Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

15 août 2018

Les vies de papier

Alameddine_Vies de papierRoman de Rabih Alameddine.

Aaliya a 72 ans. Depuis 50 ans, cette ancienne libraire de Beyrouth a un rituel : chaque 1er janvier, elle entame la traduction d’un nouveau roman étranger. Elle utilise pour cela les traductions françaises et anglaises – puisqu’elle maîtrise les deux langues – pour produire une traduction en arabe classique. Mais elle ne fait cela que pour elle : c’est un hobby ritualisé très privé. « La littérature dans le monde arabe, en soi, n’est pas une denrée très prisée. La littérature traduite ? La traduction dérivée de traduction ? Pourquoi se donner cette peine ? » (p. 89) Aaliya est la narratrice de ce récit et on ne sait pas vraiment à qui elle s’adresse. Peut-être simplement à qui voudra la lire. Elle raconte un peu de sa jeunesse, son mariage raté, sa belle amitié avec Hannah, et Beyrouth. Surtout Beyrouth, théâtre de son existence et lieu de tant de tragédies. « Beyrouth est l’Elizabeth Taylor des villes : démente, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame. » (p. 75) À grand renfort de citations, elle appuie son propos et illustre le récit fragmenté et décousu de sa vie où le texte, toujours et depuis toujours, est un principe fondateur. « Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. […] Si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. » (p. 10) Outre les livres, il est aussi question de musique classique, de films et de peintures. D’art, en somme, et de curiosité pour le beau. « Je pensais que l’art ferait de moi une personne meilleure, mais je pensais aussi que l’art ferait de moi un être supérieur à vous. » (p. 94) Le roman s’achève sur des livres sauvés de la noyade, en quelque sorte, et par le début d’une nouvelle traduction.

Les vies de papier est un roman charmant, enchanteur à bien des égards, mais qui frôle par moment la mièvrerie, voire le maniérisme. Effet de la traduction ? Peut-être… Le titre français est charmant, mais souffre du même défaut que je reproche au texte en général. Le titre original, An Unnecessary Woman, met mieux l’accent sur le personnage principal et sa complexité, voire ses contradictions. Je retiens surtout de cette lecture le beau portrait d’une vieille dame aux cheveux bleus qui déguste du vin rouge. Et je pense que les lecteurs sont nombreux à s’identifier à Aaliya et à son rapport à la lecture. « Quand je lis un livre, je fais de mon mieux, pas toujours avec succès, pour laisser le mur s’effriter un peu, la barricade qui me sépare du livre. J’essaye d’être impliquée. Je suis Raskolnikov. Je suis K. Je suis Humbert et Lolita. Je suis vous. » (p. 84) Je sors de ce livre avec une longue liste d’envies (à découvrir sur Babelio !), car le roman regorge de références et de titres. C’est là toute la magie de la littérature : ouvrir le champ des possibles et des désirs !

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [7] - Permalien [#]

Commentaires sur Les vies de papier

    Bon, ben avec ce que tu dis à la fin de ton billet, je ne sais pas si je me le note ou pas...

    Posté par Lydia B, 15 août 2018 à 11:19 | | Répondre
  • Connaissant un peu tes goûts, je ne te recommande pas cette lecture !

    Posté par Lili Galipette, 15 août 2018 à 11:34 | | Répondre
    • D'accord, comme ça au moins, je ne m'encombre pas !

      Posté par Lydia B, 15 août 2018 à 11:41 | | Répondre
  • J'ai adoré ce roman et ce personnage. Le roman suivant d'Alameddine sort à la rentrée... Je me demande s'il sera aussi prometteur....

    Posté par Autist Reading, 15 août 2018 à 18:45 | | Répondre
    • Il n'est pas sur ma liste de rentrée pour le moment.

      Posté par Lili Galipette, 15 août 2018 à 19:14 | | Répondre
  • Ah ! Pourquoi pas ! Ta remarque sur le style me refroidit un peu, mais l'immersion dans l'univers de la littérature, oui...

    Posté par Miss Alfie, 17 août 2018 à 15:22 | | Répondre
    • C'est exactement pour cette raison que j'ai fini le livre.

      Posté par Lili Galipette, 17 août 2018 à 17:06 | | Répondre
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