Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

21 août 2017

La petite danseuse de quatorze ans

Laurens_Petite danseuse de quatorze ansTexte de Camille Laurens. À paraître.

Qui connaît Marie Geneviève Van Goethem, cadette d’une famille belge très pauvre installée à Paris ? Personne. Tout le monde. Au moins tous ceux qui ont un jour vu la sculpture d’Egdar Degas, cette fameuse Petite danseuse en cire qui a fait scandale au Salon des Indépendants lors de sa présentation. Largement défendue et admirée par Joris-Karl Huysmans – ce qui n’est pas étonnant, connaissant le bonhomme –, cette œuvre a déchaîné les passions et souvent la haine. « Il s’agit bien pour Degas, avec cette sculpture, de susciter un étonnement, un choc salutaire qui ouvrent la conscience du spectateur en lui présentant non une œuvre élégante destinée à flatter son goût esthétique, mais le drame d’une société, auquel il contribue. » (p. 61) Largement décriée et moquée, elle s’est entourée de mystère : Degas l’a longtemps soustraite aux regards et la petite statue de cire n’a été redécouverte qu’après la mort de l’artiste.

Derrière cette œuvre, il y a le modèle, petite danseuse de 14 ans. « L’âge du modèle crée une autre sorte de tension ou d’incertitude entre l’enfant et la femme, l’innocence et la sensualité, qui fascine l’artiste. » (p. 91) Entre deux cours à l’Opéra de Paris, posait pour des artistes, dont Edgar Degas. La jeune Marie, comme ses sœurs, ne danse pas pour le plaisir : c’est un métier imposé par leur mère, une vie de souffrance et de répétitions interminables. « Dans les années 1880, elle dansait comme petit rat de l’Opéra de Paris, et ce qui fait souvent rêver nos petites filles n’était pas un rêve pour elle, pas l’âge heureux de notre jeunesse. » (p. 9) Souvent absente de l’Opéra, Marie finit par en être exclue et sa trace disparaît peu après. Qu’est devenue celle qui a donné son image à l’une des plus célèbres sculptures d’Edgar Degas ? « Savait-elle, quand elle posait dans son atelier, que grâce à lui elle mourrait moins que les autres petites filles ? » (p. 10) Que reste-t-il de Marie ? Dans quelle mesure subsiste-t-elle dans la statue ? Fascinée par l’œuvre de Degas, Camille Laurens s’est prise d’intérêt pour la gamine, sa jeunesse et son histoire. C’est une façon de la faire revivre, de la libérer de l’étreinte de cire dans laquelle l’artiste l’a figée. « À force d’être modelée par le désir et la vision de Degas, n’avait-elle plus qu’à s’effacer ? » (p. 144)

Je n’ai jamais beaucoup apprécié cette sculpture : d’Edgar Degas, je préfère les peintures. J’ai cependant été profondément émue par ce texte qui célèbre la volatilité de la jeunesse, parfois conservée, voire emprisonnée dans une gangue de cire ou de bronze. Camille Laurens propose aussi un regard sur une époque que l’on a un peu tendance à fantasmer : or, les coulisses de l’Opéra étaient de sordides espaces où les mères vendaient plus ou moins leurs filles dans l’espoir de la gloire. La petite danseuse de quatorze ans m’a donné envie de revoir les toiles de Degas, mais aussi d’assister (enfin) à un ballet à l’Opéra de Paris.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [8] - Permalien [#]
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Commentaires sur La petite danseuse de quatorze ans

    J'en parle très prochainement, et comme toi j'ai beaucoup aimé ce récit qui offre un éclairage sur différents arts à l'époque de Degas.

    Posté par Miss Alfie, 23 août 2017 à 12:08 | | Répondre
    • Ah, je suis bien contente que tu partages mon avis. J'en ai parlé avec d'autres lecteurs qui n'ont pas du tout aimé.

      Posté par Lili Galipette, 23 août 2017 à 12:13 | | Répondre
  • J'aime bien ce genre de livres. Je me le note.

    Posté par Lydia B, 23 août 2017 à 17:01 | | Répondre
  • Ça remarche ! Premier commentaire palpitant !
    Donc : moi non plus je ne suis pas trop fan de cette sculpture (les autres petites danseuses anonymes me semblent plus intéressantes), surtout en comparaison avec ses monotypes de danseuses. Il y en a de terribles à Philadelphie, avec des couleurs électriques, qui ont l'air de ne pas pouvoir exister, et une très forte impression de relief. Mais je dois dire que je me méfie grandement de ce genre de roman, on verra s'il me tombe dans les mains ou non.

    Posté par nathalie, 26 août 2017 à 13:38 | | Répondre
    • Ce n'est pas un roman, c'est davantage une réflexion, une pensée au long court sur cette gamine, sur Degas, sur l'art. Je pense donc que ça pourrait te plaire.

      Posté par Lili Galipette, 26 août 2017 à 13:40 | | Répondre
  • Ah moi je l'aime bien, cette petite danseuse... il faut dire que je ne connais pas vraiment les autres petites danseuses de Degas. Du coup, je le lirai quand il arrivera ici.. (oui, la rentrée est en retard ici!)

    Posté par Karine, 02 septembre 2017 à 13:46 | | Répondre
    • Il est peut-être déjà disponible en ebook ?

      Posté par Lili Galipette, 02 septembre 2017 à 14:59 | | Répondre
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