus pure.

      Posté par Lili Galipette, 28 décembre 2013 à 14:38 | | Répondre
  • Je n'ai pas encore lu celui ci, mais j'avoue que c'est ce coté noir chez Joyce Carol Oates qui me plait énormément

    Posté par marion, 28 décembre 2013 à 14:24 | | Répondre
    • Il me plaît également, mais il faut de la mesure en toutes choses !

      Posté par Lili Galipette, 28 décembre 2013 à 14:38 | | Répondre
  • J'ai l'impression que tout n'est pas bon chez elle. Elle s'essouffle peut-être !

    Posté par Lydia B, 28 décembre 2013 à 16:05 | | Répondre
  • Je comptais attendre la sortie poche (vu tous les Oates qu'il me reste encore à lire...) et puis le billet de George avait précipité mon achat.
    Ce sera sans doute mon prochain Oates, on verra bien

    Posté par Cynthia, 01 janvier 2014 à 23:07 | | Répondre
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