Des galipettes entre les lignes

Chroniques littéraires.

10 juin 2020

Circé

Miller_CirceRoman de Madeline Miller.

Fille du titan Hélios et petite-fille du titan Océan, Circé aurait dû, à l’instar des autres nymphes, vivre une existence futile et sans éclat. Mais comme son oncle Prométhée, elle s’intéresse beaucoup trop aux humains pour s’en tenir à sa condition. « Si tu pleures chaque fois qu’un mortel meurt, tu te seras noyée en un mois. » (p. 179) Après des siècles d’une jeunesse malheureuse, la déesse mineure trouve son pouvoir : elle sera sorcière, la première d’une longue tradition de femmes qui maîtrisent les plantes et les secrets de la nature. Ce don contre lequel tremblent les dieux lui permet de prendre sa revanche sur tous les hommes qu’elle a aimés et qu’ils l’ont trahie. « Sauf que bien sûr, je ne pouvais pas mourir. Je continuerais à vivre, passant d’un moment cuisant à l’autre. C’est ce genre de chagrin qui nous rend heureux d’être transformés en pierres, en oiseaux et en arbres, nous autres les Dieux. » (p. 67 &68)

Bien qu’exilée sur une île, Circé mène enfin une vie selon ses désirs. « Sous la surface lisse et familière des choses, il en existe une autre, qui attend pour déchirer le monde en deux. » (p. 25) Elle apprivoise et développe son pouvoir. Malheur aux marins qui accostent sur ses rives et pensent pouvoir s’emparer de ses richesses et de son corps : un destin de cochon les attend ! « Si j’avais eu de la valeur pour quiconque, on ne m’aurait pas laissée vivre seule. » (p. 219) Mais seule, elle ne l’est plus, entourée de lions et de loups. Évidemment, il y a Ulysse qui fait escale, suffisamment longtemps pour lui laisser un fils quand il repart. Là encore, Circé devra défendre ce qui lui est le plus cher contre les caprices des dieux et des hommes.

Révoltée contre les violences faites aux nymphes depuis toujours, et aux femmes en général, Circé est une incarnation antique de la femme forte, autant amante que mère, sans dichotomie entre toutes les facettes de sa personnalité. Dans un style simple et sans fioritures, Madeline Miller a brossé un tableau vivant et dynamique d’une figure antique dont on sait peu de choses. L’autrice a un talent incontestable pour la narration, et les nombreux siècles de l’existence de la sorcière passent sans longueur. J’aime vraiment les romans qui réinventent les mythes antiques. Dans le même esprit, je vous conseille les excellents romans de David Vann et David Malouf, L’obscure clarté de l’air et Une rançon. Et sur Circé, il faut évidemment écouter la chanson de Juliette, Le sort de Circé.

Posté par Lili Galipette à 08:00 - Mon Alexandrie - Lignes d'affrontement [4] - Permalien [#]

Commentaires sur Circé

  • Et comme toute femme fatale, une sorcière puissante et tout le tralala, les peintres du XIXe siècle ont investi le mythe de façon totalement... euh ? J'en ai RT un l'autre jour, mais Burnes-Jones en a fait une version très étrange aussi. (oui ma marotte à moi, la peinture)

    Posté par nathalie, 10 juin 2020 à 10:37 | | Répondre
    • De façon totalement fantasmée sur un plan sexuel ?

      Posté par Lili Galipette, 12 juin 2020 à 08:35 | | Répondre
  • Ah oui, moi aussi j'aime ça. Je me note celui-ci que je ne connaissais pas.

    Posté par Lydia B, 12 juin 2020 à 13:54 | | Répondre
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