Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

24 juin 2014

Chien Blanc

Gary_Chien blancTexte de Romain Gary.

Alors qu’il vit aux États-Unis avec son épouse, Jean Seberg, Romain Gary recueille un berger allemand. L’animal trouve rapidement sa place dans la maison, auprès de l’autre chien et des chats. Il est ce qu’on appelle communément une bonne pâte, affectueux avec tout le monde. Tout le monde, sauf les noirs. Batka est un chien blanc, un chien dressé par les hommes blancs pour chasser les hommes noirs. Pour Gary et Seberg, il est impensable d’abattre le chien : ils le confient à un chenil qui a pour consigne de le guérir de cette haine que l’homme lui a chevillée au corps. Et c’est Keys, un soigneur noir qui se charge de réformer Batka.

Quand Romain Gary recueille le chien, le pays est au bord de l’explosion. L’assassinat de Martin Luther King est pour bientôt, la guerre de Vietnam traumatise les foules et les haines raciales mettent le pays à feu et à sang. « Je suis en train de me dire que le problème aux États-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a des racines dans la profondeur de la plus grande puissance spirituelle de tous les temps, qui est la Connerie. » (p. 37) Romain Gary observe de loin les implications de son épouse dans la cause noire, mais c’est un militant désabusé en qui le feu sacré de la révolution couve encore. Son action à lui, c’est l’écriture et il y met toutes ses réflexions. « J’éprouve le besoin dévorant d’une ségrégation absolument sans précédent dans l’histoire de la solitude. Avec en moi un tel besoin de séparatisme, il faudrait pouvoir créer un monde nouveau. Je m’y mets immédiatement : je passe tout l’après-midi à écrire. » (p. 128)

Outre la chronique du sauvetage du chien, Romain Gary interroge son rapport à l’autre, cet étranger à lui-même. « Le seul endroit au monde où l’on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c’est le regard d’un chien. » (p. 152) Ni meilleur, ni plus généreux qu’un autre, l’auteur fait face à ses démons. « Je me suis résigné à admettre une fois pour toutes le fait que je ne parviens pas à civiliser entièrement l’animal intérieur que je traîne partout en moi. » (p. 17) En s’identifiant à l’animal, en prenant plus qu’à cœur le traumatisme que le chien a subi, Romain Gary écrit un bel hymne à l’homme. Et finalement, sauver le chien, c’est sauver l’espoir. « Toujours cet infernal dilemme : l’amour des chiens et l’horreur de la chiennerie. » (p. 182) C’est bien pour cela que la fin de ce texte est un crève-cœur, une véritable tragédie pour tous ceux qui aiment les animaux et la race humaine « C’est assez terrible, d’aimer les bêtes. Lorsque vous voyez dans un chien un être humain, vous ne pouvez pas vous empêcher de voir un chien dans l’homme et de l’aimer. » (p. 212)

Ce livre m’a véritablement émue, à tel point qu’à deux reprises, des jeunes hommes m’ont proposé des mouchoirs dans le métro (Technique de drague à creuser, donc…) Il y a beaucoup de choses à prendre et à retenir dans ce livre, notamment l’humilité un peu caustique de l’auteur et son immense sensibilité qui le dispute à la raison quand il s’agit de causes perdues. Je voulais lire ce livre pour préparer la prochaine sortie de l’adaptation cinématographique, en version augmentée. Je doute maintenant de voir le film : s’il est aussi poignant que le texte, mon cœur d’amie des bêtes et des hommes ne va pas résister.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [8] - Permalien [#]

Commentaires sur Chien Blanc

    Hou la la ! Je te sens bien remuée !! Et à lire ta chronique, ma gorge s'est serrée... Et pas de jeunes hommes avec un mouchoir dans les environs !! Il resterait donc quelques spécimens d'humanité dans le métro ?

    Posté par Mamanous, 24 juin 2014 à 09:20 | | Répondre
  • J'aime beaucoup l'écriture de Romain Gary. Je n'ai pas lu celui-ci mais vu la façon dont tu en parles, je pense que je ne vais pas tarder !

    Tu as trouvé la technique avec les jeunes hommes dis-moi !

    Posté par Lydia B, 24 juin 2014 à 14:39 | | Répondre
    • Technique qu'il faut maintenant affiner...

      Je n'ai pas été séduite par mes précédentes lectures de Gary. Ce texte m'a mise KO.

      Posté par Lili Galipette, 24 juin 2014 à 20:59 | | Répondre
  • Awww il était sur ma liste de livres à lire prochainement et il vient de grimper quelques places!

    Posté par Melusine1701, 27 juin 2014 à 08:55 | | Répondre
  • Un livre qui m'a retournée également, j'ai eu aussi les larmes aux yeux plus d'une fois, Gary sait très bien faire ça et sans apitoiement exagéré...
    Pour la technique de drague, c'est imparable une jeune fille qui pleure discrètement... A travailler !!!

    Posté par Asphodèle, 28 juin 2014 à 11:31 | | Répondre
    • Tu as raison, pas de pathos à outrance, juste une façon de dire qui remue le coeur.

      Posté par Lili Galipette, 28 juin 2014 à 11:36 | | Répondre
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