Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

14 novembre 2018

La purge

Roman d’Arthur Nesnidal.

« Parmi la multitude des enfers ici-bas, je vis, au commencement de ce siècle, tourner l’implacable machine de la grande industrie intellectuelle et vomir à grandes fournées ses séries de troufions de l’esprit et son lot de déchets. On nommait ces chaudrons les classes préparatoires. » (p. 9) Avec cet incipit acerbe qui donne le ton du texte, le narrateur entame une longue diatribe contre le système d’enseignement supérieur à la française. Avant que survienne une guerre dont on ne sait rien, mais qui a tout ravagé, l’homme a subi l’ineptie d’une machine à broyer les âmes et les corps, alambic cruel censé sublimer les esprits. Dans cette supérieure usine à démolir règnent des Professeurs aux méthodes vicieuses. « Peu de choses amusaient encore le vieux vampire ; après tout, son errance pouvait être lassante. Nous rendre nos devoirs en se moquant de nous, briser nos rêves d’enfant en donnant des lectures perverses de nos comptines, humilier ses élèves de toutes les façons, cela allait de soi. » (p. 86) Ainsi, si l’étudiant hagard parvient à déjouer les mille et un pièges du latin, il aura encore à endurer l’ironie tiède d’un corps professoral dont la vocation a laissé place à l’amertume. Et pourtant, bien que brisé, affamé, épuisé, le narrateur développe une capacité grandissante à fustiger la bêtise, comme contaminé par les hautes exigences de ses maîtres. « Pauvres petites créatures qui usent de la force sans savoir réagir à l’intelligence. » (p. 101)

Comment supporter l’absurde aliénation du cerveau entièrement tourné vers un but chimérique, j’ai nommé le sacro-saint concours ? Ayant usé mes jupes et ma santé sur les bancs de la khâgne, je me suis complètement retrouvée dans la peinture qu’en fait Arthur Nesnidal. Le style ultra-sophistiqué de l’auteur pourra en dérouter certains, mais il illustre à merveille les attentes sadiques de certains professeurs : à plusieurs reprises, j’ai constaté que certains notaient moins la qualité de la réflexion que la tortuosité de l’expression. Comme si maîtriser les méandres sadiques et pompeux de la langue était une poudre aux yeux suffisante pour convaincre de la compréhension profonde d’un sujet. « Ces élus savaient tout ; ils interposaient Barthes à leurs contradicteurs comme les Jésuites fourraient leurs Saintes Écritures au coin d’une virgule pour broyer les païens du pilon de leur science. Que pouvait-on répondre aux initiés du dogme ? » (p. 21)

Il y a un passage qui m’a replongée dans la terreur que j’avais d’un professeur, être terrible que, 12 ans après avoir quitté la prépa, je n’arrive pas à chasser de mes cauchemars. Passage qui illustre le mépris institutionnalisé de ces pontes qui ne doutent de rien : « Hors sujet. […] Vous auriez pourtant dû en sortir autrement, le sujet était fait pour qu’on le réussisse. […] Vous, Mademoiselle, dites-nous ce que vous en avez pensé, vous qui avez raté votre devoir. » (p. 47) D’aucuns diraient que ce genre d’attitude est censé fortifier le cœur et le caractère. Mais a-t-on jamais rendu un âne plus intelligent en le convainquant d’avancer à la force d’un fouet ? Je ne nie pas que l’hypokhâgne et la khâgne m’ont apporté une fabuleuse masse de connaissances et des méthodes pour réfléchir et exprimer clairement ma pensée à l’oral et à l’écrit. Mais comme le narrateur de La purge, j’accuse un système violent qui se fonde sur un socle friable pour produire des élites qui, à leur tour, feront tourner ledit système. L’absurdité de ce dernier est d’ailleurs parfaitement démontrée – et démontée – par le monde apocalyptique dépeint à demi-mot par le narrateur : est venu un conflit qui a renversé l’ancien ordre établi, balayant du même coup institutions politiques, économiques et enseignantes. Preuve que produire des élites ne suffit pas à faire tourner le monde.

La purge est un premier roman aux accents vengeurs et imprécateurs, riche d’indéniables qualités, et je suis curieuse de lire les prochains écrits d’Arthur Nesnidal.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [7] - Permalien [#]
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Commentaires sur La purge

    J'ai regardé un entretien de l'auteur et, outre le fait que je l'aie trouvé excessivement pédant, il m'a semblé que le texte était uniquement à charge et ressemblait plus à un règlement de compte qu'à une réelle réflexion romancée du système qu'il dénonce (avec raison, d'ailleurs).

    Posté par Autist Reading, 14 novembre 2018 à 16:45 | | Répondre
    • Ce roman est peut-être un règlement de compte, mais il est écrit avec un style que j'ai trouvé époustouflant.

      Posté par Lili Galipette, 14 novembre 2018 à 16:55 | | Répondre
  • J'ai encore en mémoire les confidences que tu nous rapportais sur ce fameux prof.... et je t'ai vu beaucoup souffrir à l'époque!

    Posté par Mamanous, 14 novembre 2018 à 21:50 | | Répondre
  • Je suis en train de le lire... Je connaissais le milieu par des amies qui m'en ont raconté de belles sur le sadisme de certains profs et je vois que c'est avéré.

    Posté par Lydia B, 17 novembre 2018 à 18:27 | | Répondre
    • Sans doute pas dans toutes les khâgnes et certainement pas tous les profs, mais oui, il y a quelques phénomènes... Et ce sont hélas souvent eux que l'on retient.

      Posté par Lili Galipette, 17 novembre 2018 à 18:46 | | Répondre
      • Oui, j'espère bien quand même. Mais comme tu le dis, malheureusement, c'est ceux que l'on retient le plus.

        Posté par Lydia B, 18 novembre 2018 à 18:51 | | Répondre
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