Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

30 août 2014

Mangeclous

Cohen_MangeclousRoman d’Albert Cohen.

Après avoir suivi les tristes premières amours de Solal, Albert Cohen nous ramène en Céphalonie pour suivre le quotidien de Mangeclous, Saltiel, Salomon, Mattathias et Michaël, ces cinq juifs de nationalité française aux caractères si particuliers. « Si je ne mentais pas, que me resterait-il ? » (p. 161) Au fil des pages, il sera question d’un chèque de trois cent mille drachmes, d’un message codé, de la possibilité d’un trésor, d’une lionne en liberté, d’un voyage vers Genève en passant par Marseille, d’un hideux marin se croyant bourreau des cœurs, d’un Juif emprisonné pour sa religion, de la Société des Nations et d’un gouvernement israélien. Avec les Valeureux, on parle d’amour comme on parle de pets, jugeant le premier à l’aune des seconds, la poésie des choses triviales n’ayant aucun secret pour ces cinq hommes aux manies étranges et ridicules.

« Dieu est grand, dit Mangeclous. Et moi aussi. » (p. 250) Tout à la fois grandiose et grotesque, Mangeclous est une caricature d’égocentrique, d’affamé et de radin. « Je suis victime du dévouement à ma cause personnelle et privée. » (p. 347) Lui et ses compères font montre d’un formidable orgueil et avancent dans le monde comme si chacun devait les connaître et les reconnaître. Sous couverts d’obscurs et lointains hauts faits, lesquels sont largement sujets à caution, les Valeureux portent le nom de Solal comme un oriflamme devant leur ouvrir toutes les portes. « Je suis un inconnu, moi ? Mais ne sais-tu pas qu’un livre tout entier appelé « Solal » a été écrit sur moi avec mon propre nom et que l’écrivain de ce livre est un Cohen dont le prénom étrange est Albert. » (p. 298) Pour faire valoir leurs prétendus droits et privilèges, ils usent et abusent de démonstrations et de récits logorrhéiques : ces avalanches de mots, ces cataclysmes verbaux se déploient dans un langage richement ampoulé et ridiculement fiorituré, l’invention lexicale n’étant pas la dernière des habitudes de nos cinq étonnants compères.

Agaçants, mais attachants, les Valeureux traînent avec eux une mélancolie identitaire et cultuelle : un bon juif est un juif triste, bourrelé de remords et de chagrin. Mais Mangeclous et sa clique savent effacer leur peine devant un buffet ou la promesse d’un profit. Puisque tout est toujours question d’argent ou de tractation, la générosité pourrait sembler impossible. Pourtant, les cinq cousins céphaloniens ont des trésors de bonté et d’abnégation dissimulés sous des dehors crasseux et retords. Et quand il est question de leur religion, même l’auteur y va de bon cœur dans la moquerie. « Allons, allons, c’est pas sérieux comme religion. Vous n’avez pas de Bonne Mère, pas de saints, rien du tout. Rien qu’un bon Dieu là, tout seul. C’est pas sérieux, voyons ! Et puis tu t’imagines que ça me fait plaisir que tu vas rôtir pour l’éternité. » (p. 229)

Sous la plume d’Albert Cohen, le portrait du juif est poussé à un tel extrême qu’il est impossible d’y croire, comme si, au moment de l’écriture, dans un contexte d’antisémitisme grandissant, l’auteur avait voulu tordre le nez aux clichés sur les juifs en les faisant s’écrouler sous leur propre incongruité. Et finalement, en lisant Mangeclous, on se dit que, non, ce n’est pas possible, les juifs ne sont pas comme ça et il ne faut pas les diaboliser. « Les Israélites de Céphalonie forment une espèce à part. Il serait injuste de généraliser. » (p. 102) Mangeclous est un monument comique, écrit avec une verve quasi épique et le texte est si truculent qu’il est à hurler de rire, sans se retenir, comme le ferait le héros éponyme, toute honte bue, gorge déployée et bravache, comme un immense pied de nez fait aux vilains pensants et étroits d’esprit.

J'ai déjà lu Belle du Seigneur. Je me réserve Les Valeureux pour la bonne bouche, un jour où j'aurai envie d'une lecture riche et sucrée comme une pâtisserie orientale.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [15] - Permalien [#]

Commentaires sur Mangeclous

    Ah mince, j'ai aussi lu Belle du Seigneur avant Solal, qui se trouve dans ma PAL. Et je n'ai pas encore lu Mangeclous et je ne l'ai pas encore en ma possession. J'ai adoré Belle du Seigneur. Il est resté longtemps dans ma bibliothèque avant que je ne l'ouvre, ce, à cause du pavé qu'il représente.
    Rhhaaa chaque fois que je viens te lire, je rajoute des livres à ma LAL qui viendront bientôt accroître ma PAL !

    Posté par Chapitre Onze, 31 août 2014 à 13:05 | | Répondre
    • Ce n'est finalement pas bien grave de ne pas avoir lu les livres dans l'ordre, les pièces se remettent en place toutes seules.

      Posté par Lili Galipette, 31 août 2014 à 18:20 | | Répondre
  • J'ai presque honte de ne pas encore avoir lu cet auteur !

    Posté par Lydia B, 31 août 2014 à 14:41 | | Répondre
    • Meuh non, faut pas !!!!

      Posté par Lili Galipette, 31 août 2014 à 18:20 | | Répondre
    • Si cela peut te rassurer, ça ne fait pas très longtemps que j'ai fait connaissance avec cet auteur De plus, il n'est jamais trop tard !

      Posté par Chapitre Onze, 01 septembre 2014 à 11:24 | | Répondre
  • Je suis plus Mangeclous que Belle du Seigneur, moins de prétention, plus de folie à mon goût.

    Posté par nathalie, 05 septembre 2014 à 20:51 | | Répondre
    • Tu as raison, ce n'est pas la même folie, mais Belle du Seigneur a des morceaux épiques également.

      Posté par Lili Galipette, 06 septembre 2014 à 11:34 | | Répondre
  • Il est dans ma LAL ! Après Belle du Seigneur et plus récemment Le livre de ma mère (qui m'a fait pleurer) je trouve que cet auteur est plein de ressources, surtout dans l'extrême ! J'aime sa folie douce, ses exagérations, sa flamboyance mais derrière tout cela, un gentil nounours au coeur tendre...

    Posté par Asphodèle, 19 septembre 2014 à 13:21 | | Répondre
    • Ici, nounours aux griffes bien taillées quand même !

      Posté par Lili Galipette, 19 septembre 2014 à 13:23 | | Répondre
  • Cette année, je vais relire Belle du Seigneur. Faut que je me prépare à pleurer, pleurer, pleurer...

    Posté par liliba, 19 septembre 2014 à 20:02 | | Répondre
    • Oui, mais à rire également ! Je me souviens de pages absolument hilarantes !

      Posté par Lili Galipette, 19 septembre 2014 à 20:05 | | Répondre
      • Complètement d'accord. Il y a un côté burlesque que je ne soupçonnais pas !

        Posté par Chapitre Onze, 19 septembre 2014 à 20:30 | | Répondre
        • J'ai hâte hâte hâte de lire "Les valeureux" !

          Posté par Lili Galipette, 19 septembre 2014 à 20:44 | | Répondre
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